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Une photographie de Klingsor

Les Monstres
(1ère partie)

par James

Sélection du mois de mars 2002


Le soleil.
Avec le froid agrippé dans les pierres du mur de l'usine et le fantôme persistant de l'humidité de la nuit qui s'élève au-dessus des toits, par-dessus les verrières, en filets de vapeur et surplombe la ville, les machines de concassage dans l'attente se sentent évanescentes.



Florence, le matin.

Le matin, avant le travail, Florence part à pied du ponton en bois sur lequel elle dort, et remonte par le chemin, passant derrière la vieille église romane, jusqu'en haut de la colline.
Elle emporte avec elle un pot de chambre en fer blanc, peint à la main par une de ses grands-mères ; l'une de ces babioles sans valeur qu'on lui aura laissée en héritage avec d'autres objets épars, entassés à la va vite, pêle-mêle, depuis des années, dans une malle osier qu'on ne se sera même pas donné la peine d'ouvrir.
Arrivée près du banc, elle jalonne son territoire de cailloux ramassés, de jalousies inutiles et d'ustensiles de cuisine qu'elle plante dans le sol à la verticale. Elle les arrose longtemps, en sifflant, presque sans bruit, juste assez pour couvrir le bruissement du liquide à un passant qui se serait perdu là. Et enfin, elle finit son pot sur le parterre de fleurs du parc municipal, derrière la haie de joncs.



Le révérend Pat.

Sur le chemin du retour, Florence croise très souvent la soutane du révérend Pat, vidée de son contenu, qui pend au grès du vent au bout d'une lanterne.
L'homme qui l'habitait, et dont elle porte encore l'odeur, comme Florence s'en assure, est accroupi dans le cimetière, en pleurs et en prière sur trois ou quatre tombes vieilles de plusieurs siècles mais qu'on a oublié de vider lors du dernier remembrement.
Jusqu'au lever de la brume, on entend d'en bas l'écho des lamentations de l'homme à genoux, encore nu, qu'on se reçoit à n'y pas manquer comme un pieu en plein coeur : Par précaution, dit-il, de grâce, planquez vos enfants. Les monstres passeront bientôt révéler nos rêves et dévorer nos poubelles.



Pelouse interdite.

Il y a un écriteau au bord de la pelouse, presque illisible, usé par les griffures, les coups de clef et les cailloux, l'urine des chiens en laisse, la rouille. On peut comprendre, à bien s'y attarder, que par souci de préserver les espaces verts dans leur écrin de bordures claires, il est préconisé de ne pas piétiner le gazon et les fleurs. Mais personne n'y prend garde. Ce panneau ne sert à rien.
La porte du château et celle du labyrinthe sont toutes les deux situées de l'autre côté du jardin, de telle sorte qu'il est impossible de ne pas passer à travers.



Tibert ouvre l'oeil.

La nuit, raconte Tibert, j'attends que l'on m'enlève, comme on cueille une fleur, ou comme disparaissent tous les jours des ordures dans mon genre. Dans des circonstances pas claires. J'attends des heures. Des heures durant, le coeur battant, la mort au ventre, j'ouvre un oeil par minute et le reste du temps je compte les secondes qu'il me reste avant le suivant.
L'horloge m'indique ce qu'il se passe, de temps en temps. Mais même une fois l'heure passée, quand la grande aiguille des minutes recommence son tour en dégringolant sur le côté droit du cadran, j'ai peur encore. Et je sais qu'un jour, à force d'attendre, il arrivera quelque chose.
J'écoute la pluie qui perle sur les carreaux. J'ai l'impression de l'entendre crier dans sa chute, des mots d'amour peut-être, mais qui sait ? Et pour qui ?
Alors j'enfouis ma tête sous la couette et je compte à haute voix, les doigts plantés dans les oreilles, à partir de dix neuf, pour me donner l'allure d'avoir commencé depuis longtemps, et un peu de la carrure de celui qui sait où il va. Mais j'ai peur. Et je ne suis pas le seul.


Le refuge du tisserand.

Bondé de femmes en pleurs du soir au matin, le refuge du tisserand est un bar de marins, sans les marins. Tous sont partis, aucun n'est revenu.
Il nous parvient parfois quelque chose comme leur voix, avec le vent de mer, et à travers la brume.


Michelle et le désert.

La porte de mon placard donne sur un désert peuplé de vagabonds. Elle se déplace chaque jour et s'ouvre sur un pays différent. J'entends les caravanes ralentir à la vue de cette porte en bois blanc qui gêne leur passage.
Mais ils en ont entendu parler dans les contes étranges que connaissent les anciens, et ils savent l'esquiver et passer en évitant de faire trop de bruit, parce que j'ai punaisé de leur côté un mot qui précise que les enfants dorment dans la pièce d'à côté et les met en garde contre un bon coup de tromblon.



La musique qu'on fait.

