Une photographie de Faberis

L'héritage

de Gaëtan Faucer

Sélection de septembre 2004

 (Dans un appartement de banlieue, un homme est assis à son bureau, il écrit. On frappe à la porte.)

Pierre : ( fort concentré) Oui ! (pas de réponse) Si c’est pour signer un nouveau recommandé, je vous préviens, il n’y a personne ! 

Jacques : (à l’extérieur) Ouvre-moi, Pierre, c’est Jacques.

Pierre : (in petto) Jacques, mon frère ?

(Il se lève et va ouvrir.)

Jacques : Ce n’est que moi.

Pierre : Qu’est-ce que tu fais là ?

Jacques : Quel accueil !

Pierre : Après cinq ans de silence, tu ne t’attendais tout de même pas que je te saute dans les bras !

Jacques : Heu, ça va ?

Pierre : Ben, oui ça peut aller. Excuse-moi, je suis un peu nerveux, j’ai cru que c’était encore une fois le facteur. C’est le troisième rappel que je reçois pour quelques factures impayées… bref, ça me fait tout de même plaisir de te revoir ! Et toi ?

Jacques : Plutôt bien, excepté que je n’ai pas de dettes. Je peux entrer, au moins !

Pierre : Oui, oui, vas-y, entre. Mets-toi à l’aise.

Jacques : (regardant l’appartement) C’est mignon ici.  

Pierre : J’ai fait du café, t’en veux ?

Jacques : Merci, oui.

Pierre : Rien n’est à moi, c’est un meublé.

Jacques : Tu loues un meublé ?

Pierre : Je n’ai pas les moyens de m’acheter des meubles, c’est plus facile comme ça. En cas de déménagement, je n’ai pas à tout transporter.

Jacques : C’est une façon de voir. Pas les moyens, tu dis !

Pierre : Depuis que j’ai coupé les ponts, on m’a coupé les vivres. Faut bien se débrouiller !

Jacques : Donc, t’es toujours dans…(il mime l’écriture.)

Pierre : Ben oui ! Que veux-tu, quand un artiste ne sait ni chanter ni peindre et encore moins danser, il s’adonne  corps et âme à l’écriture. Divine bénédiction, d’ailleurs !

Jacques : Et…ça marche, la «Divine bénédiction» ?

Pierre : Disons que de temps en temps, on pourrait l’appeler la «Divine tragédie» ! Mais, tu sais dans ce métier, il faut écrire des tonnes pour qu’on publie des grammes.

Jacques : Et les quelques grammes ne suffisent pas à te faire mener une vie de roi !

Pierre : Mener une vie de roi…si je parvenais déjà à me débarrasser de mes dettes qui ne cessent de croître de mois en mois !

Jacques : Pauvre Pierre !

Pierre : Oh, ne me blâme pas, c’est ce qui me donne l’énergie de continuer.  Tu sais que presque tous mes personnages on un point commun. Je te laisse deviner !

Jacques : Ils sont tous un peu artistes.

Pierre : Disons qu’ils sont à découvert.

Jacques : Ils doivent avoir froid !

(Ils rient)

Pierre : Le café, tu le veux comment ?

Jacques : Noir.

Pierre : (surpris) Sans sucre !

Jacques : J’ai complètement arrêté, enfin presque.

Pierre : C’est nouveau ça, tu me copies ?

Jacques : Non, rassure-toi. On m’a tellement tiré les oreilles parce que je mettais beaucoup trop de sucre, qu’à la longue…

Pierre : (amusé) Je me souviens, c’est vrai ! Tu n’avais même pas le droit de sucrer ton café comme tu l’entendais. Faut dire qu’ils n’avaient pas d’actions dans le sucre, les géniteurs. Tu en prenais combien, je ne sais plus, trois ?

Jacques : Quatre.

Pierre : Tu vas tout de même en prendre un !

Jacques : Je ne pense pas. Pour en revenir aux vieux, ils étaient rasoirs, hein.  

Pierre : Bel euphémisme !

