(c) Mari Mahr

Ma vieille table à mots

de Jean-Marc la Frenière

 

À Jean-Marie

 

C'est une vieille table en bois, à tenons et mortaises. Ses jambes sont en merisier et son ventre en érable. On voit encore des entailles d'espérance faire suinter le sucre. Quand on y parle, les mots soutiennent le pain et tiédissent la soupe. Chacun met son grain de sel dans la salière du cœur, son grain de poivre pour épicer le temps. J'y dessine l'azur et j'y mange les mots. J'écris le pain, le vin à même l'amitié. Les taches d'encre s'emmêlent à celles des blessures, celles du vin aux épluchures du sens. Les paumes y laissent des pépins et les regards des oeufs qui éclosent en images. Quand elle laisse une écharde, c'est pour semer ailleurs une patte ou un rire, dans une nouvelle maison ou la besace des errants. Mes enfants déjà cultivent d'autres tables pour mes petits-loupiots.

Ce sont les souvenirs qui patinent son bois. Elle reflète les larmes, les cris et les rires des enfants, leurs doigts collés de soif ou tachés d'absolu. Ses veines les plus sombres soulignent les départs et les bleus sur les pattes les fins de mois trop serrées. Elle n'aime pas les nappes mais les coudes sur la table et les pieds sur les chaises. Elle montre son bois nu comme l'été ses seins. Tant de doigts ont caressé sa peau, il en reste toujours les lignes d'une main dessinant une route entre les nœuds de bois. Il y a des miettes de pain coincées entre les planches. C'est un garde-manger pour le rêve des oiseaux.

C'est une table mise à la dernière minute avec un vin mal écrit, une encre qui picote et des virgules en sauce. C'est une table ouverte au regard des étoiles. Entre la cancoillotte et l'aloyau, les mots s'écrivent des bafouilles. On y mange sur le pouce avec des dents de loup. On y mange lentement avec des dents de lait. On y mange sur le sable quand la marée des rires laisse place au jusant. On y fait des feux de camp, des voyages, des poèmes avec du pain d'épices et des cerises à l'eau-de-vie.

C'est une table à la bonne franquette, les petits mots dans les grands plats, les grandes phrases dans les soucoupes, les idées dans les tasses ébréchées, les bras de chaise en accolade, les orteils qui louchent sur le bord des pattes et le pain du partage qui trousse des sourires. Je la soupçonne la nuit d'inviter des oiseaux, des racines en ribaude et des fleurs sans ombre.

C'est une table en bois doré comme une tarte aux pommes. Les arbres s'en approchent pour y voler des fruits. Des milliers de matin ont chantourné sa voix. Elle a l'écorce amère d'un citron ou la peau douce d'un litchi, un juron pour la frime partageant ses graillons. Elle peut tout donner mais elle sait tout prendre, les plumes des petits piafs ou l'olive à la bouche. Cette amoureuse nonchalante cache un rêve géant. J'ai écrit tant de lettres par-dessus son épaule. Elle vieillit sans vieillir.

Tout ici prend son temps. Rien ne presse que le jeu des regards, les jeux de mains, les jeux de pieds, les jeux de mots. Pour un enfant le monde à la taille d'un merle, celui de l’œil qui le regarde. La table sent la terre, l'âcre odeur des bois, les joues rouges des pommes. Elle a gardé vivante chaque odeur nouvelle et le bruit des palabres réchauffant le café. Il a gardé l'appel des forêts dans le grain de ses planches. Elle s'étire en langueur ou se dresse en épis entre l'homme et sa faim.

C'est une table à panneaux qu'on rallonge ou rapetisse. Elle a pris l'habitude d'agrandir l'espace, de dépasser le temps, d'inviter l'horizon jusqu'au bord des assiettes. Quand il m'arrive d'écrire comme des mots d'enfant sur une page de lumière, c'est le bois de la table qui guide mon crayon. Chaque matin la journée met ses cuisses pour aller au jardin. Elle s'en va ramasser des muguets pour la table et des bouquets d'oiseaux pour nourrir les vitres. Elle réveille en passant le rire des fougères et l'odeur des pins.

C'est une table ouverte aux épices qui chantent, aux sons des flûtes à vin, à la langue des pochards qui troquent pour un soir leur sale gueule de bois pour un civet d'espoir. Les cartes sur la table ont le trèfle nomade et le cœur sur la main. On échange deux piques pour un valet de menthe et l'as de carreau pour des voyelles immenses. Quand la lune met bas, les mots nous étourdissent. Les idées piquent en vrille dans les yeux des poèmes.