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Une aquarelle de Valérie Constantin

La pêcheresse

par Joseph Faucher

 

Personne pour contredire les ragots au village, ils s’étaient tus. Albert était cocu. Albert n’en parlait jamais. Il savait pour sa Manon. Tous les visages répétaient le même trouble. Tous les regards, le même désir. Tous les silences, le même appel. Il suffisait d’un regard et Manon choisissait lequel ce jour-là la retrouverait derrière le hangar à bateau, dans la baraque des filets ou derrière la boutique du boucher. Tous y étaient passés.

C’était sans mal, Albert ne vivait que pour la pêche.

Albert ne cabotait jamais seul. Manon l’accompagnait.

Ce n’était ni par culpabilité ni par dévotion. Manon aimait le temps passé avec Albert en mer.

L’instinct d’Albert leur servait de guide. Il suivait un oiseau, un nuage, un reflet. Manon se laissait bercer par le toussotement du moteur, le ballottement des vagues, l’odeur.

Passé le dernier brise lame, Albert n’avait d’yeux que pour les fesses de Manon. Elles étaient dodues, rondes, réputées.

Albert attendait le signal. Manon bougeait une fesse. Il devait ralentir. Au mouvement de la seconde, il devait jeter l’ancre, lancer les filets, attendre.

Au bout d’un moment, Manon demandait à se mettre à l’eau. Au bout du treuil, Albert avait installé une planche. Il hissait Manon et la déposait dans l’eau.

C’était merveille de la voir nager autour du bateau. Bientôt l'onde bleu-verte se teintait de gris. Ils avaient senti. Manon. Le premier frisson. Ils approchaient. L’eau coulait sur son corps, se répandait. Le second frisson lançait la course. De partout, ils arrivaient. De toutes les formes, de toutes les couleurs. Ils tournaient. Ils virevoltaient. Il n’y avait plus d’espèces. Il n’y avait que Manon trop belle pour être vraie.

Au troisième frisson, Manon se tournait vers Albert.

- Tu dois pêcher.

Le treuil levait, déposait Manon sur le pont. Un chocolat chaud et une serviette l’attendaient. Albert délaissait la planche, accrochait son filet, pêchait. À chaque tour de manivelle, son regard s’éclairait. Ils étaient trop. Le filet débordait. Le treuil pliait, passait tout juste la rampe. Le déferlement. Le pont regorgeait de poissons.

 

Albert était toujours surpris par leur regard. Ils suffoquaient. Les branchies cherchaient l’oxygène qui n’arrivait plus. Pourtant ils avaient ce regard. Même au marché les gens remarquaient. Leur chair était tendre, leur regard fasciné. Ils étaient morts heureux.

Albert n'avait plus qu'à mettre le cap sur le village.

En vue du port, Albert n’avait d’yeux que pour les bateaux. Jusqu’à voir leur ligne de flottaison. Quand enfin il en trouvait une à raz les flots, Albert se réjouissait. Un qui a fait bonne pêche. Comme lui. Il suffisait d’un pêcheur et Albert pouvait rentrer sans remords. Les jours où les coques étaient trop hautes, Albert jetait quelques poissons par-dessus bord. Ils reviendraient le lendemain. Ils feraient tout pour revenir.

Un jour une voiture arrêta devant le café des pêcheurs. Un homme cravaté en sortit. Il demanda Albert. Il était armateur. Il avait entendu parler d’Albert et de ses prises. Lui possédait un gros bateau. Albert pouvait en être le capitaine. Avec douze hommes sous ses ordres. Des sonars pour les récifs, des satellites pour ne pas s'y perdre, des grues pour les poissons. Finis les aléas de la pêche. Finis les doutes. Chaque semaine il recevrait un chèque.

Albert souriait. Un gros bateau. Capitaine. Douze hommes. Manon serait fière de lui. Mais Manon ne consentirait jamais à se mettre à l’eau avec douze hommes autour. Avec les fesses ça ne ratait jamais. Avec les machines, il ne pourrait peut-être pas trouver les poissons.

L’armateur entendit le silence d’Albert. Sut qu’il devait l’interrompre. Il entraîna Albert. Ils visitèrent le port, le bateau d’Albert. Il lui offrait tellement plus.

La porte du café refermée, il n’y eut qu’un sujet autour de toutes les tables.