Jacques : Rien que des réprimandes et des reproches alors qu’on se voyait si rarement ensemble.

Pierre : Jamais présent : concert de gala d’un côté, cocktail d’anniversaire d’un Président de je ne sais plus trop quoi de l’autre… Il fallait encore que l’on consacre presque tout notre temps à étudier en souhaitant ne pas trop les décevoir. On aurait pu en faire des bêtises, avec leurs éternelles absences, les moyens étaient tout à fait à notre portée !

Jacques : Evidemment, mais nous étions beaucoup trop innocents pour ce genre d’aventure. Jamais un pas de travers, jamais un mot plus haut que l’autre, presque jamais de disputes…on aurait pu nous affubler d’un titre ronflant à la Comtesse de Ségur : « Les petits garçons modèles» ! 

Pierre : Quelle enfance de minet ! Des enfants tellement idiots qu’on n’arrivait même pas à mentir ou encore à inventer un prétexte quelconque pour une sortie entre copains, par exemple …

Jacques : On devait aimer ça, l’abrutissement de nos quatre murs…nous étions heureusement de bons élèves, à défaut d’autres choses…   

Pierre : Tiens, par exemple, on aurait pu profiter des bonnes, on ne l’a jamais fait ! Ce n’était pourtant pas les occasions qui manquaient.

Jacques : C’est vrai, on aurait dû…pfft. Elles étaient jolies quand j’y pense ! Il y en avait partout à la maison, presque une dans chaque pièce. A mon avis, le père a dû s’en faire quelques-unes, je me souviens qu’il s’entendait très bien avec elles.

Pierre : Des parents absents, une monotonie, un mal-être constant : quelle enfance…n’y pensons plus. Santé !

Jacques : Tu as raison, pourquoi penser à tout cela !

(Ils boivent.)

Jacques : Bon sérieusement, qu’est-ce que tu comptes faire à présent ?

Pierre : A part finir les quelques chantiers pour mon éditeur…

Jacques : C’est tout ? Tu plaisantes, j’espère ?

Pierre : Ca me prend un temps monstre. Enfin, c’est mon métier, Jacques, tu ne comprends pas.

Jacques : Mais encore ?

Pierre : Je suis sur trois polars en même temps, un recueil de poèmes auquel je travaillais quand tu es arrivé, plus deux trois petites choses sur le côté : c’est déjà pas mal !

Jacques : (étonné) Trois romans en même temps ?

Pierre : Oh, tu sais n’importe quel écrivain s’attaque à plusieurs manuscrits à la fois, histoire d’avancer un peu. C’est le secret de l’écriture. 

Jacques : Tu ne t’emmêles pas les pinceaux dans tes polars ?

Pierre : Non, ça va, il suffit de procéder avec intelligence et méthode.

Jacques : Tout de même, tout ça à la fois ! Ca me dépasse !

Pierre : Ils sont tous les trois fort différents. Le premier est basé sur un crime parfait, le second parle d’un assassin de jeunes filles ; du genre tueur en séries, le truc à la mode ! Et enfin le dernier ressemble un peu à  Agatha Christie ; j’y mêle humour et intelligence, le tout mené par un gros bonhomme moustachu, qui n’est pas du tout Belge ; mais on peut y voir quelques liens de parenté avec Hercule Poirot… 

Jacques : Pas mal ! (il regarde le manuscrit sur le bureau de Pierre.) Tout de même compliqué comme écriture...

Pierre : C’est tout à fait différent, ça. C’est une commande pour les tableaux d’un ami qui expose en ce moment. Il s’agit d’un petit recueil de trente poèmes, je dois impérativement le terminer pour lundi, il me reste quatre jours et je n’en ai qu’un tiers !   

Jacques : Pour des tableaux, tu dis ?

Pierre : Oui, je dois commenter chacune de ces peintures, qui sont aux nombres de trente, par un poème écrit en vers. C’est une de ses idées, je n’ai pas cherché à comprendre ! C’est une idée ridicule, le vernissage a déjà eu lieu… 

Jacques : Tu le termineras ?