A bien y réfléchir, Pierre ne sait plus très bien où il a trouvé tous ses instruments qu'il distribue à qui en veut. Dans un grenier abandonné ? Sous la fontaine, à la patinoire, cet été ? Bof.
Toujours est-il que chaque après-midi se déroule en musique, au kiosque du jardin, au son des gamelles et des cordes, pour fêter le lendemain qui viendra, pour sûr.



Les Hologrammes.

On a crée un musée de l'imaginaire dans l'avenue circulaire qui descend vers le centre ville, au numéro vingt et un, dans le hall d'un ex-hôtel déserté, un peu miteux.
C'est là qu'on entrepose les hologrammes que les gens du quartier sculptent dans l'air pour essayer de montrer aux autres ce qu'ils pensent des monstres : la tête qu'ils ont, s'ils en ont une, leurs grands bras qui prennent tout ce qui traîne là, sur leur passage, leurs yeux, plus gros que le ventre, et leurs mâchoires d'acier.
Bref, un peu tout et n'importe quoi.



Les lumières.

Grand-père Luc voulait jeter sa vieille lampe tordue et sans abat-jour, et depuis le temps que ça dure, ça lui maintient un corps d'athlète.
Il s'apprête aux éclairs jaunes et aux sirènes intermittentes, tous les matins, avant l'aube. Il fait sa série de pompes sur le carrelage de la cuisine, ses tractions sous les marches de l'escalier, à l'étage, et travaille ses abdominaux, les deux pieds coincés sous le fauteuil où la grosse chatte angora dort en boule.
Puis il sort sur le perron, sa lampe à la main, qu'il a pris soin d'astiquer au chiffon humide. Il est droit comme un pic, fier comme un militaire et regarde le jour se lever sur la rue vide.
Ce n'est qu'après une bonne heure d'héroïsme forcené qu'il se décide à rentrer, ranger sa lampe dans son placard, et allumer la télévision.



Une autre façon de se tenir.

Ici, il est sûr qu'on est, dehors, partout un peu chez soi. Les gens sont accueillants, dans l'ensemble. Les bonjours ne manquent pas, au passage dans les rues, même de voix qu'on n'a jamais entendues de sa vie. Certains poussent le vice de l'amabilité jusqu'à installer des salons devant leur porte pour que le promeneur puisse s'y installer.
Il suffit qu'un voisin sorte un vieux canapé pour qu'un autre y ajoute une table basse dont il ne se sert plus, un troisième apporte un mini-bar avec des fonds d'alcool et quelques verres ébréchés, un autre une télévision dans son meuble démontable à laquelle il ne manquera plus que l'électricité. On voit alors fleurir, de par les rues, sur les trottoirs, des chambres à coucher, des salles de bains émaillées, des cuisines intégrées, de vrais appartements en plein air qu'on viendra peut-être habiter, et qui déjà, sans même y pénétrer, font plaisir à voir.
On ne quitte plus son intérieur, même à l'extérieur, entre sa propre résidence et le marché couvert, la librairie et le café. La ville devient une grande maison où chacun se sent chez soi. Il n'y a plus de clochards, ici. Depuis longtemps, il n'y a plus que des passants, d'une pièce à une autre. Et chaque coin de rue ou le dessous d'un pont est un domicile sans adresse où tout le monde vit un peu.



La balle crevée.

Comment jouer au football avec un ballon crevé ? Tout le monde s'y briserait le pied à force. Il en faudrait un neuf, un bien gonflé, avec des cases de couleur qu'on verrait même dans le noir, et une grosse bande fluorescente qui ferait le tour.
Mais pas cette espèce d'outre vide, complètement molle qui ramasse les graviers, qui fait de la poussière et qui ne marque jamais de but.



Le plan d'occupation des sols.

Il paraîtrait qu'il existe un plan, une espèce de parchemin mythique aux bords cornés, à l'encre effacée par les ans et à la couverture couverte d'une fine moisissure verte ou blanche et de poussière, un plan qui tiendrait à jour la position de tout le monde dans la ville.
C'est la légende qui le dit : une carte, quadrillée et tout, donnerait avec précision le lieu exact où tout le monde habite. Nom de rue, numéro de rue, étage, porte, tous les chiffres possibles à l'appui.
C'est une histoire sans nom qu'on se raconte le soir, à la veillée, pour s'empêcher de dormir. Et on tremble rien qu'à penser au danger que pourrait représenter un tel outil de malheur s'il venait à tomber entre les mains d'un administrateur. Alors personne n'en parle trop, pour que ça ne tombe pas à la connaissance des intéressés, ceux qui pourraient pour presque rien, peut-être la vie sauve, acheminer un indice quelconque jusqu'aux oreilles des monstres.



Les souvenirs du père Max.

