Personne
pour contredire les ragots au village, ils s’étaient tus. Albert
était cocu. Albert n’en parlait jamais. Il savait pour sa Manon.
Tous les visages répétaient le même trouble. Tous les regards,
le même désir. Tous les silences, le même appel. Il suffisait
d’un regard et Manon choisissait lequel ce jour-là la retrouverait
derrière le hangar à bateau, dans la baraque des filets ou derrière
la boutique du boucher. Tous y étaient passés.
C’était
sans mal, Albert ne vivait que pour la pêche.
Albert
ne cabotait jamais seul. Manon l’accompagnait.
Ce
n’était ni par culpabilité ni par dévotion. Manon aimait le temps
passé avec Albert en mer.
L’instinct
d’Albert leur servait de guide. Il suivait un oiseau, un nuage,
un reflet. Manon se laissait bercer par le toussotement du moteur,
le ballottement des vagues, l’odeur.
Passé
le dernier brise lame, Albert n’avait d’yeux que pour les fesses
de Manon. Elles étaient dodues, rondes, réputées.
Albert
attendait le signal. Manon bougeait une fesse. Il devait ralentir.
Au mouvement de la seconde, il devait jeter l’ancre, lancer les
filets, attendre.
Au
bout d’un moment, Manon demandait à se mettre à l’eau. Au bout
du treuil, Albert avait installé une planche. Il hissait Manon
et la déposait dans l’eau.
C’était
merveille de la voir nager autour du bateau. Bientôt l'onde bleu-verte
se teintait de gris. Ils avaient senti. Manon. Le premier frisson.
Ils approchaient. L’eau coulait sur son corps, se répandait. Le
second frisson lançait la course. De partout, ils arrivaient.
De toutes les formes, de toutes les couleurs. Ils tournaient.
Ils virevoltaient. Il n’y avait plus d’espèces. Il n’y avait que
Manon trop belle pour être vraie.
Au
troisième frisson, Manon se tournait vers Albert.
-
Tu dois pêcher.
Le
treuil levait, déposait Manon sur le pont. Un chocolat chaud et
une serviette l’attendaient. Albert délaissait la planche, accrochait
son filet, pêchait. À chaque tour de manivelle, son regard s’éclairait.
Ils étaient trop. Le filet débordait. Le treuil pliait, passait
tout juste la rampe. Le déferlement. Le pont regorgeait de poissons.
Albert
était toujours surpris par leur regard. Ils suffoquaient. Les
branchies cherchaient l’oxygène qui n’arrivait plus. Pourtant
ils avaient ce regard. Même au marché les gens remarquaient. Leur
chair était tendre, leur regard fasciné. Ils étaient morts heureux.
Albert
n'avait plus qu'à mettre le cap sur le village.
En
vue du port, Albert n’avait d’yeux que pour les bateaux. Jusqu’à
voir leur ligne de flottaison. Quand enfin il en trouvait une
à raz les flots, Albert se réjouissait. Un qui a fait bonne pêche.
Comme lui. Il suffisait d’un pêcheur et Albert pouvait rentrer
sans remords. Les jours où les coques étaient trop hautes, Albert
jetait quelques poissons par-dessus bord. Ils reviendraient le
lendemain. Ils feraient tout pour revenir.
Un
jour une voiture arrêta devant le café des pêcheurs. Un homme
cravaté en sortit. Il demanda Albert. Il était armateur. Il avait
entendu parler d’Albert et de ses prises. Lui possédait un gros
bateau. Albert pouvait en être le capitaine. Avec douze hommes
sous ses ordres. Des sonars pour les récifs, des satellites pour
ne pas s'y perdre, des grues pour les poissons. Finis les aléas
de la pêche. Finis les doutes. Chaque semaine il recevrait un
chèque.
Albert
souriait. Un gros bateau. Capitaine. Douze hommes. Manon serait
fière de lui. Mais Manon ne consentirait jamais à se mettre à
l’eau avec douze hommes autour. Avec les fesses ça ne ratait jamais.
Avec les machines, il ne pourrait peut-être pas trouver les poissons.
L’armateur
entendit le silence d’Albert. Sut qu’il devait l’interrompre.
Il entraîna Albert. Ils visitèrent le port, le bateau d’Albert.
Il lui offrait tellement plus.
La
porte du café refermée, il n’y eut qu’un sujet autour de toutes
les tables.
