megalopole.jpg (3900 octets)

Une photographie de Klingsor

Les Monstres
(5ème partie)

par James

Sélection du mois de juillet 2002



Sortie de secours.

Beaucoup de monde fait la queue devant la porte de placard que Michelle a déposée sur le trottoir. On distribue même des tickets de passage qu'on vend à un guichet en palettes de bois, a quelques mètres de là. Même si personne n'en tient compte, chacun veut son billet pour aller fuir dans le désert.



Le tapis de Jeanne.


Avec le vent qui se lève et s'engouffre sous les plis du tapis que Jeanne a déplié devant chez elle, les enfants peuvent jouer aux mille et unes nuits. Au centre ville, les filles sont jolies et veulent être libérées. Les garçons sont des héros qui poursuivent vaillamment leur quête à coup de sabre. Tout cela, à trente deux centimètres et demi au-dessus du sol.



Lucien et sa pelle.


Pépé Lucien campe jour et nuit maintenant dans son jardin, appuyé contre sa pelle, les coudes relevés.
Plusieurs nuits de suite, il a entendu dans son jardin comme des taupes qui fouillaient entre ses légumes, à la recherche d'une caisse au trésor ou on ne sait quoi. Au matin, il découvrait des trous béants de plusieurs dizaines de centimètres de profondeur qui éventraient sans considération ses tranchées de carottes comme ses plants de tomates aromatiques. Et ça se reproduisait, toutes les nuit, et parfois en plein jour, dès qu'il avait le dos tourné. Comme si ça pouvait embêter quelqu'un qu'on cultive son jardin.
Il est venu un moment où ça lui a vrillé les nerfs et depuis, il ne quitte plus son potager. Ainsi, il protège des vandales, sous son œil vigilant, près de ses mains agiles, ses provisions pour l'hiver, ses petites cultures et, en dessous, le reste.



Le frigo.

Même s'il n'est pas branché, le réfrigérateur qui se tient à peu près debout bout du jardin du château, en face du labyrinthe, est bien pratique pour les passants.
Ils y entreposent leur soda, le temps de faire un tour dans fourrés, glaner quelques fleurs, et viennent le rechercher, parfois une heure après, presque aussi frais que lorsqu'ils l'ont déposé.
D'autant disent, que parfois, enfin une fois, en particulier, ils y auraient trouvé une glace pas encore fondue dans une coupelle en grès. Mais peut-on prêter oreille à toutes les histoires qui courent ?



Un bougeoir.

Ce sont les boulangers qui, les premiers, ont pensé à rouler en tube la cire qui coulait, sous la chaleur, des deux anges de l'ancienne chapelle exposés maintenant au soleil, et en y mettant une ficelle au milieu.
Ils avaient récupéré, l'instant d'avant le chandelier de l'autel qui avait été déplacé, sans doute poussé par un coup de talon innocent, jusque devant leur magasin, et ne savaient pas trop quoi en faire.
Il va bientôt, peut-être, s'ouvrir une petite échoppe à bougie juste à cet endroit là. Il n'y a pas de sot commerce.



Les outils.

C'est presque devenu un effet de mode. Depuis que les journaux ont fait étalage en première page du lâché d'outil qui avait du avoir été fait depuis le haut de la falaise, et avec photo de la caisse éclatée à la clef, une masse de bricoleurs ou de rafistoleurs exténués, déçus, incapables, ou juste un peu artistes, viennent chaque jour décharger leur colère contre ces éléments déchaînés qui vous empêchent de réparer, de coup sur les doigts en tiges cassées dans le pas de vis, en jetant dans les vagues qui viennent se briser sur les rochers en contrebas, des marteaux, des tournes vis, des perceuses électriques, tout ce qui leur passe par les mains. Puis ils redescendent vers le port boire un coup entre copain.
Aussi, il existe à présent un nouveau rocher en bas de la falaise où les vagues viennent se briser, un rocher fait de l'amas d'un certain désespoir.



Paul.