Albert ne pêchait jamais sans sa Manon. C’est elle qui savait où était le poisson. Albert ne pourrait jamais le dire à l’armateur. Il ne pourrait pas sortir avec douze hommes et sa Manon. Sans Manon il ne pouvait rien. Peut-être que le visiteur savait pour Manon. Il la voulait elle. Le bateau c’était un appât. Pour Manon. Pour Albert. Albert n’accepterait pas. Il préférerait garder sa Manon et son caboteur. C’était donc sans danger.

Les femmes croisèrent l’étranger au marché. On sut. Un armateur au village. Il restait quelques jours. Son offre. Le bateau, les hommes. Pourquoi à Albert ? Pourquoi pas à leur mari ? Qu’est-ce qu’il a de plus ? Des poissons. Il en a toujours plus.

Alors il faut que leurs hommes attrapent autant de poissons. Il faut qu’ils pêchent comme Albert.

Albert tient ça de sa Manon. Il ne prend jamais la mer sans sa Manon.

Elle se met à l’eau pour attirer les poissons.

C’est le moins qu’elle puisse lui donner en retour.

Elles aussi pouvaient accompagner leurs maris. Se lever à trois heures. Passer la journée en mer. Se mettre à l’eau.

Les colères vacillèrent.

De l’autre côté il y avait un bateau plus gros. Un salaire. Des hommes d’équipage. Capitaine. Il y eut des rires.

Les femmes auraient pu entendre celui des hommes au café.

Elles avaient décidé. Elles iraient à la mer. Elles plongeraient. Demain la pêche serait bonne.

Dans toutes les chambres ce soir-là il y eut la même discussion. Pas un homme qui voulut être capitaine. Pas une pour se laisser narguer par Manon. Elles étaient aveuglées par le salaire. Eux étaient aveuglés par leur bateau. Les femmes avaient décidé. La discussion était donc inutile.

Au matin, les silhouettes étaient innombrables. Albert sourit. Tout ça pour un bateau. Il fallait avoir la pêche. Et pour ça, ça prenait une Manon.

Au milieu des silhouettes, celle de l’armateur. Le bonjour des femmes. Il répondit à chacune mais ne s’arrêta que pour Manon. Souhaita bonne pêche à Albert. Partit.

Les femmes maugréèrent. Elle ne l’aurait pas celui-là.

Les femmes se souhaitèrent du temps beau, une mer clémente, pas trop froide, une bonne pêche.

Manon s’installa sur son petit fauteuil à l’arrière du bateau et n’eut d’yeux que pour la mer. Albert hésita un moment, aperçut un oiseau qui rasait les flots, partit.

Les autres bateaux suivirent en emportant femmes et maris. Les pêcheurs ne savaient où aller, les femmes moins encore où pêcher. Ils hésitèrent. Elles attendirent.

Les femmes se mettraient à l’eau. Que les hommes choisissent où.

Les hommes n’osaient pas.

Ils avaient pêché la veille. Qu’ils y retournent.

Ils n'avaient rien à perdre. Après tout, ce serait la faute des femmes.

Les bateaux se mirent en route. Les femmes n’avaient nul part où s’asseoir. Les vagues les malmenaient.

Il y eut partout la même récrimination. Albert lui offrait un banc.

Ils n’avaient pas demandé qu’elles viennent.

C’est pour eux qu’elles étaient là. Pour qu’ils ne restent pas toute leur vie sur un caboteur.

Les hommes étaient sans argument.

Les moteurs s’arrêtèrent. Les ancres furent mouillées.

Les hommes jetèrent les filets, remontèrent les treuils, tendirent les cordes.

Les femmes hésitèrent.

Voulaient-elles ou non ?

Manon avait un siège, elle, pour se mettre à l’eau. Et pour en sortir.

Ils n’avaient jamais demandé qu’elles se mettent à l’eau.

C’est pour eux qu’elles se mettaient à l’eau. Pour qu’ils aient un vrai bateau.

Ils avaient déjà un vrai bateau.

Ils voulaient les empêcher de se mettre à l’eau.

Les hommes étaient toujours sans arguments. Ils tissèrent des noeuds. Les femmes y glissèrent un pied. Les treuils furent baissés.

Un premier orteil effleura l’eau. Le sang froid. Le cri. Les bras agrippèrent le câble, grimpèrent.

Au village, ils ne sauraient pas de toute façon.

