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Une photographie de Klingsor

Les Monstres
(2ème partie)

par James

Sélection du mois d'avril 2002


Le petit Max.

Quand ses parents se sont décidés à le mettre dehors parce qu'il prenait trop de place dans leur petite maison, où ils ne pouvaient même plus circuler de la cuisine à la chambre sans une lampe frontale et des contorsions de spéléologue, Max, alors encore jeune garçon, est parti s'installer au pied de la colline, dans une petite décharge envahie par les mouettes.
Moins d'une année plus tard, c'est la police qui l'en a délogé manu militari, parce que ses objets empilés débordaient jusqu'à la route et que la tour qu'il s'était bâti en souvenirs de récupération se courbait dangereusement dans le vent et menaçait de s'écrouler sur un quartier résidentiel.
Ce sont les pompiers qui y ont mit le feu le soir même, mais ils n'ont rien ramassé des décombres.




Marcel sur la colline.

Un matin comme tant d'autre, Marcel à été remarqué, par une jeune fille, en train de se balader sur la colline avec une chemise en carton, débordante de papiers, coincée sous le bras, et une boite en fer dans l'autre main qui sonnait par moments, comme si elle contenait quelque chose de dur emballé dans du chiffon. Rien de renversant.
Elle l'a vu arriver de la grève, par le chemin qui monte de la mer, en contrebas, grimper les quelques marches en rondins qui donnent accès au jardin et passer rapidement derrière la haie de jonc. En suite, ça a été comme un envol d'oiseaux blancs dans la brume et la lumière blafarde du jour qui se levait, et des clapotements hasardeux. Puis il est redescendu finir son tour en passant par la forêt. Rien d'autre.




Le ballet sans poils.

Je ne sais pas comment on peut faire pour nettoyer les sols avec un manche à balais. Seulement le manche à balais. Une espèce de tige qui se termine par un bout de bois plat dans lequel à du être planté des poils, il y a longtemps, mais ça fait longtemps qu'il n'y en a plus, des poils. Et depuis, ça racle.



La joie.

Chacun a sa propre manière de braver l'inconnu. On connaît des aventuriers qui ont traversé des contrées inexplorées, des océans hostiles, des zones franches de mort certaine, et la plupart ne sont pas revenus. On a vu aussi des résistants, garder leur lopin de terre envers et contre toutes les invasions, qu'ils ont regardé passer et revenir, le regard fier, en en attendant la fin, de face, les yeux ouverts.
Mais on sait qu'il existe ceux qui passent dans l'ombre, dans le bruit des machines en furie, sans sourciller, sans effroi, le cœur léger, et qui se font d'un nouveau matin une nouvelle joie, alors que les sirènes retentissent et que les gyrophares projettent leurs éclats foudroyants, même si on ne parle pas beaucoup d'eux ces temps-ci.




La benne est pleine.

Pour tout ce qui est des gravats, des matières plastiques, des barres de fer, des rouleaux de câble, de la terre, des pierres et des pans de murs fissurés, la municipalité met à disposition des citadins de larges bennes d'acier.
On laisse à la charge du contribuable l'élimination des branchages, des poutres, des liquides radioactifs, des animaux domestiques morts et des comestibles périmées.
La charge des rues en encombrement se limite ainsi aux objets et aux mobiliers sans valeur, ce qui retarde d'autant le passage d'un nouveau désastre.
Il est à noter que plus le temps passe, plus les braves gens s'entichent d'une certaine préciosité, et celle-ci devient vite salutaire.



Les archives disparues.

C'est un endroit un peu particulier, avec chaise et table, presque neufs, et canapé en cuir ciré. Une lampe basse à la lumière tamisée qu'on allume même de jour sous un parasol bleuté. Il y règne une sensation bizarre, un sentiment chamarré, une douce angoisse colorée de tranquillité inquiète, quelque chose comme le goût de l'ordre.
Pris entre la voie de chemin de fer posée au siècle dernier et les usines de concassage qui ferment, dans leur talus de scories brunes, la limite extrême de la ville, le rangement et la propreté y font office d'institution, même si la succession de rangées d'armoires rutilantes alignées plonge le visiteur dans la plus trouble perplexité. Les archives d'ailleurs ont été perdues par-là.



Amarillo pose ses problèmes.