Ca y est, Madame Fabienne se décide à jeter son mari. Elle l'a pris de son fauteuil, presque avec tendresse, en lui faisant miroiter une promenade, peut-être dans les bois, elle lui a retiré sa télécommande des mains, tendrement, et l'a remorqué par le poignet vers la porte. Il n'a pas bronché, comme à son habitude et s'est laissé mener. Là, elle l'a habillé, lui a mis son pull, son manteau demi-saison, et sa paire de lunettes noires.
Elle lui a fait descendre les marches du perron, jusqu'au tas de débris qui obstruent le trottoir et elle l'a laissé là. Elle a fait demi-tour et elle est rentrée chez elle. Tout simplement.



Les Jeux.

Sous une porte cochère, dans un carton de disquettes, Pierrot a trouvé pleins de jeux encore utilisables. Juliette veut qu'il les lui installe sur son ordinateur, parce qu'il est le seul à savoir le faire en prenant garde aux virus.
Après, elle lui dira qu'elle est tombée amoureuse de Tibert, ce héros, et que tout est fini entre eux.


La forêt.

Sous les arbres vert clair du bois, Marcel a caché les livres et les instruments de musique anciens que son oncle lui a laissés. Son oncle était un peu excentrique, un peu trop sensible. Il s'était fait absolument absorber par une obstétricienne vorace, de la tête aux pieds.
Marcel a gardé un souvenir confus des funérailles, mais ça a marqué pour lui le passage à une nouvelle étape dans sa vie : Lire les livres de son oncle. Il s'est investit dans ses lectures, dans les pages jaunies qui avaient fait la vie de son aïeul avant la sienne, en essayant d'y trouver une clef à ses hantises. Il s'est enfoncé lentement dans l'épaisseur du papier, se mutant peu à peu en marque page.
Il s'est réveillé épais comme un clou, sous une averse, allongé sur un matelas de couvertures de cuir qui déteignaient sur son visage, se gonflaient et se gorgeaient d'eau claire jusqu'à devenir étouffant. Comme pris d'une transe soudaine, d'une énergie extraterrestre, il s'est acharné toute la nuit à couvrir de terre les objets de son oncle, avec les mains, en griffant la terre, s'en mettant partout, enterrant ce qui avait fait la vie puis la mémoire de cet homme, avant de faire sa mort, mais sans pouvoir les détruire vraiment, se disant que ces livres allaient se faire absorber par les arbres et viendraient en nourrir les racines comme ils avaient absorbé son esprit.
Depuis Marcel se fait appeler Mickael.



Amarillo déménage.


Sous le ciel rose du soir qui s'avance, Amarillo se prépare à partir. Il en a assez d'être pris pour un lieu touristique, un de ces trucs à photographier en posant à côté, et puis, et puis, il a trouvé l'amour.
Alors il s'en va s'installer dans un petit meublé, son maigre bagage roulé dans un mouchoir de poche.
On ne le verra plus dormir dans les vieux canapés, ranger ses fripes usées dans une armoire brisée, manger sur une table au formica gondolé. On ne vivra plus chez lui. On ne vivra plus chez soi.


La lampe de grand-père Luc.


Grand-père Luc avait une lampe qu'il avait acheté des années auparavant dans une brocante, dans les premiers jours de son mariage. Il tenait à cette lampe comme à la prunelle de ses yeux. Elle lui avait coûté la peau des fesses.
Elle avait fonctionné pendant un temps plus que respectable avec un rendement maximum. C'était une bonne lampe, comme ils savaient en faire à l'époque, pas comme ces trucs modernes qui claquent à tout bout de champ, qui sont juste bon à ce qu'on en rachète une autre. Non, cette lampe là, elle marchait du feu de Dieu. Elle diffusait une lumière dans toute la salle à manger, qu'on se serait cru en plein jour sous un parasol, c'est pour dire.
Mais enfin, au court de plus de cinquante ans de bons et loyaux services, il a bien fallu qu'elle s'use et qu'à la fin elle claque. Même si elle n'y avait habitué personne.
Et bien figurez-vous que le pauvre grand-père Luc, lui qui était un dépanneur hors paire, lui qui d'une vieille charrette faisait un karting de course en deux coups de clef à molette, il n'a jamais su la réparer.
Et depuis, ça le mine.

Stefan.