Le regard du pêcheur était sans merci. Lui savait. Les poissons sauraient.

Une autre se plongea toute entière. Et se tût. Il fallut une heure entière et tout le café à bord pour la ramener parmi les espèces à sang chaud. Le pêcheur ne sut jamais si elle avait attiré quelques poissons.

Une autre laissa un orteil trempé, demanda à être remontée. Les poissons remplirent le pont du navire. Elle était fière. Elle aussi était une pêcheresse. Le pêcheur la dévisagea. La veille, il en avait pris le double. Lui était pêcheur.

Une autre se mouilla jusqu’aux genoux. Il y avait déjà l’odeur des poissons, il y eut celle du varech. L’estomac n’y résista pas. Quelques poissons y virent bombance mais repartirent sitôt la fin du festin.

Une autre se laissa descendre jusqu’aux fesses. Elle y resta un moment puis demanda à être remontée. Le mari pêcheur hésita. Manon se baignait réellement. Les poissons devaient savoir, ils ne furent que quelques-uns à venir s’y prendre.

Manon hésita ce jour-là. Toutes ces femmes.

Albert n’insista pas. Il descendit les filets, en attrapa quelques-uns.

Partout sur la mer, la même discussion. La même accusation. La même honte. Les cales à demi vides. Et pour finir le même silence ponctué du bruit des moteurs.

Ce soir-là, Albert accosta dans un port à demi désert. Les bateaux rentraient lentement.

Chacun vaquait à ses mailles, mais tous avaient la même curiosité. Albert déchargea une barrique de poissons. La pêche avait été moyenne pour lui aussi. Or, Albert en eut une seconde. Les regards échangés entre femmes et maris ne pardonnaient pas.

Au café du port, il y avait un même constat. Albert a sa Manon. Eux ils ont leurs femmes. Les poissons font la distinction.

Au cercle des femmes on aurait pu entendre une femme dire qu’elle n’avait guère de succès avec les poissons, une autre se déclarer incommodée par leur odeur, une autre conclure à quelque allergie à la mer. Mais tout cela fut tu. Elles retourneraient en mer le lendemain.

Au matin, une seule manquait. Le froid d’avant le soleil. Le verbe était plus bas. Les corps mieux coordonnés. Elles savaient. Les bateaux furent chargés. Puis il y eut cette attente. Albert triait ses filets, rangeait ses filins, lavait le pont. Il n’arrivait pas à ne pas voir. Elles attendaient Manon. Elle arriva, s’immobilisa. Sa détresse n’échappa à aucune. Seul Albert y répondit. Il attrapa son sac, lui tendit la main, l’installa à la barre. Personne ne bougea. Le regard des pêcheurs était égaré. Mais les épouses veillaient. Il en fut une pour larguer une amarre. Le mouvement fut lancé.

Albert tarda. Manon et lui échangèrent un regard. Il savait. C’était inutile de prendre la mer ce jour-là.

En mer ce jour-là, on put entendre des cris, des implorations, des injures, des râles, des silences. Les avares sacrifièrent un orteil ou un doigt, les généreuses une main ou un pied. Les pêcheresses payaient leur tribut. Puis il y eut le ronron des treuils, le cri stridents des poulies. Un silence réciproque. Les poissons versés sur les ponts faisaient figures d’égarés.

Le soir à la réunion au café du port, le verdict fut unanime : les femmes à bord leur portaient malchance. Elles devaient rester à terre. Après tout, c’étaient eux les capitaines.

Les femmes réunies à la capitainerie du port étaient elles aussi unanimes : Manon avait un truc. Et son pouvoir agissait sur tous les mâles de toutes les espèces. Elles avaient déjà trop enduré de Manon.

Ce soir-là dans toutes les chambres, dans tous les lits, il y eut la même querelle. Le pêcheur disait qu’il ne voulait pas de sa femme en mer. La femme répondait qu'elle se sacrifiait parce qu’il était incapable de rapporter des poissons. Il en rapportait des poissons. Oui mais pas assez. Il pêche les poissons qu’il y a. Albert avec l’autre en prend plus. C’est peut-être l’autre qu’il lui faut. Elle n’attire pas que les poissons, l’autre. Elle n’allait pas remettre ça sur le tapis.

