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Le petit Max.
Quand ses parents
se sont décidés à le mettre dehors parce qu'il
prenait trop de place dans leur petite maison, où ils ne
pouvaient même plus circuler de la cuisine à la chambre
sans une lampe frontale et des contorsions de spéléologue,
Max, alors encore jeune garçon, est parti s'installer au
pied de la colline, dans une petite décharge envahie par
les mouettes.
Moins d'une année plus tard, c'est la police qui l'en a délogé
manu militari, parce que ses objets empilés débordaient
jusqu'à la route et que la tour qu'il s'était bâti
en souvenirs de récupération se courbait dangereusement
dans le vent et menaçait de s'écrouler sur un quartier
résidentiel.
Ce sont les pompiers qui y ont mit le feu le soir même, mais
ils n'ont rien ramassé des décombres.
Marcel sur la colline.
Un matin comme
tant d'autre, Marcel à été remarqué,
par une jeune fille, en train de se balader sur la colline avec
une chemise en carton, débordante de papiers, coincée
sous le bras, et une boite en fer dans l'autre main qui sonnait
par moments, comme si elle contenait quelque chose de dur emballé
dans du chiffon. Rien de renversant.
Elle l'a vu arriver de la grève, par le chemin qui monte
de la mer, en contrebas, grimper les quelques marches en rondins
qui donnent accès au jardin et passer rapidement derrière
la haie de jonc. En suite, ça a été comme un
envol d'oiseaux blancs dans la brume et la lumière blafarde
du jour qui se levait, et des clapotements hasardeux. Puis il est
redescendu finir son tour en passant par la forêt. Rien d'autre.
Le ballet sans poils.
Je ne sais
pas comment on peut faire pour nettoyer les sols avec un manche
à balais. Seulement le manche à balais. Une espèce
de tige qui se termine par un bout de bois plat dans lequel à
du être planté des poils, il y a longtemps, mais ça
fait longtemps qu'il n'y en a plus, des poils. Et depuis, ça
racle.
La joie.
Chacun a sa
propre manière de braver l'inconnu. On connaît des
aventuriers qui ont traversé des contrées inexplorées,
des océans hostiles, des zones franches de mort certaine,
et la plupart ne sont pas revenus. On a vu aussi des résistants,
garder leur lopin de terre envers et contre toutes les invasions,
qu'ils ont regardé passer et revenir, le regard fier, en
en attendant la fin, de face, les yeux ouverts.
Mais on sait qu'il existe ceux qui passent dans l'ombre, dans le
bruit des machines en furie, sans sourciller, sans effroi, le cœur
léger, et qui se font d'un nouveau matin une nouvelle joie,
alors que les sirènes retentissent et que les gyrophares
projettent leurs éclats foudroyants, même si on ne
parle pas beaucoup d'eux ces temps-ci.
La benne est pleine.
Pour tout ce
qui est des gravats, des matières plastiques, des barres
de fer, des rouleaux de câble, de la terre, des pierres et
des pans de murs fissurés, la municipalité met à
disposition des citadins de larges bennes d'acier.
On laisse à la charge du contribuable l'élimination
des branchages, des poutres, des liquides radioactifs, des animaux
domestiques morts et des comestibles périmées.
La charge des rues en encombrement se limite ainsi aux objets et
aux mobiliers sans valeur, ce qui retarde d'autant le passage d'un
nouveau désastre.
Il est à noter que plus le temps passe, plus les braves gens
s'entichent d'une certaine préciosité, et celle-ci
devient vite salutaire.
Les archives disparues.
C'est un endroit
un peu particulier, avec chaise et table, presque neufs, et canapé
en cuir ciré. Une lampe basse à la lumière
tamisée qu'on allume même de jour sous un parasol bleuté.
Il y règne une sensation bizarre, un sentiment chamarré,
une douce angoisse colorée de tranquillité inquiète,
quelque chose comme le goût de l'ordre.
Pris entre la voie de chemin de fer posée au siècle
dernier et les usines de concassage qui ferment, dans leur talus
de scories brunes, la limite extrême de la ville, le rangement
et la propreté y font office d'institution, même si
la succession de rangées d'armoires rutilantes alignées
plonge le visiteur dans la plus trouble perplexité. Les archives
d'ailleurs ont été perdues par-là.
Amarillo pose ses problèmes.
Il est évident
qu'à force de vivre chez les autres on finit par se sentir
à l'étroit partout. Alors on se répand, on
s'étale.
Au début on laisse traîner quelques affaires sur un
coin de table que quelqu'un viendra ranger, mais très vite
ça s'aggrave, ça s'amplifie, ça prend des proportions.