Pierre : J’ai tout intérêt, je dois envoyer une nouvelle, pour mardi au plus tard, à un fanzine, qui paraîtra le mois prochain.  

Jacques : C’est du fantastique, ça !

Pierre : Entre autres. J’essaie plusieurs genres, tout en gardant le même style. On verra. Celui qui marche le mieux, je plonge à fond !

Jacques : Quel programme !

Pierre : Oui, c’est vrai, mais tu n’as rien sans rien.

Jacques : Tu ne vas pas te limiter à ces projets là ?

Pierre : (comme une évidence) C’est déjà pas mal ! Je compte aussi écrire une pièce, j’ai quelques idées, mais rien de concluant pour l’instant…

Jacques : Je vais tout de même prendre un sucre.

Pierre : Ha, ha, chassez le naturel, il revient au galop, disait Voltaire ! Je reconnais bien là mon frère. Il doit me rester quelques morceaux, tu sais ceux qu’on peut casser en deux. (il va dans la cuisine.) 

Jacques : Voltaire n’a rien à voir là-dedans !

Pierre : Quoi ? (il revient) Mais je disais ça comme ça…

Jacques : Tu deviendras peut-être un grand écrivain… mais je ne te parle pas de tes projets littéraires, Pierre.

Pierre : Je ne comprends toujours pas, de quoi veux-tu parler ? Tu sais bien que je ne fais rien d’autre qu’écrire !

Jacques : A ton avis ? Tu crois que je suis venu simplement pour voir mon frère après cinq années de silence.

Pierre : Tu sais, ma porte est toujours restée ouverte.

Jacques : C’est facile de dire ça maintenant !

Pierre : Qu’est-ce que tu me racontes, je t’ai empêché d’entrer ?

Jacques: Bien sûr que non, plus aujourd’hui.

Pierre : Jacques, ne dis pas de bêtise, tu sais bien que ce sont les circonstances qui…

Jacques : (l’interrompant) Les circonstances, parlons-en ! Tu disparais sans donner de nouvelles, tu ne téléphones jamais pour les anniversaires, encore moins pour les fêtes de fin d’année ; je me suis fait opérer du genou il y a deux ans, tu n’es même pas venu me voir à la clinique… puis là, comme par enchantement, tu joues au sympathique !

Pierre : Et de votre part, j’en ai eu des nouvelles ? 

Jacques : Plutôt, oui. Elles ont dû te faire plaisir, surtout les dernières, pas vrai frangin ! Fameuses nouvelles, hein ! Des pareilles, on en souhaiterait plus souvent et davantage ! Harpagon a retrouvé sa cassette, tu pourrais réécrire une version moderne de l’Avare, toi qui cherches un bon sujet pour une pièce, tu changes le prénom et tu ajoutes le tien ! Tu attends cet instant depuis toujours, et à force de patience, on est récompensé et puis comme j’ai pu le comprendre ; tout va rentrer dans l’ordre pour toi, côté tirelire. Tu vas éviter de justesse les huissiers, si je comprends bien…parce qu’après trois rappels, on commence légèrement à la sentir mauvaise,  la saisie n’est pas loin, elle approche à grands pas !

Pierre : Tu peux me remettre tout ça dans l’ordre, je ne comprends rien à ton volapuk, Jacques ! J‘ai été coupé de vous tous depuis plus de cinq ans, alors explique-toi pour de bon, car je commence à perdre patience.

Jacques : Ne joue pas au con, s’il te plait !

Pierre : Mais qui joue au con ?  Depuis tout à l’heure, tu n’as cessé d’agir envers moi comme un flic, tu me poses des questions bizarres sur mes travaux, mon avenir, mes projets, enfin sur ma vie dont tu te fiches royalement. Que veux-tu savoir au juste ? Ils ont envoyé leur espion ? Je suis parti de la maison, car nous n’avions pas les mêmes visions de la vie ! Papa ne comprenait pas que je m’adonne à ma passion, quant à maman, elle n’osait pas prendre parti pour moi, tellement aveuglée par le charisme de son mari ! Je n’ai pas pu supporter longtemps cette ambiance, il fallait que j’agisse, et je l’ai fait : j’ai quitté le foyer…on m’a peut-être coupé les vivres, mais j’ai survécu, même sans vous, il y a moyen de vivre, je l’ai prouvé, tu peux leur dire quand tu rentreras !   

