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Une photographie de Stéphane Popu

Récession lumière

par Ludovic Kaspar

Sélection de mai 2002

- Aux ami(e)s qui m’ont appris leur passion pour les mots.

Il est, hélas, indéniable qu’il est beaucoup facile de faire le mal que le bien, et non seulement parce qu’on ne peut faire du mal à tout le monde, et du bien uniquement à ceux qui ont besoin ; mais aussi et surtout parce que ce besoin même rend si sauvage et si susceptible l’âme de ceux que l’on voudrait aider, qu’il devient pratiquement impossible de le faire - [à part la Sainte Trinité, comme sait bien Jordy]
Pirandello, Effets d’un rêve interrompu Livre de Poche, Librio 1994


 

Il arrive que l'Artois s'effondre de falaises en terre ou doigts de dunes, écartés sur le rivage. Au-delà, quelques hectares de mer et de ciel lumineux. A la lisière, une nappe ocre de sables et de galets, picorée par des ailes.

j'habite un peuple qui ne s'habite plus

corons et champs coupés terre la terre craque
ses locos de silence et de gel
les nuages déraillent pleins du vide brouillard d'homme
milliers d'hommes milliers de chemins gris et noirs
milliers de voyages
corbillards les corbillards tout le long traînent l'absence

à l'envers des terrils le charbon et l'amour
mouillent la cascade des sanglots gris et noirs

je marche sur terre qui marche sur ses pas

voir sous l'armée de tuiles les maisons s'écraser de sueur
geindre la pluie et la boue du canal des trottoirs
et voir crever quelquefois d'étranges nuages en fumées
pour celui qui aime l'ombre des racines
il n'y a que l'espace et le gel
pour répéter le cri de la terre
droguée de cryptes sans châteaux ni espoir

il ne reste plus que les wagons gris et noirs
sur les bras tendus des arbres des hommes

j'habite un peuple qui ne s'habite plus
aux dents d'accordéons morts d'avoir trop gueulé
la force d'un ciel en pèlerinage
comme le blason du givre et de l'argent
pareil au sommeil des vieilles
qui tuent leurs souvenirs face aux fenêtres sales

je sèmerai les yeux et l'amour
pour qu'ils germent la lumière
au ras des maisons folles

mais la terre s'écroule sur la terre
et je récolte un poème gris et noir.

Ludovic Kaspar