Albert
ne pêchait jamais sans sa Manon. C’est elle qui savait où était
le poisson. Albert ne pourrait jamais le dire à l’armateur. Il
ne pourrait pas sortir avec douze hommes et sa Manon. Sans Manon
il ne pouvait rien. Peut-être que le visiteur savait pour Manon.
Il la voulait elle. Le bateau c’était un appât. Pour Manon. Pour
Albert. Albert n’accepterait pas. Il préférerait garder sa Manon
et son caboteur. C’était donc sans danger.
Les
femmes croisèrent l’étranger au marché. On sut. Un armateur au
village. Il restait quelques jours. Son offre. Le bateau, les
hommes. Pourquoi à Albert ? Pourquoi pas à leur mari ?
Qu’est-ce qu’il a de plus ? Des poissons. Il en a toujours
plus.
Alors
il faut que leurs hommes attrapent autant de poissons. Il faut
qu’ils pêchent comme Albert.
Albert
tient ça de sa Manon. Il ne prend jamais la mer sans sa Manon.
Elle
se met à l’eau pour attirer les poissons.
C’est
le moins qu’elle puisse lui donner en retour.
Elles
aussi pouvaient accompagner leurs maris. Se lever à trois heures.
Passer la journée en mer. Se mettre à l’eau.
Les
colères vacillèrent.
De
l’autre côté il y avait un bateau plus gros. Un salaire. Des hommes
d’équipage. Capitaine. Il y eut des rires.
Les
femmes auraient pu entendre celui des hommes au café.
Elles
avaient décidé. Elles iraient à la mer. Elles plongeraient. Demain
la pêche serait bonne.
Dans
toutes les chambres ce soir-là il y eut la même discussion.
Pas un homme qui voulut être capitaine. Pas une pour se laisser
narguer par Manon. Elles étaient aveuglées par le salaire. Eux
étaient aveuglés par leur bateau. Les femmes avaient décidé. La
discussion était donc inutile.
Au
matin, les silhouettes étaient innombrables. Albert sourit. Tout
ça pour un bateau. Il fallait avoir la pêche. Et pour ça, ça prenait
une Manon.
Au
milieu des silhouettes, celle de l’armateur. Le bonjour des femmes.
Il répondit à chacune mais ne s’arrêta que pour Manon. Souhaita
bonne pêche à Albert. Partit.
Les
femmes maugréèrent. Elle ne l’aurait pas celui-là.
Les
femmes se souhaitèrent du temps beau, une mer clémente, pas trop
froide, une bonne pêche.
Manon
s’installa sur son petit fauteuil à l’arrière du bateau et n’eut
d’yeux que pour la mer. Albert hésita un moment, aperçut un oiseau
qui rasait les flots, partit.
Les
autres bateaux suivirent en emportant femmes et maris. Les pêcheurs
ne savaient où aller, les femmes moins encore où pêcher. Ils hésitèrent.
Elles attendirent.
Les
femmes se mettraient à l’eau. Que les hommes choisissent où.
Les
hommes n’osaient pas.
Ils
avaient pêché la veille. Qu’ils y retournent.
Ils
n'avaient rien à perdre. Après tout, ce serait la faute des femmes.
Les
bateaux se mirent en route. Les femmes n’avaient nul part où s’asseoir.
Les vagues les malmenaient.
Il
y eut partout la même récrimination. Albert lui offrait un banc.
Ils
n’avaient pas demandé qu’elles viennent.
C’est
pour eux qu’elles étaient là. Pour qu’ils ne restent pas toute
leur vie sur un caboteur.
Les
hommes étaient sans argument.
Les
moteurs s’arrêtèrent. Les ancres furent mouillées.
Les
hommes jetèrent les filets, remontèrent les treuils, tendirent
les cordes.
Les
femmes hésitèrent.
Voulaient-elles
ou non ?
Manon
avait un siège, elle, pour se mettre à l’eau. Et pour en sortir.
Ils
n’avaient jamais demandé qu’elles se mettent à l’eau.
C’est
pour eux qu’elles se mettaient à l’eau. Pour qu’ils aient un vrai
bateau.
Ils
avaient déjà un vrai bateau.
Ils
voulaient les empêcher de se mettre à l’eau.
Les
hommes étaient toujours sans arguments. Ils tissèrent des noeuds.
Les femmes y glissèrent un pied. Les treuils furent baissés.
Un
premier orteil effleura l’eau. Le sang froid. Le cri. Les bras
agrippèrent le câble, grimpèrent.
Au
village, ils ne sauraient pas de toute façon.
Le
regard du pêcheur était sans merci. Lui savait. Les poissons sauraient.
