J'ai longtemps regardé les arums comme des fleurs catholiques,
trop lisses et trop apprêtées, réservées aux gerbes rigides et
aux corbeilles conventionnelles. Je les voyais sur les photos
des mariés ridicules, posant dans un studio de photographe ou
sur la pelouse trop verte d'un manoir loué pour un samedi.
C'étaient les fleurs de la cérémonie dite solennelle qui, autrefois,
déguisait les petites filles en mariées impubères, à force d'organdi
et d'aumônières en dentelle. Spectacle incongru et vaguement pervers,
le défilé des communiantes entrant à l'église, robes blanches
et paupières baissées, la senteur de l'encens, le parfum des arums.
Les fleurs virginales imitaient exactement la pâleur et la flamme
vive des cierges que les communiantes serraient dans leur main.
Tout ce blanc suait l'ennui et l'hypocrisie.
J'ai longtemps considéré les arums comme des fleurs froides et
figées.
Jusqu'à l'année dernière. C'est à Mexico que j'ai découvert la
vie des arums. Avant même de découvrir leur nom - alcatraz
en espagnol - , je les ai vus foisonner en peinture, charger les
bras des marchandes, affirmer la sensualité du monde.
Je les ai découvert d'abord dans les fresques de Diego Riveira,
puis douloureux, dans les peintures de Frida Kahlo, je les ai
vus fleurir sur le marché de Coyoacan, posées à même le sol ou
sur une étoffe bariolée, imités en plastique, reproduits par les
peintres du dimanches, photographiés, sculptés, modelés, fabriqués
en papier mâché.
Soudain, les alcatraces m'ont livré leur histoire. Au
centre de Mexico, sur le Zocalo, la grande fresque de l'Hôtel
de Ville, Riveira représente un marché aztèque, tel que peut-être
le découvrit Cortez. Des femmes tendent leurs bras chargés d'alcatraces.
Ailleurs, le peintre en fait un symbole de l'oppression : les
mêmes femmes, courbées sous le poids des fleurs, offrent leur
fardeau aux colonisateurs. Les Espagnols prennent toutes les richesses,
même les plus modestes, les fleurs, pour les acclimater dans leur
pays. Ils ne retiennent pas le nom de la fleur, ils se l'approprient,
ils la renomment : alcatraz, et ça deviendra le nom d'une
prison. Quelle ironie. Comme il est chargé d'ambivalence, l'alcatraz
: il dit l'oppression, la mort, mais ce qu'il dit le plus souvent,
c'est l'amour.
Le "nu aux alcatraces": au musée de Xochimilco,
je restai fasciné par ce dos nu, brun, désirable que la délicatesse
de la fleur rend plus charnel encore. C'est l'alcatraz qui
exhibe ce que le portrait s'interdit par pudeur de dévoiler :
le sexe féminin ouvert, offert, triomphant
J'ai oublié la fleur unique des premières communiantes, au profit
des peintures de l'amour. Je n'ai plus en mémoire que la sensualité
des femmes, les autels des églises mexicaines, chargés de jasmin,
d'hibiscus, de lauriers, les couronnes de fleurs tressées des
pèlerins de Chalma, les arums en brassées gigantesques mêlés aux
bougainvillées ( quel est donc leur nom d'origine, à ces miracles
de lumière pourpre ?), aux fleurs des citronniers.
Mon compagnon et moi, nous traversions le pays basque espagnol,
ciel chargé d'orage et balcons revendicatifs ornées de drapeaux.
Sur les bords des routes, aux portes des fermes, dans chaque modeste
jardin fleurissaient les alcatraces, car je ne les appelle
plus jamais "arums" tant ce nom, résonnant comme un
psaume en latin dans une église déserte, me semble éloigné de
la réalité foisonnante des fleurs mexicaines.
La vision des fleurs, ici courbées par le vent, un peu malingres,
presque sauvages, me bouleversa. Les alcatraces me ramenaient
à San Angel, à Coyoacan, dans la chaleur et le bruit d'un dimanche
en couleurs, elles superposaient à travers les siècles et les
multiples formes de servage, les gestes des indiennes et ceux
des paysannes basques, elles me parlaient à la fois la langue
de Fuentes et celle, mystérieuse, de la Viscaya.
Elles me montraient la procession des communiantes surgies de
mon enfance à travers un nouveau prisme.
Les prairies et les villages défilaient et j'étais maintenant
attentive seulement aux parterres de fleurs blanches, la robe
indienne et la lourde tresse de Frida Kahlo venaient réchauffer
l'atmosphère d'un printemps froid.
J'avais envie de partager toutes ces images confuses avec mon
compagnon. Comment commencer ? Tiens, des arums. Trop niais. Regarde,
tu as vu les arums ? Mais il voyait autre chose, que je ne voyais
pas. La route. Il voyageait aussi dans son domaine intérieur.
Tu connais ces fleurs ? Evidemment, il les connaissait, et même
elles lui rappelaient, si j'avais bien écouté ses souvenirs d'enfance,
une morne cérémonie, elles avaient pour lui aussi, l'odeur de
la dévotion feinte.
Comment communiquer le velouté de la fleur ou le toucher rêche
du parchemin - le papier "amate"- où se répète en frise
l'enroulement du pétale unique ?
Alors, je n'ai rien dit. La forme de silence qui s'était installée
entre nous empêchait la parole de surgir légèrement. La campagne
a fait place au bord de l'Atlantique et nous sommes restés, mon
compagnon et moi, chacun dans notre monde intime, sans rien dire.
Il n'a pas vu les alcatraces et moi je ne sais rien de ce qu'il
rêvait, en ce jour d'avril, sur la route, tout près de Guernica
.