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Le monde de l'oubli, et l'oubli du monde, un beau lieu de perdition.
Le temple de la paresse, de la lassitude, le gîte du voyeurisme, de la médisance.
Le refuge des désoeuvrés, des écoeurés, des dévergondés, des libertins, des grands sages, des têtes pleines, et même vides ; des anarchistes, des conformistes, des penseurs, des beaux parleurs, des grands prêcheurs, des saltimbanques, de ceux qui se nourrissent du regard des autres, des buveurs de paroles, de toute cette racaille qui peuple joyeusement notre jungle .Une loge au théâtre des hommes ;
Mais, avant tout, là où je te vois, là où tu me vois peut-être.
Voilà ce que représente pour moi ce café.
Je vais te parler de cette table, que tu connais si bien, elle est juste en face de toi, c'est de là qu'on t'observe le mieux, elle est ronde, travaillée en fer forgé ciselé de motifs floraux, au milieu trône un cendrier blanc carré, en porcelaine, les chaises sont en rotin .Une de ces chaises est toujours placée au même endroit, au carrefour de quatre tables, et jouxtant l'entrée du café. J'aime m 'assoire sur cette chaise, ainsi, je ne perds aucune des trois discussions. Je capte chaque mot, chaque soupir vient à mes oreilles sans le moindre effort. Ma table à moi est silencieuse, je veille toujours à être seul, pour mieux savourer cet instant d'oisiveté.
La première fois que je suis venu dans ce café, je tenais dans ma main un journal, tu sais un de ces papiers qui se targuent de te parler du monde et de ce qui s'y passe.
Je m'assoie convenablement, je croise les jambes et je l'ouvre.
Regard rapide sur les titres, les mêmes sujets, la Palestine, l'Irak, un mot sur la Tchétchénie, l'Iran ... des déclarations fracassantes de simples mortels, et puis un digne représentant de cet espèce qu'on appelle journalistes qui veux t'analyser le tout, t'expliquer les différentes stratégies, stratagèmes, les enjeux, les dessous de tables, bref un tissu d'horreur et d'atrocités à te glacer le sang. Je survole la page économique, comme d'habitude, des actions qui montent, d'autres qui chutent, des courbes, des diagrammes à n'en plus finir, des bénéfices, des pertes, je saute vers la rubrique des faits-divers, des viols, des meurtres, des vols, le tout noyé dans des plages de publicité, "achetez, achetez, et ne faites que ça, achetez...".
Au coin de la dernière page, un poème, orphelin, qui parle d'amour.
Mais ce qui me passionne le plus c'est la rubrique nécrologique que je lis attentivement, je compare les différentes formules pour annoncer le décès, les photos, parfois je tombe sur des avis de naissance, glissés, mystérieusement là.
Finalement, il n'y a que cette rubrique qui change d'un numéro à l'autre, de nouveau noms, de nouvelles photos, d'autres expressions de tristesse, de regret ou de compassion, et la jungle qui s'en moque de ceux qui disparaissent ou de ceux qui viennent, qui continuent à grouiller tranquillement.
Je ferme énergiquement ces feuilles, et je t'aperçois.
Sublime, tu étais, tu sais, sublime tu es toujours, et sublime tu resteras.
Comment peut-on être cruellement beau comme tu l'es, magnifiquement parfait, et ne pas s'en cacher, mais au contraire, l' exhiber dans une royale indifférence, l'étaler avec cette grâce insouciante au regard des autres, comme seule toi sait le faire.
Comment peut- on garder cette fière impassibilité, ignorer ce qui nous entoure, qu'il s'agisse de bien ou de mal, le défier avec ce regard placide, comme toi tu fais .
Comment peut-on se placer hors du temps, en balayer les marques, échapper aux rides, en rire, par cette glaciale indifférence, comme toi tu fais,
Comment peut-on crier d'une manière aussi insolente, et sans bruit _ "je suis là bande de sauvages" _ par sa simple présence, comme toi tu fais!
Bénis sois- tu, toi qui fais face à l'ennui par l'ennui même, par la volupté d'être.
Je suis illuminé, dorénavant moi aussi, je m'engage dans ce type d'existence, de résistance, dans cet égocentrisme épicurien, je bannirai toute forme de réflexion, car rien ne pourrit l'atmosphère comme la réflexion, je renierai tout sentiment, je ne vivrai que pour moi, et que le monde autours s'écroule si il veut!
J'ai admiré tes courbes, tes cambrures, la netteté de ton corps, j'ai sculpté dans ma mémoire chaque détail de ta volupté, l'ovale de ton visage, et ces boucles qui l'encadrent en désordre, et pour la première fois ce dégoût, m'a quitté, j'ai même étais surpris de mon état, du fait que je sois encore capable de sensibilité à ta beauté, de m'en émouvoir malgré la lecture de ce journal.
Je suis revenu le lendemain pour te voir, puis le surlendemain, puis chaque jour...
Je reste là à te contempler, et nous dialoguons à travers notre silence.
Ce qui m'attire le plus en toi, c'est ton silence, rien ne m'est plus insupportable, rien ne m'est plus odieux qu'une femme qui parle.
Je n'aime pas les femmes qui pensent, celles qui ont une opinion, un avis, les femmes intelligentes. Elles sont laides et ennuyeuses. Et en général, une femme qui commence à parler, ne sait jamais se taire.
Un certain poète du nom de Baudelaire a dit un jour:"Aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste." Idée à laquelle j'adhère complètement!
des fois assis sur cette terrasse, je me demande si c'est moi qui observe le monde, ou si c'est le monde qui m'observe, si c'est moi qui me joue de lui, ou si c'est lui qui s'amuse de moi, et que ne fût ma gêne quand un de ces jours, dans les trois tables on parlait de moi, et de ...toi...les gens trouvais bizarre mon attitude, j'étais le sujet d'ignobles plaisanteries, on y voyais des obsessions cachées, des frustrations... une autre preuve inconditionnelle de la bêtise humaine, à laquelle toi seule a su encore échapper!
Te regarder est un plaisir, te regarder est mon ultime plaisir, pour moi, tu es la perfection incarnée. Alors, si on juge qu'aimer une statue est anormal, et si le juge est à son insu le père de l'absurde et de la folie; je veux bien être anormal, je revendique ce privilège, et je m'en réjouis.
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