|
Sentence.
Tout ce qu'on range ne se retrouve plus. On met des écrins
recelant des perles d'une préciosité indistincte dans
une boite à babioles qu'on fourre dans un sac à vide
poche qu'on dépose dans un carton à débarras
qu'on range dans un tiroir à dépôt d'une armoire
qui sert de remise qu'on finit par monter au grenier. Puis c'est
le grenier tout entier qu'on met au rebus, un jour de printemps
un peu électrique.
Pépé Lucien.
Dans le jardin de pépé Lucien, il se passe des choses
sombres. La pelle rouille contre la clôture, toujours à
l'air humide, et la terre, la terre grasse, bien sûr grosse
de légumes, couverte de laitues, saupoudrée de pépins,
mais la terre, elle-même, ne se tasse jamais.
Dessous, les voisins soupçonnent qu'il y accumule ses inépuisables
collections d'articles de commerce, raflés à prix
d'or aux vitrines des magasins de souvenir pour touristes, dans
ses années folles, aux cours de l'une de ses nombreuses virées
à mobylette jusqu'à l'autre bout du pays, là
où la terre est plate et que la mer s'est retirée,
ou bien ses inestimables stockes de coeurs roses en papier mâché
qu'il confectionnait de ses mains pour en tapisser les murs de la
chambre de sa femme à la saint valentin, et que tout le monde
recherche à présent comme objet d'art et de décoration.
Bref, dans son jardin, on se dit alentour qu'il y fait disparaître
tout ce qu'il ne veut jamais voir disparaître. Il faudra y
jeter un oeil, à défaut de mieux.
Le besoin qu'on se crée.
Sans la présence souveraine sa canne fétiche Roger
ne peut plus rien faire. Il ne peut plus marcher, bien entendu,
bien qu'il ne soit pas handicapé, mais il ne peut plus non
plus parler, manger, compter sur ses doigts, faire ses lacets, cligner
des yeux, transpirer, faire pousser ses cheveux, ni même saigner
si on le coupe.
C'est bien simple : enlevez-lui sa canne et il s'effeuille, automatiquement.
On dirait qu'on lui a retiré le coeur.
L'ordinateur.
Quand on ramasse un ordinateur dans une flaque d'eau, on peut toujours
s'attendre à ce qu'au branchement, il ne fonctionne pas.
Et pourtant, quand Léona a fait l'essai décisif, il
s'est impeccablement illuminé sur l'écran bleuté
d'une page de serveur par satellite.
Ce n'est qu'après qu'une rafale de tirs de laser ait percé
le toit de son garage alors qu'elle tentait de diriger sa machine
à café par le câble imprimante qu'elle a commencé
à se poser une question : est-ce qu'on ne laisserait pas
un peu n'importe quelle cochonnerie s'éterniser n'importe
où, à la fin ?
Le dégoût.
Ceux qui ne supportent pas le foutoir ferment les yeux. Ils avancent
avec un chien d'aveugle et se tapent les réverbères
de pleine face. Forcément, ils ne sont pas habitués.
Ils traversent n'importe comment, à leurs risques et périls.
Souvent ils passent de justesse entre deux camions qui se croisent,
ou un taxi qui double un tram en côte.
On peut dire, encore une fois, que ce sont les chiens qui travaillent
dur. Dans certaines mythologies, il parait qu'ils accompagnent leur
maître à la mort. Et c'est, en effet déjà
arrivé.
Les noms.
Hérold cherche la nature profonde des objets. Quand il en
ramasse un, il le tient serré contre ses poumons pendant
un instant, puis il le porte à hauteur de ses yeux et le
regarde sous tous ses aspects, sous toutes ses facettes, sous toutes
les lumières. Il regarde à travers, les yeux portés
sur un point lointain, derrière, et il fronce les sourcils
et plisse les yeux comme s'il cherchait à lire quelque chose
d'écrit tout petit, à l'horizon, dans l'opacité
de la face le l'objet.