Une
autre se plongea toute entière. Et se tût. Il fallut une heure
entière et tout le café à bord pour la ramener parmi les espèces
à sang chaud. Le pêcheur ne sut jamais si elle avait attiré quelques
poissons.
Une
autre laissa un orteil trempé, demanda à être remontée. Les poissons
remplirent le pont du navire. Elle était fière. Elle aussi était
une pêcheresse. Le pêcheur la dévisagea. La veille, il en avait
pris le double. Lui était pêcheur.
Une
autre se mouilla jusqu’aux genoux. Il y avait déjà l’odeur des
poissons, il y eut celle du varech. L’estomac n’y résista pas.
Quelques poissons y virent bombance mais repartirent sitôt la
fin du festin.
Une
autre se laissa descendre jusqu’aux fesses. Elle y resta un moment
puis demanda à être remontée. Le mari pêcheur hésita. Manon se
baignait réellement. Les poissons devaient savoir, ils ne furent
que quelques-uns à venir s’y prendre.
Manon
hésita ce jour-là. Toutes ces femmes.
Albert
n’insista pas. Il descendit les filets, en attrapa quelques-uns.
Partout
sur la mer, la même discussion. La même accusation. La même honte.
Les cales à demi vides. Et pour finir le même silence ponctué
du bruit des moteurs.
Ce
soir-là, Albert accosta dans un port à demi désert. Les bateaux
rentraient lentement.
Chacun
vaquait à ses mailles, mais tous avaient la même curiosité. Albert
déchargea une barrique de poissons. La pêche avait été moyenne
pour lui aussi. Or, Albert en eut une seconde. Les regards échangés
entre femmes et maris ne pardonnaient pas.
Au
café du port, il y avait un même constat. Albert a sa Manon. Eux
ils ont leurs femmes. Les poissons font la distinction.
Au
cercle des femmes on aurait pu entendre une femme dire qu’elle
n’avait guère de succès avec les poissons, une autre se déclarer
incommodée par leur odeur, une autre conclure à quelque allergie
à la mer. Mais tout cela fut tu. Elles retourneraient en mer le
lendemain.
Au
matin, une seule manquait. Le froid d’avant le soleil. Le verbe
était plus bas. Les corps mieux coordonnés. Elles savaient. Les
bateaux furent chargés. Puis il y eut cette attente. Albert triait
ses filets, rangeait ses filins, lavait le pont. Il n’arrivait
pas à ne pas voir. Elles attendaient Manon. Elle arriva,
s’immobilisa. Sa détresse n’échappa à aucune. Seul Albert y répondit.
Il attrapa son sac, lui tendit la main, l’installa à la barre.
Personne ne bougea. Le regard des pêcheurs était égaré. Mais les
épouses veillaient. Il en fut une pour larguer une amarre. Le
mouvement fut lancé.
Albert
tarda. Manon et lui échangèrent un regard. Il savait. C’était
inutile de prendre la mer ce jour-là.
En
mer ce jour-là, on put entendre des cris, des implorations, des
injures, des râles, des silences. Les avares sacrifièrent un orteil
ou un doigt, les généreuses une main ou un pied. Les pêcheresses
payaient leur tribut. Puis il y eut le ronron des treuils, le
cri stridents des poulies. Un silence réciproque. Les poissons
versés sur les ponts faisaient figures d’égarés.
Le
soir à la réunion au café du port, le verdict fut unanime :
les femmes à bord leur portaient malchance. Elles devaient rester
à terre. Après tout, c’étaient eux les capitaines.
Les
femmes réunies à la capitainerie du port étaient elles aussi unanimes :
Manon avait un truc. Et son pouvoir agissait sur tous les mâles
de toutes les espèces. Elles avaient déjà trop enduré de Manon.
Ce
soir-là dans toutes les chambres, dans tous les lits, il y eut la
même querelle. Le pêcheur disait qu’il ne voulait pas de sa femme
en mer. La femme répondait qu'elle se sacrifiait parce qu’il était
incapable de rapporter des poissons. Il en rapportait des poissons.
Oui mais pas assez. Il pêche les poissons qu’il y a. Albert avec
l’autre en prend plus. C’est peut-être l’autre qu’il lui faut.
Elle n’attire pas que les poissons, l’autre. Elle n’allait pas
remettre ça sur le tapis.
