Ils sont revenus. Je les entends. Le sifflement de Dragon Vert, il arrive toujours le
premier, son ventre frotte sur le plancher, sa tête énorme continue à siffler, et puis
les pas de Grand Géant sur le sol , tap, top, tap, on dirait qu'il traîne la jambe. Il
est loin encore mais il est lourd. Et puis voici Garou, juste derrière le volet . Il fait
craquer ses dents, l'homme à la tête de loup, il va rentrer, je vois son ombre derrière
la fenêtre, je ne peux plus attendre.
Même avec Loulou serrée contre moi, j'ai peur, j'ai trop peur, je dois me lever.
Au début, je leur échappe, il y a la lumière du vestibule, mais après? J'ai l'habitude
du Passage Noir, je le connais très bien, seulement, au milieu, mon coeur bat toujours
très vite. Voici la porte, elle n'est pas complètement fermée. Le tapis arrive sous mes
pieds, la porte grince un peu, j'attends. Je n'ose pas appeler, je reste suspendue sur le
seuil de la chambre avec Loulou et je sens que je commence à pleurer.
Ils sont revenus! J'ai peur!
Retourne te coucher, retourne dans ta chambre, je me lève dans une heure, laisse-moi
dormir, tu n'as tout de même pas peur de la pluie ?
La voix fâchée de Papa me fait pleurer un peu plus. Heureusement, j'entends la voix de
Maman. Essaie encore une fois, ma souricette , le jour arrive bientôt.
C'est vrai, le volet laisse passer du gris, j'entends encore les pas de Grand Géant et
les craquements de Garou mais je sais qu'ils partiront bientôt. Ils ont peur du soleil
qui les réduira en poussière, s'ils sont encore là, c'est Hervé qui me l' a dit . Je
ne peux pas dormir mais je peux attendre. Je vais raconter pour Loulou l'histoire de Samba
la magicienne qui connaissait mille histoires merveilleuses .
Mais voilà les cloches, elles ont l'air furieuses, elles envahissent mes oreilles, ma
tête, elles remplissent l'air que je respire, ces furies.
Papa dit que Dieu n'existe pas mais moi je crois qu'il vient dans ma chambre, porté par
le bruit des cloches et qu'il veut m'emporter, j'ai peur de la colère des cloches, j'ai
peur aussi quand elles sont tristes.
Et puis voilà les bruits de tous les jours, les pas que je connais dans le Passage Noir.
Quelque chose tinte dans la cuisine, l'odeur amère du café. Pourquoi Papa se lève-t-il
si tôt le jour des cloches? Il ne m'a pas dit où il allait, il ne sera pas content si je
l'appelle.
Ca y est, la porte d'entrée, le roulement de la porte du garage et le bruit du moteur.
Viens, Loulou, allons maintenant, vite.
Le Passage Noir n'est plus noir, seulement sombre, la porte est ouverte et le grand lit
comme une île bleue dans la chambre. Je me glisse dans la chaleur, l'odeur de Papa, un
parfum qui râpe un peu, le tabac, la sueur. Je cherche l'odeur toute douce de Maman sous
les draps.
Viens, ma souricette. Je me glisse sous son bras, je me colle à elle. Là, Garou ne
pourra jamais me trouver.
Quand j'étais très, très petite, je me réveillais toujours la nuit, alors Maman me
prenait avec elle dans le lit, elle me donnait son lait jusqu' à ce que je m'endorme. Je
ne m' en souviens pas, bien sûr, mais elle me l'a raconté si souvent que je me vois
blottie contre elle, comme ça, la bouche toute collante. Je ne pleure plus, je ferme les
yeux tranquillement et Maman n'ose plus bouger.
Viens, petite plume, petite belette, tu n'as plus peur maintenant, tu sais bien que c'est
la pluie.
L'odeur de Maman, j'ai inventé un mot pour la dire, c'est "doux-romeur", c'est
un peu son parfum, il s'appelle "Une Saison", un jour, avec Hervé, on lui en a
acheté pour lui faire une surprise, c'est aussi l'odeur de la plage quand il y a trop de
soleil et celle du linge dans l'armoire. J'enfonce mon nez dans l'épaule de Maman, je
touche ses cheveux, elle me serre fort.
Le grand lit, c'est comme une plage, avec le sable tiède, et plus loin les petites vagues
blanches, c'est plein d'étoiles de mer, de grottes à sirènes et de nuit rassurante.
Les cloches reviennent, elles sautent de joie maintenant, elles s'amusent derrière les
fenêtres.
Au loin peut-être, on verrait Dragon vert qui se sauve, il a perdu toute sa couleur, et
Grand Géant qui s'enfuit clopin-clopant.
Je peux me lever maintenant. Maman, je veux mon déjeuner. Petite plume, demande à Hervé
de faire chauffer ton lait, je vais rester encore un peu au lit.
Je me lève tout doucement, Loulou bien collée contre ma chemise de nuit, mes pieds s'
enfoncent dans le tapis. Il n'y a plus de Passage Noir, plus de Garou dans ma chambre,
mais le carrelage de la cuisine est froid.
Hervé est assis à la table, l'air d'avoir froid aussi.
Hervé, j'ai dormi un peu avec Maman dans le grand lit, elle dit que tu dois faire
chauffer mon lait.
Débile! Hurle Hervé, pauvre débile, sinistre idiote, salope, ne dis jamais cela devant
Papa, tu as compris?
Maman est morte, tu entends, morte depuis deux ans! Tu vas comprendre enfin?
Je me bouche les oreilles, je n'ai pas peur de lui.
Hervé est fou. Complètement fou.
Il croit aussi que Dragon Vert n'existe pas vraiment.
La nuit prochaine, quand Garou viendra le dévorer, je ne pleurerai même pas.
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