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Une photographie de Klingsor

Les Monstres
(4ème partie)

par James

Sélection du mois de mai 2002


Sentence.

Tout ce qu'on range ne se retrouve plus. On met des écrins recelant des perles d'une préciosité indistincte dans une boite à babioles qu'on fourre dans un sac à vide poche qu'on dépose dans un carton à débarras qu'on range dans un tiroir à dépôt d'une armoire qui sert de remise qu'on finit par monter au grenier. Puis c'est le grenier tout entier qu'on met au rebus, un jour de printemps un peu électrique.



Pépé Lucien.

Dans le jardin de pépé Lucien, il se passe des choses sombres. La pelle rouille contre la clôture, toujours à l'air humide, et la terre, la terre grasse, bien sûr grosse de légumes, couverte de laitues, saupoudrée de pépins, mais la terre, elle-même, ne se tasse jamais.
Dessous, les voisins soupçonnent qu'il y accumule ses inépuisables collections d'articles de commerce, raflés à prix d'or aux vitrines des magasins de souvenir pour touristes, dans ses années folles, aux cours de l'une de ses nombreuses virées à mobylette jusqu'à l'autre bout du pays, là où la terre est plate et que la mer s'est retirée, ou bien ses inestimables stockes de coeurs roses en papier mâché qu'il confectionnait de ses mains pour en tapisser les murs de la chambre de sa femme à la saint valentin, et que tout le monde recherche à présent comme objet d'art et de décoration.
Bref, dans son jardin, on se dit alentour qu'il y fait disparaître tout ce qu'il ne veut jamais voir disparaître. Il faudra y jeter un oeil, à défaut de mieux.



Le besoin qu'on se crée.

Sans la présence souveraine sa canne fétiche Roger ne peut plus rien faire. Il ne peut plus marcher, bien entendu, bien qu'il ne soit pas handicapé, mais il ne peut plus non plus parler, manger, compter sur ses doigts, faire ses lacets, cligner des yeux, transpirer, faire pousser ses cheveux, ni même saigner si on le coupe.
C'est bien simple : enlevez-lui sa canne et il s'effeuille, automatiquement. On dirait qu'on lui a retiré le coeur.



L'ordinateur.

Quand on ramasse un ordinateur dans une flaque d'eau, on peut toujours s'attendre à ce qu'au branchement, il ne fonctionne pas. Et pourtant, quand Léona a fait l'essai décisif, il s'est impeccablement illuminé sur l'écran bleuté d'une page de serveur par satellite.
Ce n'est qu'après qu'une rafale de tirs de laser ait percé le toit de son garage alors qu'elle tentait de diriger sa machine à café par le câble imprimante qu'elle a commencé à se poser une question : est-ce qu'on ne laisserait pas un peu n'importe quelle cochonnerie s'éterniser n'importe où, à la fin ?



Le dégoût.

Ceux qui ne supportent pas le foutoir ferment les yeux. Ils avancent avec un chien d'aveugle et se tapent les réverbères de pleine face. Forcément, ils ne sont pas habitués. Ils traversent n'importe comment, à leurs risques et périls. Souvent ils passent de justesse entre deux camions qui se croisent, ou un taxi qui double un tram en côte.
On peut dire, encore une fois, que ce sont les chiens qui travaillent dur. Dans certaines mythologies, il parait qu'ils accompagnent leur maître à la mort. Et c'est, en effet déjà arrivé.



Les noms.

Hérold cherche la nature profonde des objets. Quand il en ramasse un, il le tient serré contre ses poumons pendant un instant, puis il le porte à hauteur de ses yeux et le regarde sous tous ses aspects, sous toutes ses facettes, sous toutes les lumières. Il regarde à travers, les yeux portés sur un point lointain, derrière, et il fronce les sourcils et plisse les yeux comme s'il cherchait à lire quelque chose d'écrit tout petit, à l'horizon, dans l'opacité de la face le l'objet.
Puis il relève le nez vers les convives et donne souvent le nom exact de ce qu'il a dans la main, même s'il s'agit d'une petite fourche à viande ou d'un accélérateur de particules élémentaires ionisées.
Parfois, sinon, il baragouine quelque chose d'incompréhensible dans une langue qui semble étrangère.



