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Une photographie de
Mari Mahr

Les arums

par Guillemette de Grissac

Sélection du mois de février 2002


J'ai longtemps regardé les arums comme des fleurs catholiques, trop lisses et trop apprêtées, réservées aux gerbes rigides et aux corbeilles conventionnelles. Je les voyais sur les photos des mariés ridicules, posant dans un studio de photographe ou sur la pelouse trop verte d'un manoir loué pour un samedi.

C'étaient les fleurs de la cérémonie dite solennelle qui, autrefois, déguisait les petites filles en mariées impubères, à force d'organdi et d'aumônières en dentelle. Spectacle incongru et vaguement pervers, le défilé des communiantes entrant à l'église, robes blanches et paupières baissées, la senteur de l'encens, le parfum des arums. Les fleurs virginales imitaient exactement la pâleur et la flamme vive des cierges que les communiantes serraient dans leur main. Tout ce blanc suait l'ennui et l'hypocrisie.

J'ai longtemps considéré les arums comme des fleurs froides et figées.

Jusqu'à l'année dernière. C'est à Mexico que j'ai découvert la vie des arums. Avant même de découvrir leur nom - alcatraz en espagnol - , je les ai vus foisonner en peinture, charger les bras des marchandes, affirmer la sensualité du monde.

Je les ai découvert d'abord dans les fresques de Diego Riveira, puis douloureux, dans les peintures de Frida Kahlo, je les ai vus fleurir sur le marché de Coyoacan, posées à même le sol ou sur une étoffe bariolée, imités en plastique, reproduits par les peintres du dimanches, photographiés, sculptés, modelés, fabriqués en papier mâché.

Soudain, les alcatraces m'ont livré leur histoire. Au centre de Mexico, sur le Zocalo, la grande fresque de l'Hôtel de Ville, Riveira représente un marché aztèque, tel que peut-être le découvrit Cortez. Des femmes tendent leurs bras chargés d'alcatraces. Ailleurs, le peintre en fait un symbole de l'oppression : les mêmes femmes, courbées sous le poids des fleurs, offrent leur fardeau aux colonisateurs. Les Espagnols prennent toutes les richesses, même les plus modestes, les fleurs, pour les acclimater dans leur pays. Ils ne retiennent pas le nom de la fleur, ils se l'approprient, ils la renomment : alcatraz, et ça deviendra le nom d'une prison. Quelle ironie. Comme il est chargé d'ambivalence, l'alcatraz : il dit l'oppression, la mort, mais ce qu'il dit le plus souvent, c'est l'amour.

Le "nu aux alcatraces": au musée de Xochimilco, je restai fasciné par ce dos nu, brun, désirable que la délicatesse de la fleur rend plus charnel encore. C'est l'alcatraz qui exhibe ce que le portrait s'interdit par pudeur de dévoiler : le sexe féminin ouvert, offert, triomphant

J'ai oublié la fleur unique des premières communiantes, au profit des peintures de l'amour. Je n'ai plus en mémoire que la sensualité des femmes, les autels des églises mexicaines, chargés de jasmin, d'hibiscus, de lauriers, les couronnes de fleurs tressées des pèlerins de Chalma, les arums en brassées gigantesques mêlés aux bougainvillées ( quel est donc leur nom d'origine, à ces miracles de lumière pourpre ?), aux fleurs des citronniers.

Mon compagnon et moi, nous traversions le pays basque espagnol, ciel chargé d'orage et balcons revendicatifs ornées de drapeaux. Sur les bords des routes, aux portes des fermes, dans chaque modeste jardin fleurissaient les alcatraces, car je ne les appelle plus jamais "arums" tant ce nom, résonnant comme un psaume en latin dans une église déserte, me semble éloigné de la réalité foisonnante des fleurs mexicaines.

La vision des fleurs, ici courbées par le vent, un peu malingres, presque sauvages, me bouleversa. Les alcatraces me ramenaient à San Angel, à Coyoacan, dans la chaleur et le bruit d'un dimanche en couleurs, elles superposaient à travers les siècles et les multiples formes de servage, les gestes des indiennes et ceux des paysannes basques, elles me parlaient à la fois la langue de Fuentes et celle, mystérieuse, de la Viscaya.

Elles me montraient la procession des communiantes surgies de mon enfance à travers un nouveau prisme.

Les prairies et les villages défilaient et j'étais maintenant attentive seulement aux parterres de fleurs blanches, la robe indienne et la lourde tresse de Frida Kahlo venaient réchauffer l'atmosphère d'un printemps froid.

J'avais envie de partager toutes ces images confuses avec mon compagnon. Comment commencer ? Tiens, des arums. Trop niais. Regarde, tu as vu les arums ? Mais il voyait autre chose, que je ne voyais pas. La route. Il voyageait aussi dans son domaine intérieur. Tu connais ces fleurs ? Evidemment, il les connaissait, et même elles lui rappelaient, si j'avais bien écouté ses souvenirs d'enfance, une morne cérémonie, elles avaient pour lui aussi, l'odeur de la dévotion feinte.

Comment communiquer le velouté de la fleur ou le toucher rêche du parchemin - le papier "amate"- où se répète en frise l'enroulement du pétale unique ?

Alors, je n'ai rien dit. La forme de silence qui s'était installée entre nous empêchait la parole de surgir légèrement. La campagne a fait place au bord de l'Atlantique et nous sommes restés, mon compagnon et moi, chacun dans notre monde intime, sans rien dire. Il n'a pas vu les alcatraces et moi je ne sais rien de ce qu'il rêvait, en ce jour d'avril, sur la route, tout près de Guernica .

 



Guillemette de Grissac