On retrouve des chaussettes partout, des pantalons sous des trucs
paumés, des cendriers dans tous les coins. On donne à
voir trop d'intimité gratuite. On accumule. On perd son sang
froid. On se prend pour le roi.
Alors la police vient, parce que ça fait désordre.
Elle fait barrage, défonce les barricades. Et il y a des
balles qui volent et se perdent, à tort et à travers,
des pluies de pavés, des chars d'assaut, des lances à
incendie et tout le tremblement.
Mais fort heureusement, avec Amarillo, on n'est jamais obligé
d'en arriver là, parce qu'il connaît bien les limites
ce garçon.
Max.
De place en
place, à force de se faire expulser pour raison de salubrité
publique, le père Max a fini par devenir itinérant.
Au lieu de combler des pièces entières de ses souvenirs,
ou de les entasser les uns sur les autres jusqu'à menacer
le ciel, il les dispose maintenant à plat, sur le sol, dans
les champs en friches qui entourent les quartiers modernes. Ils
sont moins repérables pour les autres, comme ça, et
lui peut en jouir de façon plus parfaite.
Il peut les contempler un à un, les prendre dans la main,
les humer avec l'air des prés, les écouter moisir
ou rouiller dans l'humidité, en mettre un bout dans sa bouche
et le sucer, longtemps, pour essayer d'en dégager toute la
saveur du passé retrouvé qu'on a tant de mal à
ne pas perdre.
Content de soi.
Un masque de
foire ou de carnaval servait de presse livre pas très efficace
dans la bibliothèque. Celle du centre. Il avait été
fait en pâte à papier par une élève de
maternelle, pour la fête des parents. On y voyait encore l'emprunte
de ses doigts boudinés, deux pouces appuyés avec force
dans l'épaisseur du carton pour y forer des yeux de cocker
battu, et un ongle qu'elle avait du se laisser pousser exprès
pour creuser le sourire d'une oreille à l'autre. Le sourire
d'une fortune. Il y avait même quelques touffes de paille
de blé plantées sur le front pour faire comme des
cheveux blonds.
Elle avait du être tellement contente d'elle quand son masque
a eut pris forme sèche et solide et qu'elle pouvait le porter
sans se tacher. Elle a du ne pas le retirer pendant des heures et
se promener fièrement dans la cour de l'école pour
le montrer aux copines.
Le masque était maintenant entre deux volumes d'histoire
médiévale. Il ne prenait presque pas de place, mais
la bibliothécaire voulait s'en débarrasser et personne
n'a osé s'y opposer.
La ville qu'on se donne.
C'est une question
de démarche. Chacun porte un peu sur lui ce qu'il est à
l'intérieur. C'est l'air qu'on se donne, l'habit du moine.
A bien y réfléchir, à force de respirer dans
une ville, on lui procure un peu de notre air. Et elle finit par
porter nos habits. C'est la ville qu'on se donne, un tantinet abbaye.
La malle pleine de Florence.
Quel bric-à-brac
on trouve dans les malles en osier ! Ca déborde toujours,
c'est n'importe quoi.
C'est d'abord des vieux draps ou des chemises dont la mode est passée
qu'on pose pliés, au fond, sans y repenser, et puis qu'on
couvre des quelques jouets, d'un bouquet de fleurs séchées,
d'une robe de mariée. A chaque fois qu'on l'ouvre c'est pour
déposer quelque chose de nouveau, sans jeter un coup d'œil
à ce qu'il y a déjà.
On y met quelque chose qui partout ailleurs ne peut s'empêcher
de gêner. Ce n'est pas qu'on n'en veuille plus, vraiment,
mais qu'il n'a plus sa place nulle part.
Alors ça s'imbrique, ça se mélange. Les broderies
de Mamy avec les pipes de Papy, sur les jouets des enfants, et le
temps qui grignote lentement le désir de vivre des parents
et le transforme en mémoire.
Un jour, c'est de la malle qu'on ne veut plus.
La guitare brisée.
Dans ton refuge,
il n'y pas plus de tisserands que de beurre en broche. Ce n'est
pas ces rombières rabougries qui viennent ici, à travers
les brumes, se vider de leurs souvenirs délavés qui
diront le contraire.
Et cette vieille guitare, qui se traîne là, derrière
le comptoir, avec ses cordes qui pendent et son manche branlant.
Elle est moche ta guitare.
Ce vieux Max.
Beaucoup d'enfants
vont jouer dans les friches qui jouxtent les constructions modernes.
Evidement, un certain nombre s'ouvre le genou ou se coupe un doigt
sur un couvercle de boite de conserve ou une feuille de tôle
qui dépasse d'un des souvenir que Max dépose délicatement
sur les touffes d'herbe folle.
