C'était un homme plutôt raisonnable. Il s'autorisait parfois des extravagances intellectuelles ou quelques escapades érotiques mais c'était autant pour se conformer à l'image des "littéraires" que par goût personnel. Ses étudiants parlaient de lui avec une légère condescendance, ses enfants le trouvaient - c'est bien naturel- un peu ringard. Sa femme n'avait aucun reproche à lui adresser.
Jusqu'à Jehanne. Il était tombé amoureux d'une jeune fille. Encore une preuve de conformisme, sans doute. On la ressasse depuis longtemps, la vieille histoire du professeur épris de son élève, Héloïse et Abélard, et tous leurs épigones plus ou moins chanceux. Il espérait que leur aventure, à Jehanne et lui, serait moins dramatique. Il en attendait un bonheur tout neuf, il était bouleversé.
Les occasions de rencontrer Jehanne ne manquaient pas. Il dirigeait la thèse qu'elle avait entreprise sur Blaise Cendrars, l'écrivain voyageur, l'homme foudroyé. Lui qui n'avait jamais quitté le continent, il ne s'identifiait guère au poète - Et en plus tu n'es pas manchot, disait en riant Jehanne, qui adorait les plaisanteries triviales et les allusions grossières, ce qui désormais l'enchantait, lui l'homme des normes.
Dans les messages qu'elle lui adressait à son bureau de l'Université, elle célébrait son corps, sa vigueur, leur harmonie. Il enfouissait les lettres dans un tiroir, tremblant que quelqu'un ne les découvre, incapable de s'en séparer.
Car il voulait tout, et c'était un dilemme. Il voulait Jehanne mais il entendait préserver sa maison sereine, son jardin, ses deux chiens, les relations sans histoires avec ses enfants, sa carrière universitaire, à mi-hauteur, comme il disait. Et surtout, les presque trente ans de conjugalité avec Irène.
Irène s'étonnait de le voir passer toute une soirée dans son bureau, vissé à l'ordinateur, lui qui, naguère, clamait si fort que rien ne remplacerait jamais le contact de la plume en or sur le papier vélin, surtout pour l'écriture de ses articles.
Il dactylographiait lui-même, désormais. Pour le suivi des thèses, le bulletin de l'université, la Société des Agrégés...
Tout le monde exige des disquettes, maintenant, ma pauvre Irène. Mentionner la Société des Agrégés impressionnait toujours Irène qui avait arrêté ses études pour l'épouser.
En réalité, il écrivait à Jehanne, il écrivait comme Jehanne, qui, elle, n'avait cure des stylos d'antan et se passionnait pour les nouvelles technologies.
Lui, il allait de découverte en découverte, de nouveauté sexuelle en nouveauté textuelle, c'était dans sa vie, le grand chambardement. Il s'acheta un ordinateur portable pour écrire dans le train, quand il partait pour une conférence. Sous prétexte de Cendrars, il écrivait à Jehanne, tout émerveillé de découvrir ses propres prouesses et celles des logiciels, en matière de caractères :
La prose du TGV :
C'est sous Windows que je t'écris
Petite Jeanne
En Arial 15, en Century
En New Roman en Vivaldi
en Mistral en Footlight en Fritz-Quad
en Courier pitch en Britannic
ma main vole sur le clavier
vvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvsssssssss
Susssure suavement le TGV
La suite restera secrète. D'ailleurs, tous ces secrets lui compliquaient sérieusement l'existence. Par exemple, d'où parler à Jehanne sans être écouté ? Comment se défaire du parfum fruité de ses longs cheveux roux ? Ou stocker leur
correspondance ? Que celle-ci fût désormais sur A4, en Times 12 et justifiée à gauche ne résolvait en rien le problème.
Certes, Irène n'entrait jamais dans son bureau. "Allergique", comme elle disait, à toute forme de technologie, elle s'occupait à des activités plutôt artistiques. Quand il l'avait connue, elle suivait les cours de l'Académie des Beaux-Arts, et récemment elle avait repris les encres sur papier, la calligraphie chinoise, les aquarelles de paysages. L'aménagement des pelouses du jardin, les bouquets de pivoines et d'asters mêlés d'eucalyptus sur la cheminée du salon, c'était encore Irène, décoratrice à domicile, véritable artiste de la maison. Lui, ses activités professionnelles l'avaient souvent appelé au dehors. Et de plus en plus.