Marie n'aimait pas Stefan et pourtant, on l'a vue récupérer la bande fraîchement développée qu'il venait d'oublier au photomaton.
Elle l'a scanné sur son ordinateur, se l'est mise plein écran en seize millions de couleur et des poussières. Objet de son dégoût.
Dans les jours qui ont suivi, elle a pris un malin plaisir à le jeter à la corbeille de l'interface graphique, lui et ses poussières de couleurs, pour le ressortir, et le jeter, et le ressortir, et le jeter, et ainsi de suite. A la corbeille, le Stefan.



La pelouse.

Le parc est un lieu clé dans la ville. Presque un lieu sacré. C'est un endroit où on va, comme par un rituel commun, marcher sur la pelouse, des fois, ou autre chose. Paul la tondait quand il était jeune, avec une tondeuse mécanique à rouleaux. Il avait peint un panneau, aussi, pour qu'on y prête attention.
Juliette, sinon, aime à y monter, l'après midi, sous les ombrages des arbres en fleurs pour y faire l'amour avec un homme de passage. Elle s'y est installé une chambre douillette en plein air avec du mobilier de récupération. Un petit confort bien à elle.



Max, enfin.


Dans les champs où Max étale sa collection, il vient de retrouver un tube de rouge à lèvres, sans rouge à lèvres. Un objet qui avait, en son temps, appartenu à sa mère.
Avec sa pratique personnelle, et le lien quasi familial qu'il entretient avec eux, il a fini par découvrir que les objets servaient à passer d'un monde à l'autre.
Aussi, il l'a dépoussiéré afin de le dégager de la gaine de terre molle qui l'enserrait, il l'a plaqué dans sa main, l'a secoué à son oreille, la tourné devant ses yeux pour en voir les trois dimensions terrestres, l'a senti en aspirant très fort par les narines en coups saccadés et brefs, et l'a mis enfin dans sa bouche pour le sucer. Et soudain, il a disparu.



Florence.


De temps en temps, florence poursuit sa marche au-delà de la colline et redescend par derrière la falaise. Elle va marcher sur les galets et les cailloux, ses jambes mouillées par les vagues qui expirent à ses pieds.
Au bout de quelques minutes d'une marche légère, elle arrive où elle voulait. Parce qu'il y a aussi un endroit de cette falaise, sans doute moins spectaculaire, ou ce sont les femmes qui jettent leurs outils, leurs ustensiles de cuisines, leurs aiguilles à tricoter, leurs limes à ongles, lorsqu'elles sont vraiment énervées ou juste assez joyeuses.
Florence vient ici pour en ramasser qui seraient encore assez en bon état pour faire de bonnes boutures. Elle les planquent dans son giron et remonte vite, pour ne pas être vue, par l'escalier en pierre, jusqu'au banc, sur la colline. Là, elle plante son maigre butin dans la terre sablonneuse et tendre, fourchettes, pinces épiler, baleine de soutien gorge. Puis elle retrousse ses jupes, baisse sa culotte et entreprend de les arroser directement pour favoriser leur reprise en terre.


L'infante.

Elle avait le même tee-shirt que Johnny, un tee-shirt de nuit. Un long tee-shirt qui devait lui servir de chemise de nuit. Elle a passé ses bras autour de son cou et l'a embrassé, sans façon.
Depuis, Johnny la recherche. Toujours à la même place. Sur le banc. Dans le parc. Entouré d'un cercle magique de couverts plantés dans le sol.
Il s'assoit là, de longues heures, jamais loin de sa moto. Mais, quand elle vient, elle ne le reconnaît pas. Parce que si lui, il l'a embrassée, elle ; elle, elle ne l'a jamais embrassé, lui. Elle a embrassé la nuit. La nuit qui vient et le tee-shirt.



La guitare.


En fin d'après midi, dans l'ambiance pesante du refuge du tisserand, Jules, le barman a attrapé sa vieille guitare à moitié détruite. Il a fait le tour, de l'autre côté du bar, et il est venu s'asseoir sur une chaise, en face d'une matrone toute vêtue de noir aux allures de sorcières. Sans doute encore l'une de ces veuves de marins qui ne savent que pleurer en regardant la mer.
Il a calé son instrument sur ses cuisses, coincé sous son coude, et puis il l'a accordé, sommairement. Ca n'avait pas l'air du goût de tout le monde. La plupart de ces dames commençaient à ronchonner, elles qui d'habitude n'articulent que pour demander un autre verre et se lamenter.
Mais quand il s'est soudain dressé, debout sur sa chaise, un pied sur la table, le buste droit et le sourire noble, un brin tzigane, et qu'il a entamé un air de flamenco, il n'y avait plus de maris disparus qui tiennent. Les foulards noirs ont volé et les jupons se sont relevés comme par enchantement, et toutes ont dansé leur fierté et leur peine jusqu'au déclin du jour.
A la fermeture, avec les casiers de bouteilles, les paquets de café vides, les capsules et les poubelles, Jules a déposé sa vieille guitare devant la rue. Il ne s'en servirait plus.



