megalopole.jpg (3900 octets)

(c) Catherine Merdy

 

GAROU

par Guillemette de Grissac


Ils sont revenus. Je les entends. Le sifflement de Dragon Vert, il arrive toujours le premier, son ventre frotte sur le plancher, sa tête énorme continue à siffler, et puis les pas de Grand Géant sur le sol , tap, top, tap, on dirait qu'il traîne la jambe. Il est loin encore mais il est lourd. Et puis voici Garou, juste derrière le volet . Il fait craquer ses dents, l'homme à la tête de loup, il va rentrer, je vois son ombre derrière la fenêtre, je ne peux plus attendre.

Même avec Loulou serrée contre moi, j'ai peur, j'ai trop peur, je dois me lever.

Au début, je leur échappe, il y a la lumière du vestibule, mais après? J'ai l'habitude du Passage Noir, je le connais très bien, seulement, au milieu, mon coeur bat toujours très vite. Voici la porte, elle n'est pas complètement fermée. Le tapis arrive sous mes pieds, la porte grince un peu, j'attends. Je n'ose pas appeler, je reste suspendue sur le seuil de la chambre avec Loulou et je sens que je commence à pleurer.

Ils sont revenus! J'ai peur!

Retourne te coucher, retourne dans ta chambre, je me lève dans une heure, laisse-moi dormir, tu n'as tout de même pas peur de la pluie ?

La voix fâchée de Papa me fait pleurer un peu plus. Heureusement, j'entends la voix de Maman. Essaie encore une fois, ma souricette , le jour arrive bientôt.

C'est vrai, le volet laisse passer du gris, j'entends encore les pas de Grand Géant et les craquements de Garou mais je sais qu'ils partiront bientôt. Ils ont peur du soleil qui les réduira en poussière, s'ils sont encore là, c'est Hervé qui me l' a dit . Je ne peux pas dormir mais je peux attendre. Je vais raconter pour Loulou l'histoire de Samba la magicienne qui connaissait mille histoires merveilleuses .

Mais voilà les cloches, elles ont l'air furieuses, elles envahissent mes oreilles, ma tête, elles remplissent l'air que je respire, ces furies.

Papa dit que Dieu n'existe pas mais moi je crois qu'il vient dans ma chambre, porté par le bruit des cloches et qu'il veut m'emporter, j'ai peur de la colère des cloches, j'ai peur aussi quand elles sont tristes.

Et puis voilà les bruits de tous les jours, les pas que je connais dans le Passage Noir. Quelque chose tinte dans la cuisine, l'odeur amère du café. Pourquoi Papa se lève-t-il si tôt le jour des cloches? Il ne m'a pas dit où il allait, il ne sera pas content si je l'appelle.

Ca y est, la porte d'entrée, le roulement de la porte du garage et le bruit du moteur.

Viens, Loulou, allons maintenant, vite.

Le Passage Noir n'est plus noir, seulement sombre, la porte est ouverte et le grand lit comme une île bleue dans la chambre. Je me glisse dans la chaleur, l'odeur de Papa, un parfum qui râpe un peu, le tabac, la sueur. Je cherche l'odeur toute douce de Maman sous les draps.

Viens, ma souricette. Je me glisse sous son bras, je me colle à elle. Là, Garou ne pourra jamais me trouver.

Quand j'étais très, très petite, je me réveillais toujours la nuit, alors Maman me prenait avec elle dans le lit, elle me donnait son lait jusqu' à ce que je m'endorme. Je ne m' en souviens pas, bien sûr, mais elle me l'a raconté si souvent que je me vois blottie contre elle, comme ça, la bouche toute collante. Je ne pleure plus, je ferme les yeux tranquillement et Maman n'ose plus bouger.

Viens, petite plume, petite belette, tu n'as plus peur maintenant, tu sais bien que c'est la pluie.

L'odeur de Maman, j'ai inventé un mot pour la dire, c'est "doux-romeur", c'est un peu son parfum, il s'appelle "Une Saison", un jour, avec Hervé, on lui en a acheté pour lui faire une surprise, c'est aussi l'odeur de la plage quand il y a trop de soleil et celle du linge dans l'armoire. J'enfonce mon nez dans l'épaule de Maman, je touche ses cheveux, elle me serre fort.

Le grand lit, c'est comme une plage, avec le sable tiède, et plus loin les petites vagues blanches, c'est plein d'étoiles de mer, de grottes à sirènes et de nuit rassurante.

Les cloches reviennent, elles sautent de joie maintenant, elles s'amusent derrière les fenêtres.

Au loin peut-être, on verrait Dragon vert qui se sauve, il a perdu toute sa couleur, et Grand Géant qui s'enfuit clopin-clopant.

Je peux me lever maintenant. Maman, je veux mon déjeuner. Petite plume, demande à Hervé de faire chauffer ton lait, je vais rester encore un peu au lit.

Je me lève tout doucement, Loulou bien collée contre ma chemise de nuit, mes pieds s' enfoncent dans le tapis. Il n'y a plus de Passage Noir, plus de Garou dans ma chambre, mais le carrelage de la cuisine est froid.

Hervé est assis à la table, l'air d'avoir froid aussi.

Hervé, j'ai dormi un peu avec Maman dans le grand lit, elle dit que tu dois faire chauffer mon lait.

Débile! Hurle Hervé, pauvre débile, sinistre idiote, salope, ne dis jamais cela devant Papa, tu as compris?

Maman est morte, tu entends, morte depuis deux ans! Tu vas comprendre enfin?

Je me bouche les oreilles, je n'ai pas peur de lui.

Hervé est fou. Complètement fou.

Il croit aussi que Dragon Vert n'existe pas vraiment.

La nuit prochaine, quand Garou viendra le dévorer, je ne pleurerai même pas.

Guillemette de Grissac



                                                  
                         

Votez
Si vous avez aimé ...

Hit-Parade