Il redoutait que la standardiste de l'Université n'entendît les conversations téléphoniques, toujours brûlantes avec Jehanne. Par exemple, quand il citait le poète :
Le ventre un disque qui bouge
la double coque des seins passe sous les ponts arc-en-ciel...
Alors, il s'acheta un hola son digital. Après avoir vilipendé pendant des années ces engins du diable, il célébra la floraison des digital. Irène s'étonna encore. Mais, après tout Cendrars était un écrivain de la modernité et voici qu'il se mettait à s'identifier à lui.
Tout de même, ne devenait-il pas l'objet de la curiosité des autres ? Il en concevait malaise et culpabilité, il dormait mal, Jehanne riait. Achète-toi un modem, disait-elle, nos dialogues seront plus discrets.
Un modem ? Il entendait : "mode : aime !" Oui ! Un modem? Il eut pourtant quelques réticences car il détestait se sentir incompétent. Lui, le spécialiste de Cendrars, se trouva affreusement humilié, quand, après le départ de l'installateur, il dut s'avouer qu'il était loin d'avoir tout compris dans le maniement du courrier électronique. Et Jehanne était bien la dernière personne à qui il demanderait le mode d'emploi.
Ils choisirent leurs adresses. Elle, c'était jehanne, point, demontmartre, en un seul mot, point com. Lui, c'était Blaise, Blaise point com. Il y avait là une forme de langage qui lui procurait une grande jouissance. Sous le signe de Blaise, " poète fou de technicité " ( c'était la partie la plus pertinente de la thèse, et il en était largement responsable), ils feraient l'amour en virtuel, ils se maileraient, se mêleraient. Ils communiqueraient en points com, ils s'aimeraient sur serveur. Sans laisser de trace.
Malgré cela, une visite de ses enfants, un sourire ironique de ses collègues le laissaient plongé dans des abîmes d'angoisse. Il se sentait lisible comme un écran, n'allait-on pas, rien qu'en le regardant, déchiffrer les signes de sa nouvelle adolescence, si ardente et si folle ?
Irène lui semblait distante. Et souvent absente. Mais n'était-ce pas lui qui était absent, ou seulement présent pour son modem ? Il se sentait incapable de communiquer avec elle. Heureusement, ils se contentaient de maints sujets de conversation sans risque : tailler les rosiers, montrer le plus jeune des chiens au vétérinaire, donner leur ancien tapis de chambre à leur fille aînée. Ils remplissaient ainsi leur espace conjugal depuis très longtemps et "Blaise" s'accommodait encore de cette situation. D'ailleurs il pensait à autre chose. Par exemple, il entendait Jehanne qui murmurait :
L'amour pâme les couples dans l'herbe haute et la chaude
syphilis rode sous les palmiers
Viens dans les îles perdues du Pacifique !
Et il y allait, au moins sur son écran. Il délirait en Blaise, il la baisait, la petite Jehanne, dans un wagon-lit, comme un grand morse, comme un boucher à Galveston, comme un brigand khoungouze. Il la prenait en virtuel sur le canal de Panama, dans une chapelle à Sienne, comme un soudard d'Irkoutsk.
Cependant, au plus fort de sa passion, il dut accepter de voir un peu moins souvent Jehanne, car elle tenait à rédiger la thèse sans son secours. Heureusement, il y avait l'écran. Lui, l'exégète, il ne se serait jamais cru aussi créatif : il mailait à tour de doigts, il jouait de son infatigable serveur, il jouissait de son metacrawler.
Quand il allumait l'écran, puis palpait la souris pour décocher la flèche du Cupidon électronique, guidant celle-ci de fenêtre en fenêtre vers la boîte aux lettres, il ressentait une très forte excitation. La réception du message, son affichage à l'écran, le mettaient en transes. Les mots, les mots, avec leurs petits corps fébriles, arrivaient à la file, pressés, vibrants, vivants. Ils se bousculaient sur les lignes, ils clignotaient pour lui, parfois lubriques comme la pupille d'une belle de nuit, parfois pudiques comme le pâle sourire de la petite Jeanne de France. Et quelle détresse quand il recevait, choc brutal, la ligne anodine : pas de nouveau message sur le serveur ...
