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Le soleil.
Avec le froid agrippé dans les pierres du mur de l'usine
et le fantôme persistant de l'humidité de la nuit qui
s'élève au-dessus des toits, par-dessus les verrières,
en filets de vapeur et surplombe la ville, les machines de concassage
dans l'attente se sentent évanescentes.
Florence, le matin.
Le matin, avant le travail, Florence part à pied du ponton
en bois sur lequel elle dort, et remonte par le chemin, passant
derrière la vieille église romane, jusqu'en haut de
la colline.
Elle emporte avec elle un pot de chambre en fer blanc, peint à
la main par une de ses grands-mères ; l'une de ces babioles
sans valeur qu'on lui aura laissée en héritage avec
d'autres objets épars, entassés à la va vite,
pêle-mêle, depuis des années, dans une malle
osier qu'on ne se sera même pas donné la peine d'ouvrir.
Arrivée près du banc, elle jalonne son territoire
de cailloux ramassés, de jalousies inutiles et d'ustensiles
de cuisine qu'elle plante dans le sol à la verticale. Elle
les arrose longtemps, en sifflant, presque sans bruit, juste assez
pour couvrir le bruissement du liquide à un passant qui se
serait perdu là. Et enfin, elle finit son pot sur le parterre
de fleurs du parc municipal, derrière la haie de joncs.
Le révérend Pat.
Sur le chemin du retour, Florence croise très souvent la
soutane du révérend Pat, vidée de son contenu,
qui pend au grès du vent au bout d'une lanterne.
L'homme qui l'habitait, et dont elle porte encore l'odeur, comme
Florence s'en assure, est accroupi dans le cimetière, en
pleurs et en prière sur trois ou quatre tombes vieilles de
plusieurs siècles mais qu'on a oublié de vider lors
du dernier remembrement.
Jusqu'au lever de la brume, on entend d'en bas l'écho des
lamentations de l'homme à genoux, encore nu, qu'on se reçoit
à n'y pas manquer comme un pieu en plein coeur : Par précaution,
dit-il, de grâce, planquez vos enfants. Les monstres passeront
bientôt révéler nos rêves et dévorer
nos poubelles.
Pelouse interdite.
Il y a un écriteau
au bord de la pelouse, presque illisible, usé par les griffures,
les coups de clef et les cailloux, l'urine des chiens en laisse,
la rouille. On peut comprendre, à bien s'y attarder, que
par souci de préserver les espaces verts dans leur écrin
de bordures claires, il est préconisé de ne pas piétiner
le gazon et les fleurs. Mais personne n'y prend garde. Ce panneau
ne sert à rien.
La porte du château et celle du labyrinthe sont toutes les
deux situées de l'autre côté du jardin, de telle
sorte qu'il est impossible de ne pas passer à travers.
Tibert ouvre l'oeil.
La nuit, raconte Tibert, j'attends que l'on m'enlève, comme
on cueille une fleur, ou comme disparaissent tous les jours des
ordures dans mon genre. Dans des circonstances pas claires. J'attends
des heures. Des heures durant, le coeur battant, la mort au ventre,
j'ouvre un oeil par minute et le reste du temps je compte les secondes
qu'il me reste avant le suivant.
L'horloge m'indique ce qu'il se passe, de temps en temps. Mais même
une fois l'heure passée, quand la grande aiguille des minutes
recommence son tour en dégringolant sur le côté
droit du cadran, j'ai peur encore. Et je sais qu'un jour, à
force d'attendre, il arrivera quelque chose.
J'écoute la pluie qui perle sur les carreaux. J'ai l'impression
de l'entendre crier dans sa chute, des mots d'amour peut-être,
mais qui sait ? Et pour qui ?
Alors j'enfouis ma tête sous la couette et je compte à
haute voix, les doigts plantés dans les oreilles, à
partir de dix neuf, pour me donner l'allure d'avoir commencé
depuis longtemps, et un peu de la carrure de celui qui sait où
il va. Mais j'ai peur. Et je ne suis pas le seul.
Le refuge du tisserand.
Bondé de femmes en pleurs du soir au matin, le refuge du
tisserand est un bar de marins, sans les marins. Tous sont partis,
aucun n'est revenu.
Il nous parvient parfois quelque chose comme leur voix, avec le
vent de mer, et à travers la brume.
Michelle et le désert.
La porte de mon placard donne sur un désert peuplé
de vagabonds. Elle se déplace chaque jour et s'ouvre sur
un pays différent. J'entends les caravanes ralentir à
la vue de cette porte en bois blanc qui gêne leur passage.
Mais ils en ont entendu parler dans les contes étranges que
connaissent les anciens, et ils savent l'esquiver et passer en évitant
de faire trop de bruit, parce que j'ai punaisé de leur côté
un mot qui précise que les enfants dorment dans la pièce
d'à côté et les met en garde contre un bon coup
de tromblon.
La musique qu'on fait.
A bien y réfléchir, Pierre ne sait plus très
bien où il a trouvé tous ses instruments qu'il distribue
à qui en veut. Dans un grenier abandonné ? Sous la
fontaine, à la patinoire, cet été ? Bof.