À l’aube, les femmes furent moins nombreuses que les hommes. Et parmi celles présentes, il y en eut pour hésiter, d’autres pour renoncer. Les quelques femmes qui prirent la mer se laissèrent diriger par les pêcheurs sans discuter. Elles se mirent à l’eau sans enthousiasme, du bout des orteils, sans y croire.

La pêche ne fut pas seulement inutile, la mer fut aussi mauvaise. Les rares poissons plus maigres que la veille. Les filets ne furent pas même descendus une seconde fois. Hommes et femmes savaient. C’était sans espoir.

Les bateaux rentrèrent tôt. On n’entendait que les moteurs et les regards. Les femmes restées au village savaient. Le bateau d’Albert était resté à quai. Manon leur avait jeté un sort.

Au café du port, les pêcheurs buvaient. Quand Manon se met à l’eau, les poissons viennent. Ça fonctionne parce que c’est Manon. Manon, elle fait des choses que les femmes ne font pas. Si les femmes voulaient. Pas juste les femmes. Les hommes aussi. Ça donnerait plus de poissons. Des nouveaux bateaux. Plus gros. Ce serait pour le bien des familles. Et puis, ça pourrait rester entre eux.

Il y eut une gorgée. Les vieilles envies devenaient devoirs. Mais au port ils sauraient. Au café ils sauraient. Entre pêcheurs ils sauraient. Entre pêcheurs. Ce serait donc tu.

La solution était toute trouvée. On suggéra même de ne plus toucher à Manon. Pour apaiser les femmes.

Ce fut un petit laid qui n’avait jamais trouvé à s'épouser qui le premier se proposa pour faire l'un d'eux cocu. Le mouvement était lancé. Un pêcheur se tourna vers un autre, se proposa, rencontra un froncement de sourcils. Un autre demanda si l’échange devait être entre deux couples ou s’ils avaient le choix. Manon... Le premier répéta sa demande mais fut interrompu par un troisième qui désirait la femme du second. Le second hésita, ne sut que répondre. Il se tourna vers un autre, brigua l'épouse. Le dernier surpris demanda d’où venait cet intérêt pour sa moitiée. La bousculade éclata.

Au milieu de tout ce chahut, il en fut un pour lancer que les femmes décideraient. Le ton baissa, le silence s’imposa. Les femmes ne pourraient rien leur reprocher.

À la capitainerie du port, la conclusion des femmes ne différait que dans les termes. Elles évoquèrent les sacrifices nombreux qu’elles devaient faire pour leur famille. Elles aimaient leur mari et elles étaient prêtes à tout pour les aider. Elles étaient vertueuses. Mais pour leurs maris, pour leur famille, elles céderaient.

C’est alors qu’une bien en chair demanda mari. Une plus maigre proposa le mari d’une autre qui répondit que son mari ne voudrait jamais d'une grosse. Une voix proposa un mari petit pour une autre moyenne. La moyenne attendit le verdict de la moitiée qui annonça que son mari n'y consentirait jamais. La moyenne rétorqua que son homme n’accepterait de la voir avec aucun autre. Elle fixa la mince, suggéra le mari d'une courtaude qui déclara son mari par trop difficile.

C’était inutile. Ça prenait les hommes.

Les hommes sur le quai virent dans le silence une trêve et osèrent.

Les femmes jetèrent un premier regard interrogateur sur la tenue des hommes qu’ils ajustaient tant bien que mal.

Les hommes les premiers parlèrent. Ils en venaient à une conclusion. Il fallait que les femmes du village commettent l’adultère.

Les femmes attendirent.

Pour que les poissons reviennent.

Pour éviter la famine. Aucune ne voulait mais puisqu’il le fallait, elles feraient leurs maris cocus.

Les femmes adultères.

Les maris cocus.

Pour que les poissons reviennent.

Et que les cales soient pleines.

Les hommes reprirent. Ils auraient pu trancher. Tirer au sort. Ils ont décidé d’être bon prince. Ils laissent aux femmes le soin de choisir.

C’était lancé.

Les torses se gonflèrent, les mentons se relevèrent, les regards s’aiguisèrent. Ils paradèrent comme des coqs attendant d’être jugés.

Les femmes étaient muettes, déconvenues. On ne les courtiserait pas. On ne leur dirait pas qu’elles sont belles. Qu’on les désire. Qu’on les aime. La séduction n’aurait pas lieu.

Les femmes ne voulurent pas choisir. Non plus les hommes.