À
l’aube, les femmes furent moins nombreuses que les hommes. Et
parmi celles présentes, il y en eut pour hésiter, d’autres pour
renoncer. Les quelques femmes qui prirent la mer se laissèrent
diriger par les pêcheurs sans discuter. Elles se mirent à l’eau
sans enthousiasme, du bout des orteils, sans y croire.
La
pêche ne fut pas seulement inutile, la mer fut aussi mauvaise.
Les rares poissons plus maigres que la veille. Les filets ne furent
pas même descendus une seconde fois. Hommes et femmes savaient.
C’était sans espoir.
Les
bateaux rentrèrent tôt. On n’entendait que les moteurs et les
regards. Les femmes restées au village savaient. Le bateau d’Albert
était resté à quai. Manon leur avait jeté un sort.
Au
café du port, les pêcheurs buvaient. Quand Manon se met à l’eau,
les poissons viennent. Ça fonctionne parce que c’est Manon. Manon,
elle fait des choses que les femmes ne font pas. Si les femmes
voulaient. Pas juste les femmes. Les hommes aussi. Ça donnerait
plus de poissons. Des nouveaux bateaux. Plus gros. Ce serait pour
le bien des familles. Et puis, ça pourrait rester entre eux.
Il
y eut une gorgée. Les vieilles envies devenaient devoirs. Mais
au port ils sauraient. Au café ils sauraient. Entre pêcheurs ils
sauraient. Entre pêcheurs. Ce serait donc tu.
La
solution était toute trouvée. On suggéra même de ne plus toucher
à Manon. Pour apaiser les femmes.
Ce
fut un petit laid qui n’avait jamais trouvé à s'épouser qui le
premier se proposa pour faire l'un d'eux cocu. Le mouvement était
lancé. Un pêcheur se tourna vers un autre, se proposa, rencontra
un froncement de sourcils. Un autre demanda si l’échange devait
être entre deux couples ou s’ils avaient le choix. Manon...
Le premier répéta sa demande mais fut interrompu par un troisième
qui désirait la femme du second. Le second hésita, ne sut que
répondre. Il se tourna vers un autre, brigua l'épouse. Le dernier
surpris demanda d’où venait cet intérêt pour sa moitiée. La bousculade
éclata.
Au
milieu de tout ce chahut, il en fut un pour lancer que les femmes
décideraient. Le ton baissa, le silence s’imposa. Les femmes ne
pourraient rien leur reprocher.
À
la capitainerie du port, la conclusion des femmes ne différait
que dans les termes. Elles évoquèrent les sacrifices nombreux
qu’elles devaient faire pour leur famille. Elles aimaient leur
mari et elles étaient prêtes à tout pour les aider. Elles étaient
vertueuses. Mais pour leurs maris, pour leur famille, elles céderaient.
C’est
alors qu’une bien en chair demanda mari. Une plus maigre proposa
le mari d’une autre qui répondit que son mari ne voudrait jamais
d'une grosse. Une voix proposa un mari petit pour une autre moyenne.
La moyenne attendit le verdict de la moitiée qui annonça que son
mari n'y consentirait jamais. La moyenne rétorqua que son homme
n’accepterait de la voir avec aucun autre. Elle fixa la mince,
suggéra le mari d'une courtaude qui déclara son mari par trop
difficile.
C’était
inutile. Ça prenait les hommes.
Les
hommes sur le quai virent dans le silence une trêve et osèrent.
Les
femmes jetèrent un premier regard interrogateur sur la tenue des
hommes qu’ils ajustaient tant bien que mal.
Les
hommes les premiers parlèrent. Ils en venaient à une conclusion.
Il fallait que les femmes du village commettent l’adultère.
Les
femmes attendirent.
Pour
que les poissons reviennent.
Pour
éviter la famine. Aucune ne voulait mais puisqu’il le fallait,
elles feraient leurs maris cocus.
Les
femmes adultères.
Les
maris cocus.
Pour
que les poissons reviennent.
Et
que les cales soient pleines.
Les
hommes reprirent. Ils auraient pu trancher. Tirer au sort. Ils
ont décidé d’être bon prince. Ils laissent aux femmes le soin
de choisir.
C’était
lancé.
Les
torses se gonflèrent, les mentons se relevèrent, les regards s’aiguisèrent.
Ils paradèrent comme des coqs attendant d’être jugés.
Les
femmes étaient muettes, déconvenues. On ne les courtiserait pas.
On ne leur dirait pas qu’elles sont belles. Qu’on les désire.
Qu’on les aime. La séduction n’aurait pas lieu.
Les
femmes ne voulurent pas choisir. Non plus les hommes.