Toujours est-il que chaque après-midi se déroule en
musique, au kiosque du jardin, au son des gamelles et des cordes,
pour fêter le lendemain qui viendra, pour sûr.
Les Hologrammes.
On a crée un musée de l'imaginaire dans l'avenue circulaire
qui descend vers le centre ville, au numéro vingt et un,
dans le hall d'un ex-hôtel déserté, un peu miteux.
C'est là qu'on entrepose les hologrammes que les gens du
quartier sculptent dans l'air pour essayer de montrer aux autres
ce qu'ils pensent des monstres : la tête qu'ils ont, s'ils
en ont une, leurs grands bras qui prennent tout ce qui traîne
là, sur leur passage, leurs yeux, plus gros que le ventre,
et leurs mâchoires d'acier.
Bref, un peu tout et n'importe quoi.
Les lumières.
Grand-père Luc voulait jeter sa vieille lampe tordue et sans
abat-jour, et depuis le temps que ça dure, ça lui
maintient un corps d'athlète.
Il s'apprête aux éclairs jaunes et aux sirènes
intermittentes, tous les matins, avant l'aube. Il fait sa série
de pompes sur le carrelage de la cuisine, ses tractions sous les
marches de l'escalier, à l'étage, et travaille ses
abdominaux, les deux pieds coincés sous le fauteuil où
la grosse chatte angora dort en boule.
Puis il sort sur le perron, sa lampe à la main, qu'il a pris
soin d'astiquer au chiffon humide. Il est droit comme un pic, fier
comme un militaire et regarde le jour se lever sur la rue vide.
Ce n'est qu'après une bonne heure d'héroïsme
forcené qu'il se décide à rentrer, ranger sa
lampe dans son placard, et allumer la télévision.
Une autre façon de se tenir.
Ici, il est sûr qu'on est, dehors, partout un peu chez soi.
Les gens sont accueillants, dans l'ensemble. Les bonjours ne manquent
pas, au passage dans les rues, même de voix qu'on n'a jamais
entendues de sa vie. Certains poussent le vice de l'amabilité
jusqu'à installer des salons devant leur porte pour que le
promeneur puisse s'y installer.
Il suffit qu'un voisin sorte un vieux canapé pour qu'un autre
y ajoute une table basse dont il ne se sert plus, un troisième
apporte un mini-bar avec des fonds d'alcool et quelques verres ébréchés,
un autre une télévision dans son meuble démontable
à laquelle il ne manquera plus que l'électricité.
On voit alors fleurir, de par les rues, sur les trottoirs, des chambres
à coucher, des salles de bains émaillées, des
cuisines intégrées, de vrais appartements en plein
air qu'on viendra peut-être habiter, et qui déjà,
sans même y pénétrer, font plaisir à
voir.
On ne quitte plus son intérieur, même à l'extérieur,
entre sa propre résidence et le marché couvert, la
librairie et le café. La ville devient une grande maison
où chacun se sent chez soi. Il n'y a plus de clochards, ici.
Depuis longtemps, il n'y a plus que des passants, d'une pièce
à une autre. Et chaque coin de rue ou le dessous d'un pont
est un domicile sans adresse où tout le monde vit un peu.
La balle crevée.
Comment jouer au football avec un ballon crevé ? Tout le
monde s'y briserait le pied à force. Il en faudrait un neuf,
un bien gonflé, avec des cases de couleur qu'on verrait même
dans le noir, et une grosse bande fluorescente qui ferait le tour.
Mais pas cette espèce d'outre vide, complètement molle
qui ramasse les graviers, qui fait de la poussière et qui
ne marque jamais de but.
Le plan d'occupation des sols.
Il paraîtrait qu'il existe un plan, une espèce de parchemin
mythique aux bords cornés, à l'encre effacée
par les ans et à la couverture couverte d'une fine moisissure
verte ou blanche et de poussière, un plan qui tiendrait à
jour la position de tout le monde dans la ville.
C'est la légende qui le dit : une carte, quadrillée
et tout, donnerait avec précision le lieu exact où
tout le monde habite. Nom de rue, numéro de rue, étage,
porte, tous les chiffres possibles à l'appui.
C'est une histoire sans nom qu'on se raconte le soir, à la
veillée, pour s'empêcher de dormir. Et on tremble rien
qu'à penser au danger que pourrait représenter un
tel outil de malheur s'il venait à tomber entre les mains
d'un administrateur. Alors personne n'en parle trop, pour que ça
ne tombe pas à la connaissance des intéressés,
ceux qui pourraient pour presque rien, peut-être la vie sauve,
acheminer un indice quelconque jusqu'aux oreilles des monstres.
Les souvenirs du père Max.
Chez les conservateurs, le père Max est un pionnier. Il a
vraiment commencé très tôt, bien avant les autres
à mettre des choses de côté, et même à
peu près tout.