Des noms pigés au hasard ?

Les femmes pigeraient.

Non. Les hommes pigeraient.

Le hasard, ni les hommes ni les femmes n’en voulaient.

Ce fut presque malgré eux. Les corps bougèrent, se rapprochèrent. Une main ajusta une chemise. Une autre passa dans les cheveux. Plus loin on aligna deux chandails. Ils se retrouvaient tout doucement sans même s’être perdus.

Une petite laide demanda combien de temps il leur fallait vivre dans l’adultère pour que les poissons reviennent. La question était sans réponse. Aussi longtemps que Manon prendrait la mer.

Il n’y eut rien à redire. Les hommes parleraient à Albert.

Ce soir-là, dans toutes les chambres, dans tous les lits, il y eut des déclarations, des serments, des moments qu’ils se promirent de ne jamais oublier.

Le lendemain aucun bateau ne prit la mer. Au café, ils attendaient. Albert arriva vers neuf heures. Une place l’attendait. Il fut aussitôt entouré.

C’est pas eux, c’est les femmes. Elles ne veulent plus que Manon aille en mer. Elles sont jalouses. Les poissons ne viennent plus. Albert ça va, c’est de Manon qu’elles ne veulent plus. Albert ne dit rien, voulut payer son café. C’était sur le compte de la maison.

Si demain Albert pouvait venir seul, ça les aiderait.

Le jour suivant, Albert arriva seul. Ils attendaient. Albert donnerait le signal. Ils avaient chargé les appâts, tiré les filets. Albert hésitait. Il en fut un pour décrocher ses amarres. C’en était fait.

À la sortie du port, Albert ne savait quel oiseau suivre, quand ralentir, moins encore quand s’arrêter. Mais nul ne vit qu’il ne savait pas.

Albert fonça sur une mouette, suivit un nuage, s’arrêta simplement parce qu’il ne savait pas. Il jeta ses filets, oublia les appâts. Il ne vit que du vide. Il les relança. Quelques poissons y vinrent. Albert n’eût d’yeux que pour les mailles vides.

La pêche des autres bateaux ne fut guère meilleure. Il leur eût fallu comparer pour se satisfaire des quelques rares poissons dans les filets. Les ponts étaient vides. Les hommes maugréaient. C’était la faute à Albert. À Manon. Manon, les poissons l’aimaient bien. C’est les femmes. Si les femmes ne s’en étaient pas mêlé… Les femmes et la pêche.

Ce qui se dit ce soir-là dans les cuisines éclipsa tout ce qui s’était dit la veille dans les chambres.

Il n’y a plus de poisson. Elle s’est plongée dans l’eau glacée. Elle a tout sacrifié pour lui. S’envoyer en l’air avec l’autre, c’est ça qu’elle appelle tout sacrifier. Elle se sacrifiait pour lui, pour qu’il ait une bonne pêche. Il peut régler tout seul ses histoires de pêche. Il en a marre qu’elle se mêle de sa vie. Eh bien qu’il se débrouille.

Les solitudes se rétablirent. La vie avait repris son cours.

Albert n’eut rien à dire. Manon savait. Elle resterait au port. Albert lui jeta un regard inquiet. Elle lui promit. Rien ne changerait. Albert n’y crut qu’à moitié.

Une semaine passa. Les poissons revinrent doucement. Les pêcheurs, les uns après les autres, retrouvaient leur prises. Albert errait. Il ne savait où aller. Il ne savait quand s’arrêter. Il jetait ses filets sans savoir.

Ses filets étaient fournis comme ceux des autres mais il ne pouvait s’y faire. À chaque levée, Albert voyait ce qui n’était plus.

Il pêcha jusqu’à devenir maussade. Il demanda à Manon ce qu’elle ne lui avait jamais accordé. Manon promit. Un temps cela dura. Or, la chair faiblit. Et Manon chuta. Elle se reprit. Mais cela ne suffisait pas. Albert n’avait plus ces moments pour oublier. Un matin, Albert partit en mer et le soir ne rentra pas.

Le lendemain, Manon vint au port. Elle était seule au milieu du silence des hommes. Elle attendit. Albert ne rentra pas non plus ce jour-là. Et le soir nul n’avait vu son bateau.

Les jours suivants, Manon revint. Elle attendait. Elle l'attendit.

Joseph Faucher