Puis il relève le nez vers les convives et donne souvent
le nom exact de ce qu'il a dans la main, même s'il s'agit
d'une petite fourche à viande ou d'un accélérateur
de particules élémentaires ionisées.
Parfois, sinon, il baragouine quelque chose d'incompréhensible
dans une langue qui semble étrangère.
L'oncle Maurice.
Muriel a appris aujourd'hui que son oncle Maurice était Monstre,
de son vivant.
Elle se demande s'il était velu ou s'il avait de gros yeux.
Elle veut tout connaître, jusqu'à la longueur de ses
dents ou son nombre de doigts par main, même après
le fameux accident de la machine à sous démontée.
Je crois que quelque part ça doit la fasciner d'avoir une
légende dans la famille. Elle doit se dire qu'elle a aussi,
ainsi, un peu de monstre, qu'elle a du sang de monstre dans les
veines, et que si, sur elle, ça ne se voit pas, ça
peut toujours rejaillir, comme ça, à l'improviste,
sur l'un de ses enfants, plus tard, ou sur un enfant de ses enfants,
qui produiraient à leur tour des monstres en série.
Dieu seul sait à quelle allure ça se reproduit ces
saloperies.
Les anges.
La chapelle désaffectée qui sert maintenant de remise
a été débarrassée de ses deux anges
en cire, grandeur nature, qui dominaient l'autel. Deux grandes statues
colorées, faites mains, rouges et bleues, avec les cheveux
jaunes. L'une avait l'air d'être plutôt celle d'un ange
féminin et l'autre, on pouvait se demander. Mais les deux
se faisaient face sur les deux murs opposés et ils donnaient
l'impression de se regarder avec amour ou de nous regarder avec
mansuétude.
Quand on passait dans le coin, on ne manquait pas d'entrer dans
la chapelle et on les priait tous les deux, tour à tour.
Personne n'est jamais vraiment croyant, on ne saurait pas comment
faire, mais chacun priait avec ses mots, pour ne rien demander à
qui que se soit, mais juste pour se faire plaisir, comme quand on
va au cinéma ou à la pêche.
Ils sont à fondre sur le trottoir depuis quelques jours.
Ils se répandent dans le caniveau, sous le soleil de midi,
et se solidifient à la nuit tombée dans la dernière
forme qu'ils ont prise en fin de soirée, de plus en plus
petits chaque jour, de plus en plus dégoulinants. Ils commencent
à ressembler à deux pauvres cloches de Pâques
qui seraient tombées du ciel, deux tas, sans nom, sans âme.
C'est dommage pour des anges.
Le voyage.
C'est une valise en cuir marron qui a fait tous les voyages. A sa
poignée sont attachés des dizaines d'étiquettes
de compagnies maritimes, des noms de villes ou de voies de chemin
de fer. Elle est encore couverte d'autocollants touristiques qu'on
trouve dans les aéroports, certains dont les couleurs sont
passées, d'autres complètement illisibles.
Elle évoque immédiatement des pays lointains, des
terres de sable, des montagnes de glaces, des volcans, des pairies,
le gratte-ciel d'une ville, les ruelles d'une autre, et des hôtels.
Tous les hôtels de la planète. Elle a du passer par
des centaines de mains, être posée dans des milliers
d'endroits, chargée et déchargée de tonnes
d'affaires différentes, sur plusieurs générations.
Et là, elle bâille, gueule ouverte sur le vide, et
sa doublure usée. Elle éponge de son cuir qui se gonfle,
une flaque d'eau croupissante. Mais elle est posée droite,
encore fière, comme si elle n'attendait que la main qui viendra
bientôt enserrer sa poignée pour le dernier voyage.
La mer.
Au-dessus d'un ballot d'habits, ficelés ensemble avec un
épais fil de pêche, il y a un pull en laine beige à
la maille distendue, qui a du être acheté pour qu'on
puisse s'enrouler dedans, à deux, et passer la nuit au bord
de la plage, ou faire une traversée sur le pont d'un bateau
sans se sentir humide, dans une douce chaleur naturelle qui rappelle
celle d'un édredon.
