| Londres MOLLY
J'étais heureux ce jour-là. Pour la première fois dans ma carrière de choriste
j'avais l'occasion de chanter "King Arthur" dans la patrie de Purcell et, de
plus, à Covent Garden .
Une vraie consécration qui me consolait un peu de n'avoir pas encore décroché un
contrat de soliste.
Les deux premières représentations avaient été magiques, la dernière promettait un
somptueux acmé. Ensuite, ce serait l' Allemagne, puis Paris.
J'étais amoureux de la première soprano et, en attendant l'heure de l'ultime
répétition, je déambulais dans Hyde Park, la tête sonnante du leitmotiv de l'opéra,
des mots d'amour mêlés aux paroles du récitatif, tout pénétré des audaces
harmoniques de Purcell et de l'envie d'aimer toutes les femmes du monde.
Ce n'était pas encore le printemps et pourtant, sur les pelouses, des crocus jaunes et
mauves pointaient leur peau fragile sous un soleil chancelant.
Une jeune fille était assise sur un banc, près du grand plan d'eau qu'on appelle
joliement La Serpentine, une main pleine de moineaux, un pigeon sur l'épaule. Une fois de
plus, je constatai avec ravissement cette familiarité si particulière que les
Britanniques de tous âges entretiennent avec les oiseaux.
Il me vint aux lèvres une mélodie de Messiaen, et, peu soucieux des excréments de
pigeons qui barbouillaient le banc, je la lui murmurai en m'asseyant à côté d'elle. Son
visage était d'un blanc délicat comme une cire, elle avait la carnation irréelle des
figures de chez Madame Tussaud. Ses cheveux noirs étaient accumulés sur le dessus de la
tête en mèches durcies, dressées, hirsutes, avec, sur les côtés, de minuscules
tresses entortillées de fils de couleurs.
Elle me sourit, s'amusa de mon accent, je lui parlai de King Arthur.
Moi aussi je chante, dit-elle, avec les Bloody Ghosts, un groupe de hard rock .
Elle connaissait quelques mots de français :
" Je m'appelle Molly" " je vous aime beaucu" prononça-t-elle en
riant.
Je soufflai sur sa petite main aux ongles peints pour en faire fuir les oiseaux et je
la priai de me faire visiter Soho.
Et nous voici, charmant tableau , escortés de mouettes voraces, longeant la
Serpentine, qu'un rideau de brume voila peu à peu à nos yeux.
A Hyde Park Corner, elle sembla fatiguée de traîner les énormes semelles de ses Doc
Martens, un autobus passait, un de ses monstres archaïques et rutilants qui faisaient
déjà mon bonheur quand j'étais enfant.
Il nous cueillit et la ville se mit à défiler doucement au-dessous de nous. C'est
dans le creuset bruyant de Picadilly Circus que l'autobus, à la fin, nous versa .
J'adressai un clin d'Ïil à la statue d'Eros et suivit Molly dans les ruelles. La
frêle Molly en collant noir et blouson clouté, ceinturée de chaînes cliquetantes.
Ses oreilles diaphanes était percées, l'une de trois anneaux de métal, à l'autre
pendait une petite clé. Ses paupières étaient mauves et lisses comme les crocus du
parc, et ses yeux myosotis.
Elle me fit entrer dans un pub un peu miteux dont l'enseigne, pourtant annonçait
pompeusement "Aux armes d'Arthur". Là, trempant mon doigt dans la bière,
j'écrivis sur le comptoir :
" Molly, I want you" .
Au-dessus d'un des nombreux peep-show de Brewer street, elle me guida vers une chambre
minuscule et je découvris le corps tatoué de Molly, un corps enfantin, aux gestes
automatiques .
Elle ne se donnait pas la peine de faire semblant, Molly, elle faisait l'amour sans
manière, avec une gentillesse de petite fille et une sérénité de professionnelle.