L'oncle Maurice.

Muriel a appris aujourd'hui que son oncle Maurice était Monstre, de son vivant.
Elle se demande s'il était velu ou s'il avait de gros yeux. Elle veut tout connaître, jusqu'à la longueur de ses dents ou son nombre de doigts par main, même après le fameux accident de la machine à sous démontée.
Je crois que quelque part ça doit la fasciner d'avoir une légende dans la famille. Elle doit se dire qu'elle a aussi, ainsi, un peu de monstre, qu'elle a du sang de monstre dans les veines, et que si, sur elle, ça ne se voit pas, ça peut toujours rejaillir, comme ça, à l'improviste, sur l'un de ses enfants, plus tard, ou sur un enfant de ses enfants, qui produiraient à leur tour des monstres en série. Dieu seul sait à quelle allure ça se reproduit ces saloperies.


Les anges.

La chapelle désaffectée qui sert maintenant de remise a été débarrassée de ses deux anges en cire, grandeur nature, qui dominaient l'autel. Deux grandes statues colorées, faites mains, rouges et bleues, avec les cheveux jaunes. L'une avait l'air d'être plutôt celle d'un ange féminin et l'autre, on pouvait se demander. Mais les deux se faisaient face sur les deux murs opposés et ils donnaient l'impression de se regarder avec amour ou de nous regarder avec mansuétude.
Quand on passait dans le coin, on ne manquait pas d'entrer dans la chapelle et on les priait tous les deux, tour à tour.
Personne n'est jamais vraiment croyant, on ne saurait pas comment faire, mais chacun priait avec ses mots, pour ne rien demander à qui que se soit, mais juste pour se faire plaisir, comme quand on va au cinéma ou à la pêche.
Ils sont à fondre sur le trottoir depuis quelques jours. Ils se répandent dans le caniveau, sous le soleil de midi, et se solidifient à la nuit tombée dans la dernière forme qu'ils ont prise en fin de soirée, de plus en plus petits chaque jour, de plus en plus dégoulinants. Ils commencent à ressembler à deux pauvres cloches de Pâques qui seraient tombées du ciel, deux tas, sans nom, sans âme. C'est dommage pour des anges.



Le voyage.

C'est une valise en cuir marron qui a fait tous les voyages. A sa poignée sont attachés des dizaines d'étiquettes de compagnies maritimes, des noms de villes ou de voies de chemin de fer. Elle est encore couverte d'autocollants touristiques qu'on trouve dans les aéroports, certains dont les couleurs sont passées, d'autres complètement illisibles.
Elle évoque immédiatement des pays lointains, des terres de sable, des montagnes de glaces, des volcans, des pairies, le gratte-ciel d'une ville, les ruelles d'une autre, et des hôtels. Tous les hôtels de la planète. Elle a du passer par des centaines de mains, être posée dans des milliers d'endroits, chargée et déchargée de tonnes d'affaires différentes, sur plusieurs générations.
Et là, elle bâille, gueule ouverte sur le vide, et sa doublure usée. Elle éponge de son cuir qui se gonfle, une flaque d'eau croupissante. Mais elle est posée droite, encore fière, comme si elle n'attendait que la main qui viendra bientôt enserrer sa poignée pour le dernier voyage.



La mer.