Dès qu'un bruit de moteur lui signalait le retour d'Irène après son cours de yoga ou d'ikebana, il précipitait la flèche sur la petite croix en haut à droite, l'écran retrouvait alors sa virginité et lui une feinte innocence.
Evidemment, quand il recevait un courrier de Jehanne, il s'imposait, pour des raisons de prudence tout à fait élémentaires, de le faire disparaître aussitôt. Il s'appliquait, en néophyte, à bien manipuler sa boîte à courrier, appuyait soigneusement sur trash et regardait rêveusement les mots d'amour s'enfuir. Le plus étrange, c'est qu'alors même que le message s'évanouissait de l'écran, sa charge érotique se faisait sentir encore plus violemment. C'était un moment exaltant et frustrant où il lui semblait toucher l'impalpable. Il restait figé sur son siège tournant, la souris tremblante au creux de sa main moite.
Certes, il était pénible de se séparer d'une littérature aussi riche, mais il n'était pas fou : le bruissement du vent dans les rosiers, le jappement du jeune chien, une aquarelle d'Irène sur le piano, lui rappelaient tout ce qu'il ne voulait pas perdre.
Il y eut un moment où, à son goût, Blaise, le vrai, occupa beaucoup trop Jehanne : la date de la soutenance approchait. La thèse ne serait sans doute pas un événement dans l'histoire de la critique littéraire mais dans la vie de " Blaise ", elle serait le souvenir indélébile d'un cataclysme amoureux. Ensuite, il n'y aurait plus la couverture de Blaise, pour leur relation... Allons, se dit-il, on pourrait probablement envisager une publication ?
Jehanne, Jehanne, viens vers moi sur mon cÏur, affichait-il sur plein écran...
La soutenance eut enfin lieu. La thèse ne reçut pas d'exceptionnelles félicitations mais Jehanne recueillit des sourires charmés. Lui, il eut l'impression que ses collègues le battaient froid. Etait-il au bord de la paranoïa ?
Pour fêter sa réussite, Jehanne invita des quantités de gens, professeurs, étudiants dans la maison de campagne de sa mère. Tout un week-end. Je préparerai du foie de tortue, du jambon d'ours canadien, de l'iguane sauce caraïbe, pour cinquante personnes, ce sera frénétique, promettait Jehanne. Il en conçut de la jalousie. Il fallait transmettre l'invitation à Irène. Heureusement, elle la déclina, un stage Taï-Chi, avec un maître venu spécialement du Japon.
La maison de campagne était très vaste, déjà bruissante de convives quand il arriva. Jehanne lui présenta sa mère, il s'étonna qu'elle ne lui eût jamais parlé d'elle jusque là, à vrai dire il ne s'était guère soucié des autres relations de Jehanne.
C'était une femme du même âge que lui, grande, plutôt belle, un peu intimidante. Elle portait un châle de cachemire et caressait un grand chat persan. Il pensa - c'était le genre de réflexion qu'il lui faudrait garder pour lui - que Jehanne avait une allure plus "féminine". Il trouva peu de traits communs entre la mère et la fille.
En revanche, il y avait là quelqu'un qui ressemblait étonnamment à Jehanne : un garçon aux cheveux cuivrés, au teint pâle, qui avait la même façon de s'exprimer sans finir ses phrases. Avait-elle un frère ? Hélas, non. Aymeric, un ami, dit Jehanne en lui présentant le jeune homme. L'ami ne jeta pas un regard sur le digne professeur et Jehanne repartit avec lui verser du vin de Californie.
Blaise s'efforça d'entretenir une conversation avec la mère de Jehanne, mais celle-ci s'éclipsa très tôt, le panier de son chat persan à la main, elle devait rentrer en ville, un rendez-vous important.
Dansons, dit Jehanne qui tanguait délicieusement. On poussa les meubles, elle prit la main d'Aymeric et l'entraîna rapidement vers la véranda.
Blaise ne voulut pas en voir davantage, il se sentit rompu, jeté, un homme-kleenex, un homme foudroyé. Il s'élança sur l'autoroute, roulant sur ses quatre plaies, comme écrivait son homonyme. La poésie de l'autoroute qu'il avait souvent évoquée pour Jehanne, la géométrie de la nuit qu'on dévore, le sifflement des vitres comme un froissis de femmes, il n'y avait plus rien de tout cela, rien qu'un conducteur hagard, pressé de rentrer au port. Mais quel lieu pourrait le guérir d'une telle rupture ?