Ensuite, je lui demandai de chanter. Elle protesta un peu :"Je sais très mal, je
ne connais pas beaucu". Elle resta nue, et me tourna le dos. Un dragon cracheur
suivait sa colonne vertébrale, un fantôme grandguignolesque planait sur ses reins, les
anneaux d' un serpent bleu entourait sa cheville mais j'oubliais tout ce spectacle
lorsqu'elle chanta .
C'était Yesterday, la vieille chanson de Paul Mac Cartney que sa voix modulait
extraordinairement. Ses inflexions étaient justes , aussi subtiles que spontanées, avec
parfois des dérapages attendrissants. Toute sa sensualité était dans sa voix , une voix
d'alto, à la fois libre et intelligente, sans retenue et pourtant consciente de ses
effets.
Elle vit à quel point j'étais ému et se mit à rire .
A part ça dit-elle, je ne connais que du hard! sorry!
En plus de quelques livres, le prix qu'elle demandait pour prêter son corps
adolescent, je lui offris une place pour la dernière de "King Arthur". Son
visage prit alors un air un peu égaré et elle me demanda si elle me verrait chanter, à
quel endroit, si elle me verrait encore demain.
Demain matin, je pars pour Berlin , avec les autres artistes, nous chantons le soir.
Prends-moi avec toi à Berline, dit-elle brusquement, emmène-moi.
L'heure de la répétition approchait : la jubilation d'une partition maîtrisée, le
visage aimé d'Eléonore dans le rôle de la reine, le gouffre obscur et bienveillant des
spectateurs, le triomphe partagé... J'imaginais un instant notre chef de chÏur, un
Polonais aux mÏurs rigoristes, qui redoutait toujours les intrigues amoureuses pourtant
inévitables au sein du groupe, découvrant à mes côtés ma petite protégée cloutée,
percée, tatouée, avec ses ongles violets et ses énormes croquenots .
Je me mis à rire, un peu cruellement sans doute, et Molly se referma sur sa voix
inutile, regardant en direction de la porte, comme si l'instant d'enchantement pouvait
revenir par là, comme si l'émotion n'était pas ce qu'il y a de plus éphémère au
monde.
Soudain la petite chambre de Soho me fit suffoquer. Impatient de la quitter, je
débitai quelques consolations qui ne sonnèrent pas bien juste.
Je reviendrai, Molly, petite fille aux oiseaux , petite figure de cire tendre. A Noël
prochain, pour chanter Haendel, à l'église Saint-Martin. Je reviendrai, apprends pour
moi une autre chanson douce.
Le visage blanc de Molly se racornit un peu sous le plâtras du maquillage fondu et
elle ne parla plus.
Ce soir-là, comme prévu, King Athur fit un triomphe, une apothéose. Eléonore fut
divine mais je ne saurai jamais si le visage cireux de Molly s'inonda de larmes au moment
du final.
A Berlin, la merveilleuse Eleonore me remarqua enfin. Une euphorie permanente me tenait
le cÏur fourbu de musique et de passion . J'étais sûr qu'elle était la femme de ma
vie, ma reine de toute éternité promise, mon étoile absolue....ce que la suite ne
confirma pas.
La tournée de Noël fut annulée et je ne la regrettai pas car c'est à ce moment-là
qu'on me proposa enfin un rôle de soliste dans" Idoméneé".
C'est seulement deux ou trois années plus tard que je me retrouvai à Londres, pour
une prestation à l'Albert Hall.
Un jour de mars un peu voilé de brume mauve, je souris au petit dieu Eros de Picadilly
Circus avant de m'enfoncer dans les replis de Brewer street .
"Aux armes d'Arthur ", on ne connaissait pas Molly. L'immeuble où se
trouvaient jadis le peep show et la petite chambre avait été rénové et la scène de
streep-tease remplacée par un commerce de jeux vidéos hurlants et clinquants.
" Yesterday......I believe on yesterday".....
Par quel miracle attendu la voix des Beatles venait-elle de succéder aux assauts
furieux du hard et du rap?
Suddenly,
I'm not half the man I used to be,
there's a shadow hanging over me,
oh,yesterday came suddenly..."
Pour la première fois de ma vie je sentis que j'avais vieilli. |