Il est évident qu'à force de vivre chez les autres on finit par se sentir à l'étroit partout. Alors on se répand, on s'étale.
Au début on laisse traîner quelques affaires sur un coin de table que quelqu'un viendra ranger, mais très vite ça s'aggrave, ça s'amplifie, ça prend des proportions. On retrouve des chaussettes partout, des pantalons sous des trucs paumés, des cendriers dans tous les coins. On donne à voir trop d'intimité gratuite. On accumule. On perd son sang froid. On se prend pour le roi.
Alors la police vient, parce que ça fait désordre. Elle fait barrage, défonce les barricades. Et il y a des balles qui volent et se perdent, à tort et à travers, des pluies de pavés, des chars d'assaut, des lances à incendie et tout le tremblement.
Mais fort heureusement, avec Amarillo, on n'est jamais obligé d'en arriver là, parce qu'il connaît bien les limites ce garçon.



Max.

De place en place, à force de se faire expulser pour raison de salubrité publique, le père Max a fini par devenir itinérant.
Au lieu de combler des pièces entières de ses souvenirs, ou de les entasser les uns sur les autres jusqu'à menacer le ciel, il les dispose maintenant à plat, sur le sol, dans les champs en friches qui entourent les quartiers modernes. Ils sont moins repérables pour les autres, comme ça, et lui peut en jouir de façon plus parfaite.
Il peut les contempler un à un, les prendre dans la main, les humer avec l'air des prés, les écouter moisir ou rouiller dans l'humidité, en mettre un bout dans sa bouche et le sucer, longtemps, pour essayer d'en dégager toute la saveur du passé retrouvé qu'on a tant de mal à ne pas perdre.



Content de soi.

Un masque de foire ou de carnaval servait de presse livre pas très efficace dans la bibliothèque. Celle du centre. Il avait été fait en pâte à papier par une élève de maternelle, pour la fête des parents. On y voyait encore l'emprunte de ses doigts boudinés, deux pouces appuyés avec force dans l'épaisseur du carton pour y forer des yeux de cocker battu, et un ongle qu'elle avait du se laisser pousser exprès pour creuser le sourire d'une oreille à l'autre. Le sourire d'une fortune. Il y avait même quelques touffes de paille de blé plantées sur le front pour faire comme des cheveux blonds.
Elle avait du être tellement contente d'elle quand son masque a eut pris forme sèche et solide et qu'elle pouvait le porter sans se tacher. Elle a du ne pas le retirer pendant des heures et se promener fièrement dans la cour de l'école pour le montrer aux copines.
Le masque était maintenant entre deux volumes d'histoire médiévale. Il ne prenait presque pas de place, mais la bibliothécaire voulait s'en débarrasser et personne n'a osé s'y opposer.



La ville qu'on se donne.

C'est une question de démarche. Chacun porte un peu sur lui ce qu'il est à l'intérieur. C'est l'air qu'on se donne, l'habit du moine.
A bien y réfléchir, à force de respirer dans une ville, on lui procure un peu de notre air. Et elle finit par porter nos habits. C'est la ville qu'on se donne, un tantinet abbaye.



La malle pleine de Florence.

Quel bric-à-brac on trouve dans les malles en osier ! Ca déborde toujours, c'est n'importe quoi.
C'est d'abord des vieux draps ou des chemises dont la mode est passée qu'on pose pliés, au fond, sans y repenser, et puis qu'on couvre des quelques jouets, d'un bouquet de fleurs séchées, d'une robe de mariée. A chaque fois qu'on l'ouvre c'est pour déposer quelque chose de nouveau, sans jeter un coup d'œil à ce qu'il y a déjà.
On y met quelque chose qui partout ailleurs ne peut s'empêcher de gêner. Ce n'est pas qu'on n'en veuille plus, vraiment, mais qu'il n'a plus sa place nulle part.
Alors ça s'imbrique, ça se mélange. Les broderies de Mamy avec les pipes de Papy, sur les jouets des enfants, et le temps qui grignote lentement le désir de vivre des parents et le transforme en mémoire.
Un jour, c'est de la malle qu'on ne veut plus.


La guitare brisée.

Dans ton refuge, il n'y pas plus de tisserands que de beurre en broche. Ce n'est pas ces rombières rabougries qui viennent ici, à travers les brumes, se vider de leurs souvenirs délavés qui diront le contraire.
Et cette vieille guitare, qui se traîne là, derrière le comptoir, avec ses cordes qui pendent et son manche branlant. Elle est moche ta guitare.



Ce vieux Max.

