Vous ne portez pas votre médaille de baptême ? s'inquiète ma future belle-mère avec un
sourire mesuré. Je reste coite. Qu'est-il arrivé à ma médaille de baptême ? Une
vierge voilée au profil extatique ? Tu lui ressembles, s'extasiait ma mère, tu as un
profil de médaille.
J'avais donc le profil, assurément, sinon de médaille, du moins de ces vierges
romantiques qu'on ne représente pas de face, de peur de les effaroucher. Le revers de la
médaille était également vierge : on n'avait pas pris la peine d'y graver la date de
mon baptême - je sais seulement que l'église était froide ce jour-là - Quand à
l'effigie de la vierge, ce n'est qu'un substitut, on n'a pas trouvé de sainte à mon nom.
Allons, la vierge fait l'affaire pour toutes les femmes, c'est bien connu.
"Echangeons nos médailles" me dit un jour, mon premier flirt, Christophe, douze
ans et demi, bien plus déluré que moi. Il arbore sur la poitrine son saint porteur
d'enfant, représenté en pied sur un hexagone plaqué or.
L'échange de médailles, c'est comme le don du sang, ça vous lie l'un à l'autre. Ainsi
j'étais lui et il était moi grâce à cette circulation des emblèmes, discret secret à
la fois affiché et masqué. Assise à la table familiale, je camoufle la médaille sous
mon chemisier, au collège, je suis fière d'exhiber le porteur christique. Je me demande
maintenant si Christophe faisait autant le faraud avec sa vierge anonyme.
Qu'importe...Après quelques baisers furtifs, puis d'autres avec-la-langue, après
exploration timide des zones interdites, il tomba amoureux d'une fille de 4° et le
saint-christophe changea de cou. Bon prince, mon ex me rendit la vierge et, la rupture
consommée, j'ai préféré porter la chaîne sans la médaille. Me voilà - plus ou moins
consciemment - libérée de toute obligation de virginité, de profil et du reste.
J'ai oublié ensuite la médaille au fond d'un tiroir et, à ce sujet, ma mémoire est un
tiroir sans fond. Me voici donc perplexe, dix ans plus tard, quand ma future belle-mère
m'interroge du regard. Antoine, mon fiancé, m'observe avec une légère anxiété.
L'auréole de son saint-patron en or massif irradie littéralement sous sa cravate à
motifs équestres. Ma future belle-mère sourit avec grâce. Un ange passe entre les
rideaux Laura Ashley soigneusement tirés et vient se jucher sur l'horloge du salon. Il se
réincruste ensuite comme il peut dans une Annonciation vaguement imitée de Carpaccio. Ma
possible belle-mère demeure impassible tandis que le silence retentit de froissements
d'ailes, de bruits d'aubes et de bures. Eh bien, dit mon futur beau-père, euh, euh, il
est l'heure de penser à nous restaurer, le dîner est annoncé. Tu as raison, Michel,
comme toujours, mon mari est un véritable gardien du temps, s'écrie la maîtresse de
maison, passons à table.
Mais nous ne passons à rien car l'archange à la lance pourfendante s'arrache à la
médaille que mon futur beau-père porte sous son costume trois-pièces. Il tourbillonne
dans le salon, ses ailes géantes balaient les porcelaines de Saxe, les couverts Cristofle
s'abattent sur le plancher en un fracas d'enfer, les cristaux de Daum volent en éclat. Il
y laisse des plumes, le pauvre ange. Heureusement, arrive à la rescousse le cochon
d'Antoine, échappé des motifs équestres et qui, tout en grognant lubriquement, fait de
beaux dégâts dans la vaisselle blanche. Les sorcières, les goules et les sirènes
compagnes habituelles de la conscience du brave ermite, mènent leur sabbat dans le salon.
Elles dansent nues sur le piano quand soudain, dans un cri de cretonne, les rideaux se
déchirent, le plancher se soulève et m'expulse vers la sortie.
Vade retro me dit le bon archange qui n'a pas perdu son latin, cette vie-là n'est pas
pour toi.
Alors, les laissant ramasser leurs miettes, je quitte le salon dévasté, ma petite
chaîne sans rien autour du cou, autonome et brillante, une petite chaîne qui ne veut
attacher personne et que j'ai perdue, un jour, dans un champ de coquelicots, en faisant
l'amour.
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