Le soir tombe.

Depuis cet après midi, c'est indéniable, les usines de concassage font plus de bruit que d'habitude. On les entend du centre ville, à l'heure d'affluence, et jusqu'en haut de la rue. On dirait qu'elles ricanent, qu'elles piaillent.
On sent comme une excitation qui parcourt les gens, comme lors des jours fériés, quand la fête foraine installe la grande roue sur la place et qu'on peut déjà participer au ball-trap ou faire des tours d'autos tamponneuses.
Il y en a qui sortent leurs dernières affaires en vitesse. Ils les avaient entreposées quelque part dans la buanderie ou à côté de la porte d'entrée pour les balancer au dernier moment.
Il y en a d'autres qui en profitent pour chiner, chercher la dernière bricole inutile, du plus parfait effet dans une salle de bain, ou le dernier gadget intéressant qui fait wouise quand on appuie dessus.
On dirait que quelque chose se prépare.



Une nuit dans la chambre de Tibert.

Tibert s'est enfermé dans sa chambre à double tour. Il a dit qu'il était fatigué et il est monté se coucher. A table, il n'a presque pas mangé.
Il a pris avec lui sa Bible du révérend Pat, son appareil photo, et son fusil à bouchon. Ce soir, Tibert s'est chargé d'une mission : il va veiller. Ce soir Tibert sera le héros, le héros de l'attente, le champion du chrono, le passeur d'heure qui renverra le marchand de sable sur son nuage et affrontera tout, même ce qui se cache sous son lit. Il va serrer les dents jusqu'à ce que le jour se lève et il ramènera à tout le monde une preuve que les monstres existent.



Cinq heures.

L'horloge a frappé cinq coups. Aussitôt, les lampadaires se sont éteints. Plongeant les rues dans l'obscurité d'une nuit épaisse qui n'était pas encore terminée. Et on n'a plus rien vu.
C'est toujours un moment à part dans une journée, comme le rayon vert au coucher du soleil, le chant du coq ou l'heure du repas. C'est une sorte d'éclipse. Une éclipse totale de la ville.
C'est l'heure où se terminent les nuits d'amour quand les amants s'abandonnent à un sommeil embrumé et lourd, c'est l'heure où même les insomniaques lâchent leur roman de gare, où tombent les cartes du poker, où rentrent les chats des gouttières. C'est comme ces étranges accalmies qui nous étranglent, juste avant l'orage.



Les monstres.

Un nouveau jour se lève. Les monstres sont passés.
Il y a eu un fracas, celui d'une débauche de bêtes en furies, le rugissement des machines emballées, et puis l'enlèvement, presque le cri à l'unisson des objets qu'on kidnappe.
J'ai tremblé sous ma couette. J'ai prié, j'ai pleuré. Je claquais des dents tellement fort que j'avais peur qu'ils me repèrent. Mais les monstres ne rentrent pas dans les maisons.
Ca n'a duré qu'un court instant, le temps d'avaler tout ce qu'il y avait dans la rue, pour se combler une dent creuse. Mais quand même, quel appétit !
Il ne reste plus à présent que quelques papiers gras, des moutons de poussière, de la sciure de bois, des choses vites chassées par le vent matinal.
Plus une trace des canapés, des lampes, des matelas, des cartons, des appareils usagers. Plus rien que la chaussée, un peu humide et la brume qui nous cache encore, pour un peu de temps, la dure réalité.
C'est fini. Les monstres sont passés. Et personne ne saura jamais quelle allure ils ont.


mais vous pouvez les écouter sur le site qui leur est consacré :

http://monstresvontpasser.free.fr

James