Une photographie de Mari Mahr
Double… Je

de Selma Janati

Séance de rattrapage de juillet 2006

C'est fini

Je pénètre dans cette pièce, doucement, j'en connais le moindre recoin, tous les reliefs, chaque parcelle de ce terrain accidenté, je ne devine pas, je m'avance guidée par mes pas, je contourne le canapé où se prélassent des pantalons, des chemisettes, je caresse le dossier de la chaise, la table, j'allume d'un geste nonchalant la radio, et tout en marchant, je m'amuse du crissement des feuilles de papier que je piétine, des notes, beaucoup de notes, sur des cartons jaunes, verts, bleus ; je butte enfin contre le lit. L'obscurité me rassure, m'apaise, je ne veux pas t'allumer lumière, je ne veux rien voir, ni ces vêtements qui me collent toujours, qui épousent mes formes et en gardent les trésors, qui s’aspergent de ma sueur ; ni ces meubles qui me connaissent trop, qui captent mes gestes, ma chaleur, mon souffle, mes mots, ni ce plafond témoin de mes émois, de mes veillées, de mes sursauts, et surtout je ne veux pas me voir, je suis fatiguée de moi, j'ai besoin de l'oublier un peu, d'en prendre congé.

Je reste plantée là, emportée par une voie suave, celle de Nina Simone, et cette lourde pesanteur qui règne dans la chambre, je me dévide l'esprit en m'efforçant de penser à ne pas penser, puis vacille et me jette sur le lit, vaste, mou, je reste figée, un moment...impossible, il y a toujours une de ces idées qui fait irruption, qui fuse je ne sais d'où, qui veut s'imposer pour me rappeler à....moi....

Tiens, je vais lire, où est-il? Mes doigts flânent sur la commode, et j'empoigne ce roman de Fédor Dostoïevski, le livre de toutes les incertitudes, "les frères Karamazov".

Il faut que je me lève pour tirer un peu les rideaux, les rayons du soleil m'attirent, je me hasarde dans le balcon .Il fait beau -chante Césaria, chante, enchante moi -devant moi se dresse une célèbre tour qui accueille sur son toit un nid de cigognes, la majesté de l'oiseau, si je n'était pas femme...j'aurais aimé être cigogne, et errer, errer...du blanc au noir, au dessus de l'océan, survoler les continents, ...si je n'étais pas femme...

De mon balcon, je contemple le spectacle des amours de la terre et du ciel, ce drame universel qui se joue chaque jour sous mes yeux avides, curieux, de l'étreinte du ciel à l'horizon, de la terre qui le supplie, et qui tend vers lui ses palmiers, ses oliviers, le sommet de ses monts enneigés, qui lui fait miroiter moult délices, sans parvenir à le retenir, à l'atteindre, le ciel est mâle, le ciel est toute la splendeur du mâle assoiffé de liberté, d'idylles passagères, il s’échappe, la terre tente, s'accroche, s'obstine, se réinvente au fil des saisons, pour mieux séduire, mais en vain.

ô la terre, à ta peine je compatis, et de ta misère, je m'afflige.

Et soudain, me prend l'irrésistible envie de plonger dans la boite à merveille, sans hésitation, je saute.

Mais où es-tu?

Tu te retrouves dans un long corridor, avec des portes arquées, des dessins hideux au murs, tu les reconnais, c'est toi qui les a fait, ce que tu dessinais mal, des guirlandes en papier- crépon, des photos, une faible lumière, c'est la galerie de tes souvenirs.

Tu ouvres la première porte, tu vois une petite fille aux cheveux noirs frisés, avec une vieille femme, dans un jardin, une belle après midi de printemps, tu écoutes le chant des grillons, elles sont assises aux pied d'un mûrier, avec autours des cyprès, des orangers, des abricotiers fleuris, des amandiers, la vielle femme sirote un verre de thé à la menthe, tes narines se délectent de son effluve, et dans ta bouche, te reviens ce fameux goût, que tu n'as plus retrouvé, et tu murmure: le thé de "lalla", la petite, elle, peint vraisemblablement une carapace, tu t'approches encore, oui, oui, c'est bien une carapace:

-"Dis lalla, la tortue, c'est une femme ou un homme"

-"La tortue, c'est une tortue, à benti, un point c'est tout"

-"Alors, la tortue, c'est pas comme la poule, et le coq"

-"baraka men lbsala, et laisse moi boire mon thé tranquille, sinon, je le dis à ton père"

-"mais lalla..."

-"chouf, la peinture est en train de sécher, et ta tortue se fatigue, tiens mets un peu de jaune ici"

Tu recules, un sourire au lèvre, tu t'éloignes, ne les dérangeons pas dans cette paisible retraite, te dis- tu et tu ressors par la porte.

Une fois dans le couloir, tu ouvres la seconde porte. Tu vois une fille de 14 ans, aux cheveux noirs frisés, sur un vélo, et dans sa main, une belle gerbe de géranium, elle est accompagnée d'une autre gamine, elles rient. Mais que se racontent-elles, elles se taisent dès qu'elles t'aperçoivent, puisque tu les gènes, tu préfères te retirer, ce n'est pas intéressant.

Tu es devant la troisième porte, avant de l'ouvrir, tu entends de la musique, tu ouvres, tu observes quatre mains qui se baladent sur un piano, qui discutent, se découvrent, se cherchent, se mêlent, se démêlent, s'enchevêtrent, se séparent, dans une course infernale, des doigts qui s'écrasent, parfois avec une telle fureur, pour enfanter cette exquise symphonie, tu reconnais un bracelet, et tu voie la même fille, l'air grave, de temps en temps, elle le regarde, lui, de temps en temps leurs regards se croisent, avec un sourire complice. Tes pieds claquent sur le sol, tu as un désir fou de te jeter toi aussi sur ce piano.

Tu fermes soigneusement la porte et tu t'en vas.

La quatrième porte, celle-là ne veut pas s'ouvrir, tu tournes et retournes le poignet, elle ne cède pas. Ton coeur se serre, un sentiment bizarre t'envahit, une certaine angoisse, tu glisses ta main dans ta poche et tu en retires une clé, la porte s'ouvre enfin, à tes yeux s'offre un spectacle désolant, une tombe, un lit d'hôpital, les lamentations d'une femme, des objets, des visages, des scènes en vrac, comme dans un bazar, les fragments, ou les éclats d'une vie, tu es dans un tel désarroi, ...Quoi, tu n'as donc pas oublié!...Tu t'enfuis, et tu cours dans le corridor, sans issue, sans fin ; essoufflée, tu t'arrêtes en haletant, et tu cries:"la porte, je n'ai pas fermé la porte", tu y retournes et tu la fermes, à double tour, avant que ne s'en échappent un de ces mystérieux fantômes maudits, tu te débarrasses de la clé, tu ne veux absolument pas te rappeler de son existence; et tu t'engouffres à nouveau dans le corridor.

Des doigts s'aventurent dans ma chevelure et en parcourent tous les dédales, toutes les rues, se promènent, labourent, ratissent, veulent saisir l'insaisissable:

"Tu t'es déjà endormie, que tu es belle quand tu dors"

"Que tu es beau, quand tu me regardes, t'ai je dis que je raffole du chocolat amère"

"Non, jamais, je l'ai compris tout seul, mais...où as tu donc mis la clé ?"

" La clé ! ... de quelle clé tu parles ! "

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