Ca ne manquera pas de créer des problèmes. Imaginons
que l'un d'eux revienne un soir avec un œil crevé par exemple,
ça arrive, il faudra alors que tout disparaisse rapidement
avant que les autorités s'en mêlent. Sinon, plus de
champ, plus d'objets, plus de souvenir. Tout se retrouverait fissa
en tas réglementaires, près à être embarqué
vers les usines de concassages.
C'est comme ça que Max se retrouve en quelque sorte à
la tête de la plus grande garderie municipale. Et même
s'il semble faire parfaitement attention à la santé
des chérubins, Dieu seul sait ce qu'il peut leur mettre dans
la tête.
Les gens ont peur. Ils ont toujours peur.
Légère comme une plume.
Sous son oreiller,
Victoria, a découvert une masse de chaudronnier. Exactement
le genre de chose dont on se passerait bien dans une chambre à
coucher. Pourtant, ça a été pour elle comme
une révélation, comme l'apparition d'une image sainte
dans un coin de rocher.
Elle a fermé les volets, les portes, les écoutilles
et elle est restée des jours sans sortir. Personne ne peut
dire ce qui s'est réellement passé puisqu'elle s'est
enfermée seule, mais on a des soupçons.
Depuis, elle accroche des objets au plafond de sa mansarde avec
des bouts de ficelles de récupération. Ce qu'elle
trouve, çà et là. Parce qu'elle sait maintenant
regarder où peu de gens passent leurs yeux.
Sept coups à la porte, et pas un de plus.
L'ambulance
est venue chercher monsieur Fridolin, hier soir, après la
météo. Ca a toujours quelque chose d'absurde, la météo,
quand on ne sait pas si demain arrivera. C'est un peu comme les
billets de loterie.
Ils ont frappé, mais comme il était occupé,
ils sont entrés directement, et ils l'on emporté,
suant comme une éponge, emmailloté dans du scotch
gris, sanglé sur le brancard qu'ils avaient du mal à
faire avancer.
Punaisés sur le plafond de sa chambre, au milieu des images
kabbalistiques, des dessins de gros camions et des schémas
d'explosion du système solaire, ils ont trouvé des
photographies d'ours bruns, d'iguanes et de loups-garous.
Bazar.
Il existe depuis
toujours ce genre de boutique à la devanture indescriptible
tellement elle est chargée. L'œil ne peut se raccrocher à
rien de tangible. "Chez Fabrizio, Bazar en tout genre et bizarreries
peu chères", ça s'appelle.
Quand on cherche un truc qu'il n'y a pas ailleurs, ou un coin où
fouiner pendant des heures, quand y a rien d'autre à faire,
ou bien juste une bonne discute, c'est là qu'on va. Mais
je n'oblige personne.
De l'air.
Chaque carrefour
ne sert pas forcement à croiser deux rues. Omar en connaît
un, en particulier, qui fait l'angle à la boutique, et qui
fait une large place aux avertissements. Puisque tout le monde s'y
retrouve, ce n'est pas si bête.
Ce sont les feux tricolores qui sont entièrement recouverts
de graffitis. Ainsi, ils sont placés en hauteur et échappent
à la couche de papiers gras et de journaux abandonnés
qui volent au vent au raz du sol.
Certains parlent du passage d'un monde à l'autre, d'autres
du passage de plein de monde dans le nôtre pour le grand nettoyage.
La planche de navire.
J'oubliais
la planche qu'on a trouvé sur la plage, usée par l'eau
et le sel de la mer. Une planche qui a du appartenir à un
navire, et qu'on a ramassé par pitié, ou par sentimentalisme
maritime.
Si au moins on la transformait en étagère, elle pourrait
servir à entreposer les livres, les cadres, les souvenir.
C'est une place qui lui irait bien. Mais même ça, c'est
trop demander.
Entre le monde.
La rue c'est
comme un entre-monde, le purgatoire des choses mortes. Elle qui
est si sensible, quand Michelle y met le pied, elle n'est jamais
sûre et certaine de pouvoir l'en retirer un jour. Alors, forcement,
elle sort peu. Elle se ménage d'autres issues.
Quand même, une fois on l'a vue rester bloquée pendant
des heures, immobile, hypnotisée par un entonnoir en plastique
jaune sans pouvoir s'en dépêtrer. Il y a des choses
qui finissent par prendre le pouvoir sur les gens, à la longue.
vous pouvez aussi écouter "Les Monstres"
sur le site qui leur est consacré :
http://monstresvontpasser.free.fr
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