Longtemps ma mère potentielle m'a opposé une fin de non recevoir.
Mais nous étions deux à me vouloir et même, à y bien réfléchir,
plus que ça.
Elle trouvait toujours des prétextes : l'appartement était mal
chauffé, l'argent rentrait cahin-caha, l'argent c'est le "nerf
de la guerre" comme elle disait ( quelle guerre?) et la situation
politique ! Surtout à Paris, on n'était jamais sûr du lendemain.
Ca pouvait recommencer comme en 36. Et on n'est pas bien tous
les deux ? Qu'est-ce qu'il pouvait, lui mon tendre père potentiel,
opposer à cet argument ?
Et moi évidemment, on ne m'écoutait pas. Manque de chance, voilà
que maintenant, c'était effectivement la guerre. Ah, c'était bien
le moment ! Il fallait attendre. Si j'avais su, je serais allée
me faire concevoir ailleurs, ça ne manquait pas, à l'époque les
familles accueillantes, les femmes en mal d'enfant, les pater
familias responsables et organisés, les joyeuses fratries...
Mais je me suis entêtée. A cause de lui, sans doute, car il me
plaisait beaucoup : un bel homme, svelte, sportif et puis attentif
et généreux. La guerre, j'ai attendu que ça passe. Elle en a fait
toute une histoire, mais ça n'a pas été si terrible que ça : un
peu de marche à pied pendant l'exode, une nuit dans un fossé,
ensuite, la vie à la campagne, la Touraine, le miroir de la Loire,
les maisons de tuffeau, les boutons d'or et les scabieuses dans
les prés et du beurre, alors là, du beurre, tant qu'on en voulait.
René, leur pote, une fortune qu'il s'est faite, à ce moment-là,
comme "B.O.F", beurre, oeufs, fromage, alléchant, non
? Mais moi ça ne me nourrissait pas, les mottes de beurre salé.
Heureusement, ça s'est arrêté, tout ça, ils sont retournés à
Paris, pour le défilé des Américains sur les Champs-Elysées. C'était
du délire, tout le monde s'embrassait, les soldats balançaient
du sem-sem -gum du haut de leurs tourelles. Les Boches, qu'ils
disaient, kartofen, verboten, on en avait soupé.
Ils ont dansé toute la nuit. Si j'avais été plus futée, j'aurais
réussi une percée, cette fois-là, mais j'ai échoué, ce n'était
pourtant pas faute de préparation... Heureusement, grâce au ciel
- ou au Général - la fête n'était pas finie. Tout le monde criait
vive-la-France. Surtout les planqués.
René, le BOF, s'était acheté une superbe voiture. Je sentais
bien que ça la tentait, ma jolie maman, l'amour sur les sièges
en cuir, mais René, c'était vraiment pas mon genre. Trop vulgaire.
Ils ont bien fait de s'abstenir car le René, il a fini par se
tuer avec sa belle voiture, un sale jour de printemps, au lieu
dit Les quatre chemins de l'oie, en allant chercher sa
provision de beurre de ferme. J'aurais été orpheline un peu vite,
non ?
C'était un printemps pas comme les autres : ils ont célébré l'armistice.
Une chance enfin, MA chance. Rue Caulaincourt, le champagne coulait
dans les coupes, on buvait sacrément au pied de la butte et rue
des Abbesses.
Les voilà follement gais, elle qui ne boit jamais, j'avoue que
je l'ai encouragée à forcer la dose. Lui, il était euphorique,
je n'ai pas eu besoin de le calmer, elle s'y est employée.
Voyons, Aimé, sois raisonnable... Elle était déjà une fameuse
donneuse de leçons.
Je suis juste un peu gris et je t'aime tellement , ma prunette,
je suis amoureux, allons, laisse-toi faire...
Elle a protesté : ce n'est pas le moment, c'est un jour à risque.
Les plus anciens parmi vous se souviendront qu'on vivait alors
sous la dictature d'Ogino.
Et moi, je suis un champion du retrait, il a rétorqué, allons
pour une fois... Il a insisté, elle a gémi doucement. Chacun sait
qu'une fois suffit, ai-je ri sous cape. Sauvée. Si j'avais su
ce qui m'attendait, je me serais moins réjouie, enfin, ce jour-là,
une page de l'histoire s'est écrite et qu'on célèbre chaque année,
jour férié, jour de gloire, 8 mai 1945, mon véritable anniversaire.
Tout de suite, j'ai senti que c'était gagné. Je me suis multipliée
à toute vitesse. Je me déployais avec jubilation. Couples enlacés,
mes x tout neufs - et pas fragiles - dansaient la java bleue,
mon cytoplasme se trémoussait au rythme de Marinella, mes mitochondries
s'en donnaient à coeur joie, André Claveau chantait pour nous
: "Flotte petit drapeau".
J'ai été, il faut le dire, une superbe morula, qui croissait
avec vigueur et détermination. On n'avait pas encore inventé l'échographie
et c'est bien dommage, le plus photogénique des embryons, c'était
moi.
Hélas, dans un premier temps, ça n'a pas plu. Elle ne voulait
pas de moi. D'abord, elle ne lui a rien dit. Elle se contentait
de jouer les lointaines et elle comptait les jours, une semaine
de retard, deux semaines. Evidemment, elle ne parlait de moi à
personne. Je lui causais des insomnies, elle ne pensait qu'à une
chose : me faire passer, comme on disait.
Me faire passer ? Mais je viens à peine d'arriver ! Elle se renseignait
sur les faiseuses d'anges. Moi, un ange ? Pas question.
Je me ratatinais contre la paroi, je me collais aux trompes,
au cas où quelque concierge du 18° arrondissement viendrait me
déloger sauvagement. Elle n'allait tout de même pas s'étendre
sur le cosy crasseux d'une loge sordide et laisser s'approcher
une tringle à rideau qui mettrait sa vie en danger, et surtout
la mienne. Et qu'est-ce qu'on lui avait appris, au cathé ?
Mais je n'étais pas trop inquiète : au fond d'elle-même, elle
me voulait. Et le jour où elle lui a annoncé ma présence a été
le plus beau jour de ma récente vie. Sa joie à lui a tout illuminé.
Il a versé quelques larmes qui m'ont bouleversée. Et scellé pour
toujours notre pacte.
Quant à elle, elle avait fini par m'accepter : je n'étais plus
l'objet à déloger, l'ange virtuel, elle m'appelait " un enfant",
elle m'attendait ! C'était gagné.
Finalement, elle m'a eue, comme elle dit tout le temps. "J'ai
EU ma fille" . C'est le mot juste, oui, on peut dire qu'elle
m'a bien possédée. A vrai dire, par la suite, il m'est arrivé
de regretter mon entêtement. Déjà, parfois, quand je l'entendais
parler de moi - elle avait deviné que j'étais une fille - "On
en fera une enfant bien élevée... On lui apprendra les bonnes
manières ..." On en fera, on en fera ... Et moi, là-dedans
? Je commençais à m'en mordre un peu les embryons de doigts.
Mais ça, c'est une autre histoire.
Un jour, si vous voulez, je vous raconterai ma vie.