Chez les conservateurs, le père Max est un pionnier. Il a vraiment commencé très tôt, bien avant les autres à mettre des choses de côté, et même à peu près tout.
Il habitait encore chez ses parents qu'il avait déjà fait siens le grenier, la cave, le cabanon de jardin et qu'il empiétait sur le garage. Il y entreposait, entassés les uns sur les autres, les éléments de sa vie quotidienne qu'il lui semblait absolument nécessaire de garder, et rien que ce qui lui semblait absolument nécessaire de garder, rien d'autre : le premier chausson qu'on lui avait enfilé au pied, et les autres, une collection archi complète de bouteilles de lait entamées, des habits, un caillou dans lequel il aurait pu donner du pied mais sans le faire, tous ses vieux hamsters dans des pots de formol, des dessins, des lettres, des papiers par paquets aux armes de la ville, et j'en passe.


Les outils de la falaise.

Encore un mystère qui s'étale en première page des journaux régionaux et fait les gros titres : des outils sous la falaise. Des clefs à mollette, des pinces, des masses, des vrilles, des vis, des clés à pipe, tout ça à côté d'une mallette éventrée et éparpillée sur les rochers dans une zone d'une vingtaine de mètres carrés au pied de la falaise.
On suppose qu'un bricoleur invétéré, arrivé dans l'impossibilité de s'en servir, ou bien les voyant inutiles, n'aura pas voulu les livrer au rebus et aura préféré les porter à une disparition plus spectaculaire, plus poétique, plus médiatique. On pense beaucoup à grand-père Luc.



Aurélie, ou la planche à clous.

Elle s'est fait mal, hier, sur une planche qui traîne là depuis des semaines, à moitié brisée, appuyée de travers contre le tronc d'un platane. Il fallait bien que ça arrive.
Si elle avait été posée à l'horizontale sur le sol, probable qu'elle se serait plantée un clou dans la plante du pied. D'un autre côté, si elle avait tenu bien droit contre l'arbre elle se serait peut-être éraflé la cuisse, et c'eût sans doute été plus grave. Mais que faire de toutes ces planches ? On ne peut plus mettre un pied devant l'autre.



Le remembrement.

Il y a un corps, enterré dans le cimetière, sur la colline, il y a des siècles, qui tend à s'écarteler tout seul au fil des ans. Il a été mis dans plusieurs tombes distinctes, des tombes sans nom, à part leur définition : bras droit, bras gauche, une jambe, l'autre, le buste et la tête.
Mais, comme si ça ne suffisait pas, les tombes ont tendance à s'éloigner les unes des autres, comme si quelque chose les poussait par en-dessous. Alors, régulièrement, en théorie, il faudrait creuser et rapprocher les tombes entre elles pour remembrer le corps dissocié. Mais ça demande de gros moyens dont on ne dispose pas toujours.



Avec un peu de temps.

La terre est noire dans le sous-bois, personne ne se demande pourquoi. Des mottes dépassent à certains endroits de dix bons centimètres au-dessus de la couche d'humus plane. Le sol semble y avoir été remué. Gratté profond, jusqu'à la glaise épaisse, poisseuse et sombre, puis rebouché. Mais au commissariat on ne veut pas savoir ce qui a pu se tramer là-dessous.
Aussi bien dans les bureaux d'investigation qu'à l'étage des affaires politiques, les dossiers sont restés, apparents, sur un coin de bureau sans qu'on les ouvre ni qu'on les range. Bientôt ils commenceront à gondoler, à jaunir, et à s'effacer au soleil. Il suffit d'attendre. Avec un peu de chance, quelques souris seront passées par-là, et il sera temps de les jeter.



La paire de lunettes noires.

La frayeur qu'évoque l'obscurité de la nuit, minuit passé, est une chose commune à tout le monde, du plus jeune frisson jusqu'aux derniers tremblements. A tel point que certains ne supportent plus de passer la nuit sans une paire de lunettes noires sur le nez : la peur de ne rien y voir, on ne veut plus la voir, disait un slogan sur une grande affiche.
Sous la pression de l'élan populaire, il y a une fabrique qui s'est ouverte pas très loin et dont on voit les fumées s'élever dans le ciel par les jours clairs. Il n'en sort qu'une seule sorte de paire, bien précise. Ultra forte. C'est certifié.
Et celles-ci sont devenues inévitables dans toute la région. Personne ne sort plus sans, surtout dans les discothèques en vogue où elles sont décrétées de première nécessité. Et si les campagnes de publicité continuent à leur rythme actuel, on raconte qu'elles ont des chances de toucher le pays entier et même l'étranger cet hiver. On peut dire qu'on a de la chance.



Amarillo.

On ne peut pas dire qu'Amarillo soit vraiment sans domicile fixe, puisqu'il dort, vit et habite, en quelque sorte, depuis des années dans la même rue.
Au milieu des poubelles, il fait partie des meubles. Il fait partie intégrante du décor. On vient même des autres quartiers, le dimanche, poser son chevalet au milieu de la route pour prendre dans son cadre l'ensemble des habitations, les arbres, les objets et les voitures garées, tout autour de lui. Il est la part de célébrité de cette rue. Un jour il lui donnera sans doute son nom. Via Amarillo, ça ferait.


vous pouvez aussi écouter "Les Monstres" sur le site qui leur est consacré :

http://monstresvontpasser.free.fr

James