Beaucoup d'enfants vont jouer dans les friches qui jouxtent les constructions modernes. Evidement, un certain nombre s'ouvre le genou ou se coupe un doigt sur un couvercle de boite de conserve ou une feuille de tôle qui dépasse d'un des souvenir que Max dépose délicatement sur les touffes d'herbe folle.
Ca ne manquera pas de créer des problèmes. Imaginons que l'un d'eux revienne un soir avec un œil crevé par exemple, ça arrive, il faudra alors que tout disparaisse rapidement avant que les autorités s'en mêlent. Sinon, plus de champ, plus d'objets, plus de souvenir. Tout se retrouverait fissa en tas réglementaires, près à être embarqué vers les usines de concassages.
C'est comme ça que Max se retrouve en quelque sorte à la tête de la plus grande garderie municipale. Et même s'il semble faire parfaitement attention à la santé des chérubins, Dieu seul sait ce qu'il peut leur mettre dans la tête.
Les gens ont peur. Ils ont toujours peur.



Légère comme une plume.

Sous son oreiller, Victoria, a découvert une masse de chaudronnier. Exactement le genre de chose dont on se passerait bien dans une chambre à coucher. Pourtant, ça a été pour elle comme une révélation, comme l'apparition d'une image sainte dans un coin de rocher.
Elle a fermé les volets, les portes, les écoutilles et elle est restée des jours sans sortir. Personne ne peut dire ce qui s'est réellement passé puisqu'elle s'est enfermée seule, mais on a des soupçons.
Depuis, elle accroche des objets au plafond de sa mansarde avec des bouts de ficelles de récupération. Ce qu'elle trouve, çà et là. Parce qu'elle sait maintenant regarder où peu de gens passent leurs yeux.



Sept coups à la porte, et pas un de plus.

L'ambulance est venue chercher monsieur Fridolin, hier soir, après la météo. Ca a toujours quelque chose d'absurde, la météo, quand on ne sait pas si demain arrivera. C'est un peu comme les billets de loterie.
Ils ont frappé, mais comme il était occupé, ils sont entrés directement, et ils l'on emporté, suant comme une éponge, emmailloté dans du scotch gris, sanglé sur le brancard qu'ils avaient du mal à faire avancer.
Punaisés sur le plafond de sa chambre, au milieu des images kabbalistiques, des dessins de gros camions et des schémas d'explosion du système solaire, ils ont trouvé des photographies d'ours bruns, d'iguanes et de loups-garous.



Bazar.

Il existe depuis toujours ce genre de boutique à la devanture indescriptible tellement elle est chargée. L'œil ne peut se raccrocher à rien de tangible. "Chez Fabrizio, Bazar en tout genre et bizarreries peu chères", ça s'appelle.
Quand on cherche un truc qu'il n'y a pas ailleurs, ou un coin où fouiner pendant des heures, quand y a rien d'autre à faire, ou bien juste une bonne discute, c'est là qu'on va. Mais je n'oblige personne.



De l'air.

Chaque carrefour ne sert pas forcement à croiser deux rues. Omar en connaît un, en particulier, qui fait l'angle à la boutique, et qui fait une large place aux avertissements. Puisque tout le monde s'y retrouve, ce n'est pas si bête.
Ce sont les feux tricolores qui sont entièrement recouverts de graffitis. Ainsi, ils sont placés en hauteur et échappent à la couche de papiers gras et de journaux abandonnés qui volent au vent au raz du sol.
Certains parlent du passage d'un monde à l'autre, d'autres du passage de plein de monde dans le nôtre pour le grand nettoyage.



La planche de navire.

J'oubliais la planche qu'on a trouvé sur la plage, usée par l'eau et le sel de la mer. Une planche qui a du appartenir à un navire, et qu'on a ramassé par pitié, ou par sentimentalisme maritime.
Si au moins on la transformait en étagère, elle pourrait servir à entreposer les livres, les cadres, les souvenir. C'est une place qui lui irait bien. Mais même ça, c'est trop demander.


Entre le monde.

La rue c'est comme un entre-monde, le purgatoire des choses mortes. Elle qui est si sensible, quand Michelle y met le pied, elle n'est jamais sûre et certaine de pouvoir l'en retirer un jour. Alors, forcement, elle sort peu. Elle se ménage d'autres issues.
Quand même, une fois on l'a vue rester bloquée pendant des heures, immobile, hypnotisée par un entonnoir en plastique jaune sans pouvoir s'en dépêtrer. Il y a des choses qui finissent par prendre le pouvoir sur les gens, à la longue.


vous pouvez aussi écouter "Les Monstres" sur le site qui leur est consacré :

http://monstresvontpasser.free.fr

James