Au-dessus d'un ballot d'habits, ficelés ensemble avec un épais fil de pêche, il y a un pull en laine beige à la maille distendue, qui a du être acheté pour qu'on puisse s'enrouler dedans, à deux, et passer la nuit au bord de la plage, ou faire une traversée sur le pont d'un bateau sans se sentir humide, dans une douce chaleur naturelle qui rappelle celle d'un édredon.
Il aura fallu qu'on oublie ce week-end d'amour ou la semaine de bonheur qui s'en suivit, ou qu'on ait été définitivement déçu de toute tentative de bien être sur terre par les actes ignobles d'un amant démoniaque pour oser jeter un pull-over pareil, d'une telle manière, avec autant de dédain. Ou bien ne pas avoir de coeur du tout.



Le denier coup de pied.

Bien sûr, il y a cette chaîne hi-fi qui ne marche qu'à coup de pied. Celle dont Julien ne pouvait pas se séparer.
Il est le seul à savoir la faire fonctionner. Il connaît l'endroit exact où percuter l'appareil avec le plat de la voûte plantaire. Le geste est d'une précision exceptionnelle. Surtout pour un manchot comme lui. Mais là, il s'agit d'un coup de pied. Et alors, la bête se met à ronfler, monter en puissance et donner un plein volume de disco avec une sonorité proche de la boite de nuit. C'est une machine de rêve, qui n'obéit qu'à lui.
L'autre jour, je l'ai vu donner son coup de pied magique. Puis il a recommencé, comme ça arrivait de temps en temps. Puis il a recommencé. Et là, il a fait le tour de la chaîne, il a visé le cadre de la porte, et il a donné le plus fort coup répertorié dans l'histoire du coup de pied, qui a fait valdinguer les éléments de la hi-fi par-dessus le perron et jusque dans la rue. Puis il a refermé sa porte, doucement, presque avec tendresse.



Aux voleurs.

C'est la nuit, quand tout le monde dort, évidemment, qu'ont lieu les cambriolages les plus spectaculaires. Il ne s'agit pas de larcins commis pour de l'argent, généralement, les argenteries, les bijoux et les billets de banques restent à leur place. Non, s'ils viennent à disparaître, c'est qu'ils étaient posés sur, ou dans, l'objet qui à été volé, qui était, lui, le réel but recherché, et qu'ils n'en ont pas bougé pendant l'enlèvement.
Un sceau à champagne aux transparences nacrées, un porte cigarette en paille de riz, une lampe à grelots ou une mandoline fourrée de cachemire, ce sont là les véritables motifs de toutes les convoitises.



Les choses.

Dans son confort bien personnel, entourée de ses choses familières, Amandine se sent chez elle.
Elle a couvert ses murs de cartes postales de collection, de photographies de famille, d'assiettes souvenirs ou de personnages en coquillages. Ses étagères regorgent de figurines en faïence, de santons de Provence, de bouquets de fleurs mortes. Sur le piano on trouve toujours l'étalage complet d'un service à thé anglais, un napperon brodé, une statuette africaine, une carafe d'eau plate à côté d'un verre plein.
Afin d'obtenir une place autant "à elle", et à personne d'autre, elle a du additionner ses pilles de mouchoirs en tissus aux porcelaines touristiques aux cailloux miroitants aux livres entamés aux moutons de poussière aux ranges ciseaux en skaï aux moulages personnels, avec un soin méticuleux, et dans un équilibre parfait.
Quelle envie pourrait-elle avoir de mettre un pied dehors, les rues sont si peu sûres de nos jours.



Un vase d'une importance primordiale.

Laurent avait un vase, un vase commun, en verre blanc avec quelques gravures de fleurs des prairies qui apparaissaient en dépoli sur la transparence. Mais Laurent l'aimait beaucoup. Il le regardait souvent. Et même trop. Trop souvent et trop longtemps. Il le fascinait.
Pour sa part, à force de passer des heures à être regardé, le vase s'est mis à grossir, à enfler, à prendre des proportions. Au début Laurent n'a rien remarqué, il avait trop le nez dessus. C'est un groupe d'amis qui passaient le voir qui lui ont fait remarquer qu'il n'était pas normal d'avoir chez soi un vase plus grand que la table sur laquelle il est posé et qui, de surcroît, ne passe par aucune porte ni fenêtre.
Mais, alors qu'il en avait pris conscience, le vase ne l'en impressionnait que plus, et plus il grossissait, plus il le regardait. Il était captivé et le moindre détail de son gonflement était sujet pour lui à une crise de fous rires et d'effusions de joie.



