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(c) Catherine Merdy

L'abeille

Guillemette de Grissac

 

Une zébrure sur le carreau. Un petit sentier brillant qui donne l'alerte avant la véritable brisure. D'où vient cette fêlure ? La lumière blesse mon regard et quand je referme les yeux la fenêtre continue de faire luire son rectangle sous mes paupières. Fini le refuge de la nuit. Quelque chose bouge à la lisière de la fenêtre, un insecte ? Une mouche ? Une abeille, peut-être ? Il y a aussi un bruit léger comme un bruit d'eau, petit carillon de la fin de ma nuit. Une goutte qui tombe ? Une fuite ? Une conduite détériorée? Surgissement d'images familières, de sensations confuses : vitres brisées, explosion, bris de glaces, dégât des eaux. Accident matériel ou corporel ? Voici le formulaire à remplir. La compagnie d'assurance s'appelle l'Abeille.

L'Abeille Assurance. Pourquoi ? Parce que les abeilles entassent le miel en prévision de la saison froide ? Oui, les abeilles sont prévoyantes, et travailleuses, et honnêtes sûrement aussi. Il est bien normal qu'une compagnie d'assurances prenne comme emblème l'abeille. Vous avez déjà observé une abeille ? Elle se mêle aux fleurs, les épouse, les féconde. Son bourdonnement habite la chaleur, l'écouter c'est sentir le parfum des myrtes, voir onduler un champ de lavande. L'abeille fusionne avec la lumière, elle est parfaitement adaptée au monde. Regardez-la danser avec les fleurs de l'acacia. Voilà qui rend ridicule, indécent, tout formulaire d'assurance. Et la piqûre ? Qu'on songe tout de même à la piqûre, à cette douleur causée par l'aiguillon. Un matin, j'ai découvert une abeille qui s'activait autour d'un branchette de lilas arrachée la veille et posée dans un verre. Isolée, prisonnière de ma chambre. J'ai observé son petit corps zébré, les veinules de ses ailes vibrantes, ses figures de danse autour de la dentelle mauve du lilas. J'ai vu ses yeux d'insecte. J'allais partir au bureau. J'ai détesté mon travail.

A ce moment-là pourtant j'avais déjà échappé au pire : le porte-à-porte pour placer des contrats. Mais le bureau chaque matin. Chaque jour la plaque de cuivre bien astiquée, L'Abeille Assurance, société à capital limité, bris de glaces, effraction, incendie volontaire, déclaration de sinistre. Causé par vous-même, le sinistre ? Par un tiers ? N'oubliez pas de signer le formulaire.

Ce matin-là, j'ai renoncé au triste bruissement du travail humain, aux misérables allées et venues dans le petit rectangle d'existence. D'ailleurs je n'avais jamais été indispensable à la Compagnie l'Abeille Assurance. A ce moment-là, j'ai compris qu'il n'y avait rien de plus important au monde que la beauté d'une abeille en liberté. Son activité participe au mouvement des astres, elle reflète l'harmonie du monde. Son existence me disait la vanité des formulaires en double, en triple exemplaire, des petites croix, des signatures, des veuillez agréer madame, la vanité de mon activité d'abeille domestiquée, de ma propre existence.

Alors, retour à mon lit, corps allongé, paisible, face à la fenêtre par où s'était échappée l'abeille, position du gisant, exactement comme maintenant. J'ai éprouvé de la haine pour les humains qui veulent tout dompter, tout aligner à leur ressemblance, faire travailler pour eux les créatures vibrantes. J'ai détesté ceux qui écrasent tout ce qui pique et tout ce qui bouge, ceux qui mettent du soleil liquide dans des pots étiquetés. Qui prennent jusqu'au nom de l'abeille pour s'en faire une enseigne commerciale. Une raison sociale, comme ils disent. Qui ratatinent la vie en formulaires, en bouts de papier. Cette haine est intacte aujourd'hui. Un aiguillon me blesse encore la chair. Mais maintenant plus rien n'arrive. Il ne reste que le fléau de la lumière trop forte. Forte, mais pas vivante comme la lumière d'un matin en Provence quand l' air tremble de créatures bourdonnantes. Il reste la fêlure à la lisière de la fenêtre. Ce qui bougeait a disparu aussi. Et la douleur resurgit, la boursouflure de la chair, le souvenir, insupportable de ce qui devait être le dernier sinistre. Inutile de le déclarer. Causé par moi-même. Eclats de verre. Bris de glace. Conduite entièrement détériorée. Responsabilité à ne partager avec personne. Odeur du gaz, risque d'explosion. Un grand soleil espéré pour finir, comme sur les feuilles vibrantes de l'acacia. Et maintenant cette lumière qui fait mal dans le rectangle de la fenêtre et au-delà des murs inconnus, des humains qui s'activent. Ce petit bruit, ce n'est pas celui d'une abeille qui se cogne au carreau et vrombit de détresse. Il n'y a rien de vivant, seulement mon corps encore là, qui me pèse. Ce petit bruit, c'est quelque chose qui coule auprès de moi, en moi, goutte par goutte. Piqûre à mon poignet, dard médicalisé : un aiguillon dérisoire pour m'empêcher de mourir. Il faut maintenant tout arracher. Tout de suite.

 

 

 

 

 

Guillemette de Grissac