Des
noms pigés au hasard ?
Les
femmes pigeraient.
Non.
Les hommes pigeraient.
Le
hasard, ni les hommes ni les femmes n’en voulaient.
Ce
fut presque malgré eux. Les corps bougèrent, se rapprochèrent.
Une main ajusta une chemise. Une autre passa dans les cheveux.
Plus loin on aligna deux chandails. Ils se retrouvaient tout doucement
sans même s’être perdus.
Une
petite laide demanda combien de temps il leur fallait vivre dans
l’adultère pour que les poissons reviennent. La question était
sans réponse. Aussi longtemps que Manon prendrait la mer.
Il
n’y eut rien à redire. Les hommes parleraient à Albert.
Ce
soir-là, dans toutes les chambres, dans tous les lits, il y eut
des déclarations, des serments, des moments qu’ils se promirent
de ne jamais oublier.
Le
lendemain aucun bateau ne prit la mer. Au café, ils attendaient.
Albert arriva vers neuf heures. Une place l’attendait. Il fut
aussitôt entouré.
C’est
pas eux, c’est les femmes. Elles ne veulent plus que Manon aille
en mer. Elles sont jalouses. Les poissons ne viennent plus. Albert
ça va, c’est de Manon qu’elles ne veulent plus. Albert ne dit
rien, voulut payer son café. C’était sur le compte de la maison.
Si
demain Albert pouvait venir seul, ça les aiderait.
Le
jour suivant, Albert arriva seul. Ils attendaient. Albert donnerait
le signal. Ils avaient chargé les appâts, tiré les filets. Albert
hésitait. Il en fut un pour décrocher ses amarres. C’en était
fait.
À
la sortie du port, Albert ne savait quel oiseau suivre, quand
ralentir, moins encore quand s’arrêter. Mais nul ne vit qu’il
ne savait pas.
Albert
fonça sur une mouette, suivit un nuage, s’arrêta simplement parce
qu’il ne savait pas. Il jeta ses filets, oublia les appâts. Il
ne vit que du vide. Il les relança. Quelques poissons y vinrent.
Albert n’eût d’yeux que pour les mailles vides.
La
pêche des autres bateaux ne fut guère meilleure. Il leur eût fallu
comparer pour se satisfaire des quelques rares poissons dans les
filets. Les ponts étaient vides. Les hommes maugréaient. C’était
la faute à Albert. À Manon. Manon, les poissons l’aimaient bien.
C’est les femmes. Si les femmes ne s’en étaient pas mêlé… Les
femmes et la pêche.
Ce
qui se dit ce soir-là dans les cuisines éclipsa tout ce qui s’était
dit la veille dans les chambres.
Il
n’y a plus de poisson. Elle s’est plongée dans l’eau glacée. Elle
a tout sacrifié pour lui. S’envoyer en l’air avec l’autre, c’est
ça qu’elle appelle tout sacrifier. Elle se sacrifiait pour lui,
pour qu’il ait une bonne pêche. Il peut régler tout seul ses histoires
de pêche. Il en a marre qu’elle se mêle de sa vie. Eh bien qu’il
se débrouille.
Les
solitudes se rétablirent. La vie avait repris son cours.
Albert
n’eut rien à dire. Manon savait. Elle resterait au port. Albert
lui jeta un regard inquiet. Elle lui promit. Rien ne changerait.
Albert n’y crut qu’à moitié.
Une
semaine passa. Les poissons revinrent doucement. Les pêcheurs,
les uns après les autres, retrouvaient leur prises. Albert errait.
Il ne savait où aller. Il ne savait quand s’arrêter. Il jetait
ses filets sans savoir.
Ses
filets étaient fournis comme ceux des autres mais il ne pouvait
s’y faire. À chaque levée, Albert voyait ce qui n’était plus.
Il
pêcha jusqu’à devenir maussade. Il demanda à Manon ce qu’elle
ne lui avait jamais accordé. Manon promit. Un temps cela dura.
Or, la chair faiblit. Et Manon chuta. Elle se reprit. Mais cela
ne suffisait pas. Albert n’avait plus ces moments pour oublier.
Un matin, Albert partit en mer et le soir ne rentra pas.
Le
lendemain, Manon vint au port. Elle était seule au milieu du silence
des hommes. Elle attendit. Albert ne rentra pas non plus ce jour-là.
Et le soir nul n’avait vu son bateau.
Les
jours suivants, Manon revint. Elle attendait. Elle l'attendit.