Par réflexe, il rentra chez lui. En habitué des scénarios de roman et des clichés littéraires, avant même d'avoir en main la commande automatique du garage, il savait ce qui l'attendait. L'un des chiens aboya dans le silence. Il alluma l'halogène. Sur le piano, l'aquarelle d'Irène avait disparu, dans l'atelier qu'elle s'était aménagé, manquaient la plupart de ses encres et de ses calligraphies.
Pour s'épargner la scène rebattue dans laquelle le héros piteux ouvre un à un les tiroirs vides de la commode, il fila droit vers son bureau. L'écran de l'ordinateur diffusait une lumière spectrale, le moteur murmurait une mélodie impassible. Il s'assit. La souris trottina sur son aire. Un message de Jehanne ? Une explication ? Il était prêt à toutes les recevoir, un regret, un mot ?
La petite flèche de Cupidon défait erra, mal guidée par sa main haletante. Il s'impatientait : déclencher communicator, foncer vers la boîte à courrier... Ah, que s'affiche connexion, hôte contacté, envoi de l'information, plus vite, il avait mal...oui, il avait un mail.
Mais ce n'était pas Jehanne. C'était un mail d'Irène.
Cher Blaise, écrivait Irène - mais comment diable ?- ne me regrette pas, ne regrette pas non plus l'aquarelle sur le piano, ni mes encres de Chine, tu les retrouveras sur la Toile, je les ai scannées, pour mon site et je crée maintenant des sculptures en 3D.
Pardonne-moi d'avoir lu ton courrier : c'était si tentant. Tu ignores, pauvre Blaise, qu'il ne suffit pas d'appuyer sur trash, pour éliminer les messages que tu reçois, il faut aussi faire suppr. Oui, pardonne mon indiscrétion, j'ai fouillé ta corbeille électronique, exploré ton presse-papiers, je sais tout des lettres de Jehanne et ce que tu écris, toi, c'est encore plus remarquable, peut-être désireras-tu publier cela un jour ? Tous tes messages se lisent encore dans sent, classés par ordre chronologique, tu n'as qu'à aller voir.
Quant à moi, poursuivait Irène, clique sur fichier joint, tu auras une idée de mes occupations. Accablé, il cliqua. Ce n'était plus le petit clic alerte qui révélait les roses messages de Jehanne, non, c'est avec des clics sinistres que défilèrent des photographies numérisées, très esthétiques, accompagnant une relation circonstanciée et fort leste - quoique d'une facture maladroite - des prouesses posturales du professeur de yoga. Il était question aussi de l'inventivité du maître en ikébana, de la minutie du calligraphe chinois et de la technique très sûre, quoique traditionnelle, de l'encadreur d'aquarelles. C'était raconté sans fioritures : Irène ne prenait pas la peine de convoquer le Lac Baïkal et tous les sables de Gobi pour parler du plaisir, et elle faisait des fautes de frappe.
Blaise en fut atterré. Mais, poursuivait Irène, il ne s'agissait que d'oublier l'absence de ton regard sur mon corps, ton indifférence et tes silences. Aujourd'hui, j'ai fait un autre choix. Définitif. Ne cherche pas à me joindre d'une autre façon que virtuelle. Tu garderas la maison, j'en fréquente une plus vaste encore et plus chaleureuse, les enfants n'ont plus besoin de moi et je sais que tu prendras soin des chiens, d'ailleurs, j'ai toujours eu un faible pour les chats.
Ma nouvelle vie, c'est avec celle qui m'a tout appris de la technologie, mon initiatrice en mac, la spécialiste du pentium, celle qui m'a accompagnée dans ma métamorphose. Elle est informaticienne, et elle a bien d'autres qualités. Tu l'as aperçue ce soir, elle est belle, n'est-ce pas ? J'ai choisi de couper, Blaise, finies les formes automatiques de notre mariage convenable, j'ai choisi d'ouvrir une nouvelle fenêtre, je réorganise, j'inverse la casse, je me libère.
Adieu, Blaise. Sois raisonnable.
Elle avait signé : Irène point free.
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