Il aura fallu qu'on oublie ce week-end d'amour ou la semaine de
bonheur qui s'en suivit, ou qu'on ait été définitivement
déçu de toute tentative de bien être sur terre
par les actes ignobles d'un amant démoniaque pour oser jeter
un pull-over pareil, d'une telle manière, avec autant de
dédain. Ou bien ne pas avoir de coeur du tout.
Le denier coup de pied.
Bien sûr, il y a cette chaîne hi-fi qui ne marche qu'à
coup de pied. Celle dont Julien ne pouvait pas se séparer.
Il est le seul à savoir la faire fonctionner. Il connaît
l'endroit exact où percuter l'appareil avec le plat de la
voûte plantaire. Le geste est d'une précision exceptionnelle.
Surtout pour un manchot comme lui. Mais là, il s'agit d'un
coup de pied. Et alors, la bête se met à ronfler, monter
en puissance et donner un plein volume de disco avec une sonorité
proche de la boite de nuit. C'est une machine de rêve, qui
n'obéit qu'à lui.
L'autre jour, je l'ai vu donner son coup de pied magique. Puis il
a recommencé, comme ça arrivait de temps en temps.
Puis il a recommencé. Et là, il a fait le tour de
la chaîne, il a visé le cadre de la porte, et il a
donné le plus fort coup répertorié dans l'histoire
du coup de pied, qui a fait valdinguer les éléments
de la hi-fi par-dessus le perron et jusque dans la rue. Puis il
a refermé sa porte, doucement, presque avec tendresse.
Aux voleurs.
C'est la nuit, quand tout le monde dort, évidemment, qu'ont
lieu les cambriolages les plus spectaculaires. Il ne s'agit pas
de larcins commis pour de l'argent, généralement,
les argenteries, les bijoux et les billets de banques restent à
leur place. Non, s'ils viennent à disparaître, c'est
qu'ils étaient posés sur, ou dans, l'objet qui à
été volé, qui était, lui, le réel
but recherché, et qu'ils n'en ont pas bougé pendant
l'enlèvement.
Un sceau à champagne aux transparences nacrées, un
porte cigarette en paille de riz, une lampe à grelots ou
une mandoline fourrée de cachemire, ce sont là les
véritables motifs de toutes les convoitises.
Les choses.
Dans son confort bien personnel, entourée de ses choses familières,
Amandine se sent chez elle.
Elle a couvert ses murs de cartes postales de collection, de photographies
de famille, d'assiettes souvenirs ou de personnages en coquillages.
Ses étagères regorgent de figurines en faïence,
de santons de Provence, de bouquets de fleurs mortes. Sur le piano
on trouve toujours l'étalage complet d'un service à
thé anglais, un napperon brodé, une statuette africaine,
une carafe d'eau plate à côté d'un verre plein.
Afin d'obtenir une place autant "à elle", et à
personne d'autre, elle a du additionner ses pilles de mouchoirs
en tissus aux porcelaines touristiques aux cailloux miroitants aux
livres entamés aux moutons de poussière aux ranges
ciseaux en skaï aux moulages personnels, avec un soin méticuleux,
et dans un équilibre parfait.
Quelle envie pourrait-elle avoir de mettre un pied dehors, les rues
sont si peu sûres de nos jours.
Un vase d'une importance primordiale.
Laurent avait un vase, un vase commun, en verre blanc avec quelques
gravures de fleurs des prairies qui apparaissaient en dépoli
sur la transparence. Mais Laurent l'aimait beaucoup. Il le regardait
souvent. Et même trop. Trop souvent et trop longtemps. Il
le fascinait.
Pour sa part, à force de passer des heures à être
regardé, le vase s'est mis à grossir, à enfler,
à prendre des proportions. Au début Laurent n'a rien
remarqué, il avait trop le nez dessus. C'est un groupe d'amis
qui passaient le voir qui lui ont fait remarquer qu'il n'était
pas normal d'avoir chez soi un vase plus grand que la table sur
laquelle il est posé et qui, de surcroît, ne passe
par aucune porte ni fenêtre.