Dent pour dent.

Mamie Yolande est passée chez le dentiste se faire retirer sa dernière vraie dent pour avoir jeté un poste radio à galène qui avait fait la guerre, et sans anesthésie. Elle ne se sépare pas d'un souvenir sans une certaine recherche d'équilibre. C'est donnant, donnant.



La mémoire.

Les archive, sur lesquelles on ne saurait plus remettre la main, consignaient précisément et gardaient la mémoire, même de ce qui disparaissait.



L'importance primordiale du vase.

Quand le vase de Laurent, qui grossissait à vue d'oeil, a commencé à toucher les murs et le plafond de la salle à manger, qu'il a pris entièrement la place de l'épaisseur du réel, c'est devenu une attraction dans le quartier. Tout le monde est passé le voir.
Et comme il en était encore plus vu et apprécié, le vase s'est mis à grossir plus vite, de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'il explose les murs et le toit de la maison, envoyant voler des tuiles et des briques à des kilomètres à la ronde. Il est devenu réellement géant, et presque dangereux. Mais comme à ce moment là il était visible de très loin, il ne s'est plus arrêté de grossir. Ses parois sont devenues trop faibles pour le supporter lui-même et il s'est soudain effondré, par une après-midi calme et ensoleillée, répandant des bouts de verres minuscules tout autour de lui, qu'il a fallu nettoyer. Et Laurent est parti habiter chez des amis.



Les enfants.

Depuis qu'ils sont au contact permanent du père Max, les enfants rapportent des objets chez leurs parents. Ils disent que ce sont leurs devoirs à la maison.
De l'extérieur on ne voit rien, mais les chambres se remplissent et débordent sur les salles à manger. Les tiroirs sont combles, les placards pleins à craquer, les malles ne peuvent plus fermer.
Il serait temps de faire un brin de ménage.


La porte.

Ce midi, Michelle sort sa porte dans la rue. Elle l'a démontée du placard de sa chambre en prétextant qu'elle en avait assez d'entendre tout ce tintamarre venant de l'autre côté et qui réveille les enfants pendant la sieste.
Peut-être ce genre de chose peut-elle encore servir à quelqu'un, après tout ?

Submergé.

On conserve, derrière le bar, au refuge du tisserand, une lithographie d'un artiste du quartier, qui représente le Jongleur le jour de son dernier départ. Il s'agit d'un navire de transport de marchandises, qui faisait l'aller et retour pour les îles plusieurs fois par semaine avant de disparaître.
Ce jour là, il emportait quelques tonnes d'objets de valeur répertoriés, peut-être un peu trop, vers une cachette secrète, en mer, pour que ceux qui voulaient puissent mettre à l'abri leurs biens les plus précieux avant le grand coup de balai. Tous les marins avaient voulu être du voyage.


Des études confirment.

Des savants sont venus. Ils se sont penchés sur le problème. Toutes les solutions ont été envisagées.
Si, d'une manière ou d'une autre, ça ne rentre pas en ordre dans les mois à venir, il ne sera plus imaginable de circuler dans la ville d'aucune manière, c'est ce qu'atteste le rapport public déposé en mairie.
Il stipule qu'on ne peut pas vivre éternellement dans les amas de déchets, dans un encombrement de mobilier voué à la destruction. Et si l'hiver arrive, et s'il se met à pleuvoir, et si le feu prenait en plein coeur d'un tas de cartons ? Personne n'en parle, là, tout le monde se tait !


vous pouvez aussi écouter "Les Monstres" sur le site qui leur est consacré :

http://monstresvontpasser.free.fr

 

James