Il habitait encore chez ses parents qu'il avait déjà
fait siens le grenier, la cave, le cabanon de jardin et qu'il empiétait
sur le garage. Il y entreposait, entassés les uns sur les
autres, les éléments de sa vie quotidienne qu'il lui
semblait absolument nécessaire de garder, et rien que ce
qui lui semblait absolument nécessaire de garder, rien d'autre
: le premier chausson qu'on lui avait enfilé au pied, et
les autres, une collection archi complète de bouteilles de
lait entamées, des habits, un caillou dans lequel il aurait
pu donner du pied mais sans le faire, tous ses vieux hamsters dans
des pots de formol, des dessins, des lettres, des papiers par paquets
aux armes de la ville, et j'en passe.
Les outils de la falaise.
Encore un mystère qui s'étale en première page
des journaux régionaux et fait les gros titres : des outils
sous la falaise. Des clefs à mollette, des pinces, des masses,
des vrilles, des vis, des clés à pipe, tout ça
à côté d'une mallette éventrée
et éparpillée sur les rochers dans une zone d'une
vingtaine de mètres carrés au pied de la falaise.
On suppose qu'un bricoleur invétéré, arrivé
dans l'impossibilité de s'en servir, ou bien les voyant inutiles,
n'aura pas voulu les livrer au rebus et aura préféré
les porter à une disparition plus spectaculaire, plus poétique,
plus médiatique. On pense beaucoup à grand-père
Luc.
Aurélie, ou la planche à clous.
Elle s'est fait mal, hier, sur une planche qui traîne là
depuis des semaines, à moitié brisée, appuyée
de travers contre le tronc d'un platane. Il fallait bien que ça
arrive.
Si elle avait été posée à l'horizontale
sur le sol, probable qu'elle se serait plantée un clou dans
la plante du pied. D'un autre côté, si elle avait tenu
bien droit contre l'arbre elle se serait peut-être éraflé
la cuisse, et c'eût sans doute été plus grave.
Mais que faire de toutes ces planches ? On ne peut plus mettre un
pied devant l'autre.
Le remembrement.
Il y a un corps, enterré dans le cimetière, sur la
colline, il y a des siècles, qui tend à s'écarteler
tout seul au fil des ans. Il a été mis dans plusieurs
tombes distinctes, des tombes sans nom, à part leur définition
: bras droit, bras gauche, une jambe, l'autre, le buste et la tête.
Mais, comme si ça ne suffisait pas, les tombes ont tendance
à s'éloigner les unes des autres, comme si quelque
chose les poussait par en-dessous. Alors, régulièrement,
en théorie, il faudrait creuser et rapprocher les tombes
entre elles pour remembrer le corps dissocié. Mais ça
demande de gros moyens dont on ne dispose pas toujours.
Avec un peu de temps.
La terre est noire dans le sous-bois, personne ne se demande pourquoi.
Des mottes dépassent à certains endroits de dix bons
centimètres au-dessus de la couche d'humus plane. Le sol
semble y avoir été remué. Gratté profond,
jusqu'à la glaise épaisse, poisseuse et sombre, puis
rebouché. Mais au commissariat on ne veut pas savoir ce qui
a pu se tramer là-dessous.
Aussi bien dans les bureaux d'investigation qu'à l'étage
des affaires politiques, les dossiers sont restés, apparents,
sur un coin de bureau sans qu'on les ouvre ni qu'on les range. Bientôt
ils commenceront à gondoler, à jaunir, et à
s'effacer au soleil. Il suffit d'attendre. Avec un peu de chance,
quelques souris seront passées par-là, et il sera
temps de les jeter.
La paire de lunettes noires.
La frayeur qu'évoque l'obscurité de la nuit, minuit
passé, est une chose commune à tout le monde, du plus
jeune frisson jusqu'aux derniers tremblements. A tel point que certains
ne supportent plus de passer la nuit sans une paire de lunettes
noires sur le nez : la peur de ne rien y voir, on ne veut plus la
voir, disait un slogan sur une grande affiche.
Sous la pression de l'élan populaire, il y a une fabrique
qui s'est ouverte pas très loin et dont on voit les fumées
s'élever dans le ciel par les jours clairs. Il n'en sort
qu'une seule sorte de paire, bien précise. Ultra forte. C'est
certifié.
Et celles-ci sont devenues inévitables dans toute la région.
Personne ne sort plus sans, surtout dans les discothèques
en vogue où elles sont décrétées de
première nécessité. Et si les campagnes de
publicité continuent à leur rythme actuel, on raconte
qu'elles ont des chances de toucher le pays entier et même
l'étranger cet hiver. On peut dire qu'on a de la chance.
Amarillo.
On ne peut pas dire qu'Amarillo soit vraiment sans domicile fixe,
puisqu'il dort, vit et habite, en quelque sorte, depuis des années
dans la même rue.
Au milieu des poubelles, il fait partie des meubles. Il fait partie
intégrante du décor. On vient même des autres
quartiers, le dimanche, poser son chevalet au milieu de la route
pour prendre dans son cadre l'ensemble des habitations, les arbres,
les objets et les voitures garées, tout autour de lui. Il
est la part de célébrité de cette rue. Un jour
il lui donnera sans doute son nom. Via Amarillo, ça ferait.
vous pouvez aussi écouter "Les Monstres"
sur le site qui leur est consacré :
http://monstresvontpasser.free.fr
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