Mais, alors qu'il en avait pris conscience, le vase ne l'en impressionnait
que plus, et plus il grossissait, plus il le regardait. Il était
captivé et le moindre détail de son gonflement était
sujet pour lui à une crise de fous rires et d'effusions de
joie.
Dent pour dent.
Mamie Yolande est passée chez le dentiste se faire retirer
sa dernière vraie dent pour avoir jeté un poste radio
à galène qui avait fait la guerre, et sans anesthésie.
Elle ne se sépare pas d'un souvenir sans une certaine recherche
d'équilibre. C'est donnant, donnant.
La mémoire.
Les archive, sur lesquelles on ne saurait plus remettre la main,
consignaient précisément et gardaient la mémoire,
même de ce qui disparaissait.
L'importance primordiale du vase.
Quand le vase de Laurent, qui grossissait à vue d'oeil, a
commencé à toucher les murs et le plafond de la salle
à manger, qu'il a pris entièrement la place de l'épaisseur
du réel, c'est devenu une attraction dans le quartier. Tout
le monde est passé le voir.
Et comme il en était encore plus vu et apprécié,
le vase s'est mis à grossir plus vite, de plus en plus vite,
jusqu'à ce qu'il explose les murs et le toit de la maison,
envoyant voler des tuiles et des briques à des kilomètres
à la ronde. Il est devenu réellement géant,
et presque dangereux. Mais comme à ce moment là il
était visible de très loin, il ne s'est plus arrêté
de grossir. Ses parois sont devenues trop faibles pour le supporter
lui-même et il s'est soudain effondré, par une après-midi
calme et ensoleillée, répandant des bouts de verres
minuscules tout autour de lui, qu'il a fallu nettoyer. Et Laurent
est parti habiter chez des amis.
Les enfants.
Depuis qu'ils sont au contact permanent du père Max, les
enfants rapportent des objets chez leurs parents. Ils disent que
ce sont leurs devoirs à la maison.
De l'extérieur on ne voit rien, mais les chambres se remplissent
et débordent sur les salles à manger. Les tiroirs
sont combles, les placards pleins à craquer, les malles ne
peuvent plus fermer.
Il serait temps de faire un brin de ménage.
La porte.
Ce midi, Michelle sort sa porte dans la rue. Elle l'a démontée
du placard de sa chambre en prétextant qu'elle en avait assez
d'entendre tout ce tintamarre venant de l'autre côté
et qui réveille les enfants pendant la sieste.
Peut-être ce genre de chose peut-elle encore servir à
quelqu'un, après tout ?
Submergé.
On conserve, derrière le bar, au refuge du tisserand, une
lithographie d'un artiste du quartier, qui représente le
Jongleur le jour de son dernier départ. Il s'agit d'un navire
de transport de marchandises, qui faisait l'aller et retour pour
les îles plusieurs fois par semaine avant de disparaître.
Ce jour là, il emportait quelques tonnes d'objets de valeur
répertoriés, peut-être un peu trop, vers une
cachette secrète, en mer, pour que ceux qui voulaient puissent
mettre à l'abri leurs biens les plus précieux avant
le grand coup de balai. Tous les marins avaient voulu être
du voyage.
Des études confirment.
Des savants sont venus. Ils se sont penchés sur le problème.
Toutes les solutions ont été envisagées.
Si, d'une manière ou d'une autre, ça ne rentre pas
en ordre dans les mois à venir, il ne sera plus imaginable
de circuler dans la ville d'aucune manière, c'est ce qu'atteste
le rapport public déposé en mairie.
Il stipule qu'on ne peut pas vivre éternellement dans les
amas de déchets, dans un encombrement de mobilier voué
à la destruction. Et si l'hiver arrive, et s'il se met à
pleuvoir, et si le feu prenait en plein coeur d'un tas de cartons
? Personne n'en parle, là, tout le monde se tait !
vous pouvez aussi écouter "Les Monstres"
sur le site qui leur est consacré :
http://monstresvontpasser.free.fr
|