J’entends leurs pas au loin, puis ils se rapprochent ; le couloir n’est plus qu’un bruit assourdissant de bottes. C’est elle, la milice. En ce matin du 31 décembre 2032, je me dis que finalement tout s’est passé trop vite. Quoi ? me direz-vous, mais MA vie. On a beau savoir dés son enfance qu’on ne parviendra pas à ses 61 ans, l’homme ne s’y fait jamais finalement. J’étais persuadée, quand mes parents m’ont fait signer ce papier à l’âge de dix ans, que cela n’arriverait jamais ou que le gouvernement aurait trouvé une autre solution. Mais non… Ce bruit est bien réel. Les miliciens frappent à ma porte calmement, je leur ouvre et me trouve face à deux femmes et deux hommes. L’un d’entre eux, qui semble être à leur tête, me demande si je suis bien madame Dufour, veuve de monsieur Garnier- mon mari a en effet eu la chance de mourir naturellement avant ses soixante ans-
J’acquiesce en balbutiant, je leur dis que je ne peux pas partir comme ça, que mes enfants n’ont pas encore trouvé le temps de me manifester leur amour en venant me dire adieu. Mais rien n’y fait. Je les regarde, l’un après l’autre, ces deux femmes et ces deux hommes qui se contentent d’appliquer la loi, sans réfléchir et qui, dans quelques années, se verront aussi emmener par d’autres personnes. Le plus jeune des hommes sort de sa veste un acte, celui-là même que j’ai signé le jour de mes dix ans. Il le déplie, me le montre en me demandant s’il s’agit bien de ma signature et le lit d’une voix solennelle :
« Moi, Mathilde Dufour, en ce quinze janvier 1982, j’affirme avoir pris connaissance de la loi du dix avril 1978, stipulant que toute vie humaine ne pourra pas excéder les soixante ans en raison de la baisse de la natalité et de l’augmentation du nombre de personnes âgées. Ces dernières, constituant un coût élevé pour la société tout entière dans le domaine médical et celui des retraites, seront éliminées.
Elles recevront le formulaire D4 à compléter le jour de leurs cinquante neuf ans afin de choisir la méthode d’élimination. »
Lu et approuvé
Mathilde Dufour
A dix ans, plus aucun enfant ne rêve après avoir apposé sa signature sur son avis de mort. Puis, petit à petit, la vie reprend ses droits ; on se dit que cinquante ans c’est assez éloigné. Je me suis donc mariée et j’ai eu deux enfants. Le jour de leurs dix ans, j’ai effectué le même cérémonial que mes parents, en essayant de les rassurer. Je leur ai dit qu’il fallait vivre avec cette idée. Quelle connerie ! Comment peut-on concevoir, enfant, l’idée de la mort imposée ?
Le jour de mes cinquante neuf ans, j’ai donc rempli ce fichu formulaire en me disant pour me rassurer qu’il me restait un an pour tout régler. Le choix ne fut pas aisé. Le peloton d’exécution ou l’envoi dans une colonie située hors des territoires contrôlés. Un endroit d’où personne n’était jamais revenu, là où vivent les Mégaliniens, plus communément appelés « les mangeurs du service gériatrie. »Ceux qui voulaient en finir rapidement choisissaient toujours le peloton d’exécution, même si, au sein de celui-ci, devait obligatoirement figurer un membre de la famille. En effet, toute la société devait assumer cette loi. Quelques-uns, trente pour cents environ, avaient encore l’espoir de s’en sortir et choisissaient l’exil. Seulement, au bout de quelques jours, rarement plus d’une semaine, le journal télévisé nous montrait la scène filmée dans la colonie : les Mégaliniens remerciaient la communauté tout entière pour ce don de nourriture…
Ne voulant pas finir dans le ventre de mes semblables, même si j’avais peu de choses en commun avec eux, j’avais choisi l’exécution.
Et me voilà aujourd’hui face à mon destin. Je demande aux miliciens de bien vouloir emmener mon chat à la S.P.A.V.E, c’est à dire la société protectrice des animaux des vieillards exterminés. Notre louable société n’avait en effet pas trouvé le moyen de sauvegarder ses aînés, par contre elle prenait soin de tous les animaux.
Les miliciens m’emmènent sur la place de la commune. Tous les habitants sont présents : c’est obligatoire. Je vois sur la droite ma famille qui n’ose pas me regarder en face, tout comme je l’ai fait quelques années auparavant avec mes parents. Dans le peloton d’exécution je distingue ma fille, désignée par le sort. Ses épaules tremblent, des larmes coulent le long de ses joues. Les autres sont des miliciens qui ont l’habitude. En effet, ce sont des centaines d’exécutions qui ont lieu chaque jour. Le cliquetis des armes me fait tressaillir. Un homme s’avance vers moi et me demande si j’ai quelque chose à déclarer ; j’ai envie de lui répondre oui, de hurler mon désespoir, de supplier qu’on me laisse la vie sauve, mais à quoi bon ? Cela ne changerait rien. Je refuse le bandeau, je veux voir les larmes de ma fille couler encore, jusqu’au dernier moment. Je désire en nourrir ma mort..
31 décembre 2032, six heures trente : mort par exécution de madame Dufour, veuve Garnier.
Le chef du service exécutions.
Marcel Dumont