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Une zébrure sur le carreau. Un petit sentier brillant qui
donne l'alerte avant la véritable brisure. D'où vient
cette fêlure ? La lumière blesse mon regard et quand
je referme les yeux la fenêtre continue de faire luire son
rectangle sous mes paupières. Fini le refuge de la nuit.
Quelque chose bouge à la lisière de la fenêtre,
un insecte ? Une mouche ? Une abeille, peut-être ? Il y a
aussi un bruit léger comme un bruit d'eau, petit carillon
de la fin de ma nuit. Une goutte qui tombe ? Une fuite ? Une conduite
détériorée? Surgissement d'images familières,
de sensations confuses : vitres brisées, explosion, bris
de glaces, dégât des eaux. Accident matériel
ou corporel ? Voici le formulaire à remplir. La compagnie
d'assurance s'appelle l'Abeille.
L'Abeille Assurance. Pourquoi ? Parce que les abeilles entassent
le miel en prévision de la saison froide ? Oui, les abeilles
sont prévoyantes, et travailleuses, et honnêtes sûrement
aussi. Il est bien normal qu'une compagnie d'assurances prenne comme
emblème l'abeille. Vous avez déjà observé
une abeille ? Elle se mêle aux fleurs, les épouse,
les féconde. Son bourdonnement habite la chaleur, l'écouter
c'est sentir le parfum des myrtes, voir onduler un champ de lavande.
L'abeille fusionne avec la lumière, elle est parfaitement
adaptée au monde. Regardez-la danser avec les fleurs de l'acacia.
Voilà qui rend ridicule, indécent, tout formulaire
d'assurance. Et la piqûre ? Qu'on songe tout de même
à la piqûre, à cette douleur causée par
l'aiguillon. Un matin, j'ai découvert une abeille qui s'activait
autour d'un branchette de lilas arrachée la veille et posée
dans un verre. Isolée, prisonnière de ma chambre.
J'ai observé son petit corps zébré, les veinules
de ses ailes vibrantes, ses figures de danse autour de la dentelle
mauve du lilas. J'ai vu ses yeux d'insecte. J'allais partir au bureau.
J'ai détesté mon travail.
A ce moment-là pourtant j'avais déjà échappé
au pire : le porte-à-porte pour placer des contrats. Mais
le bureau chaque matin. Chaque jour la plaque de cuivre bien astiquée,
L'Abeille Assurance, société à capital limité,
bris de glaces, effraction, incendie volontaire, déclaration
de sinistre. Causé par vous-même, le sinistre ? Par
un tiers ? N'oubliez pas de signer le formulaire.
Ce matin-là, j'ai renoncé au triste bruissement du
travail humain, aux misérables allées et venues dans
le petit rectangle d'existence. D'ailleurs je n'avais jamais été
indispensable à la Compagnie l'Abeille Assurance. A ce moment-là,
j'ai compris qu'il n'y avait rien de plus important au monde que
la beauté d'une abeille en liberté. Son activité
participe au mouvement des astres, elle reflète l'harmonie
du monde. Son existence me disait la vanité des formulaires
en double, en triple exemplaire, des petites croix, des signatures,
des veuillez agréer madame, la vanité de mon activité
d'abeille domestiquée, de ma propre existence.
Alors, retour à mon lit, corps allongé, paisible,
face à la fenêtre par où s'était échappée
l'abeille, position du gisant, exactement comme maintenant. J'ai
éprouvé de la haine pour les humains qui veulent tout
dompter, tout aligner à leur ressemblance, faire travailler
pour eux les créatures vibrantes. J'ai détesté
ceux qui écrasent tout ce qui pique et tout ce qui bouge,
ceux qui mettent du soleil liquide dans des pots étiquetés.
Qui prennent jusqu'au nom de l'abeille pour s'en faire une enseigne
commerciale. Une raison sociale, comme ils disent. Qui ratatinent
la vie en formulaires, en bouts de papier. Cette haine est intacte
aujourd'hui. Un aiguillon me blesse encore la chair. Mais maintenant
plus rien n'arrive. Il ne reste que le fléau de la lumière
trop forte. Forte, mais pas vivante comme la lumière d'un
matin en Provence quand l' air tremble de créatures bourdonnantes.
Il reste la fêlure à la lisière de la fenêtre.
Ce qui bougeait a disparu aussi. Et la douleur resurgit, la boursouflure
de la chair, le souvenir, insupportable de ce qui devait être
le dernier sinistre. Inutile de le déclarer. Causé
par moi-même. Eclats de verre. Bris de glace. Conduite entièrement
détériorée. Responsabilité à
ne partager avec personne. Odeur du gaz, risque d'explosion. Un
grand soleil espéré pour finir, comme sur les feuilles
vibrantes de l'acacia. Et maintenant cette lumière qui fait
mal dans le rectangle de la fenêtre et au-delà des
murs inconnus, des humains qui s'activent. Ce petit bruit, ce n'est
pas celui d'une abeille qui se cogne au carreau et vrombit de détresse.
Il n'y a rien de vivant, seulement mon corps encore là, qui
me pèse. Ce petit bruit, c'est quelque chose qui coule auprès
de moi, en moi, goutte par goutte. Piqûre à mon poignet,
dard médicalisé : un aiguillon dérisoire pour
m'empêcher de mourir. Il faut maintenant tout arracher. Tout
de suite.
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