(Un temps)

Jacques : (abasourdi) Quoi…mais alors, tu ne sais vraiment rien ?

Pierre : Que suis-je sensé «vraiment» savoir ?

Jacques : (in petto) Ce n’est pas possible. (à son frère)  C’est donc vrai, tu ne sais rien ! J’ai accouru le plus vite possible jusqu’à toi, j’ai fait des recherches, en me renseignant auprès de plusieurs concierges, car je t’avoue, je ne savais plus du tout où tu habitais avec tes multiples déménagements.

Pierre : Que s’est-il passé?

Jacques : Je suis confus, je voudrais d’abord m’excuser, Pierre, je ne savais pas que tu ignorais. Ca va t’en faire, un choc !

Pierre : Il n’y pas de problème, n’y pense plus, c’est déjà oublié. Dis-moi simplement et calmement ce qui est censé me provoquer un choc !  

Jacques : Avant ça, ressers-moi un peu de café, s’il te plaît. (scrutant un sucre entre ses doigts.) Ils ont une forme bizarre, tes morceaux de sucres !

Pierre : Ils sont un peu vieux, puisque je n’en prends pas, ou ça doit être l’humidité de l’appartement ! Et ton genou, ça va mieux ? (il le sert en y mettant deux morceaux de sucres)   

Jacques : Oh, il n’y a plus rien ; j’ai fait une mauvaise chute, ma rotule s’est déplacée, mais tout est rentré dans l’ordre. (il boit)

Pierre : Je préfère ça. Dis-moi ce qui se passe, maintenant.

Jacques : Assieds-toi. (Pierre s’assied) C’est Papa et maman, ils …

Pierre : (l’interrompant) Ils t’ont jeté dehors, toi aussi ! 

Jacques : C’est sérieux, Pierre. Ils…ils sont morts.

Pierre : Quoi ! Non, ce n’est pas possible.

Jacques : Oui, dans un accident, c’est terrible, je sais.

Pierre : Un accident ? 

Jacques : Oui, ils revenaient d’un vernissage, un jeune peintre qui expose pour un mois dans une galerie,  je ne sais déjà plus son nom. Bref, ça été affreux, le véhicule a quitté la route et a percuté un arbre. La voiture a explosé. Inutile de te préciser qu’ils sont morts sur le coup.

Pierre : C’est affreux… Qui conduisait ?

Jacques : Papa.

Pierre : Il avait…(il mime la boisson)

Jacques : Non. Enfin je ne pense pas, les enquêteurs ne se sont pas encore prononcés, mais à mon avis, pour une fois l’alcool n’a rien à voir avec tout ça. Ils étaient consciencieux de ce côté là.

Pierre : On n’en sait pas plus, pas de témoins, rien ?

Jacques : Pas vraiment, ce sont les personnes du voisinage qui ont averti les autorités, l’explosion du véhicule a dû les alerter, probablement !

Pierre : Quelle mort idiote ! 

Jacques : Toutes les morts le sont, mais je te l’accorde, celle-là l’est particulièrement.

Pierre : (un temps) Quoi … C’est donc ça ?

Jacques : Oui, c’est triste, pas vrai ! (il boit)

Pierre : Je ne te parle pas de leur mort.

Jacques : De quoi parles-tu ?

Pierre : De ton comportement.

Jacques : Mon comportement ?

Pierre : Parfaitement. Je ne t’ai jamais vu comme ça, que caches-tu ? Depuis tout à l’heure, tu ne cesses de tergiverser, tu as un problème d’héritage, je présume. Il fallait donc la mort des vieux pour te revoir…

Jacques : (l’interrompant)C’est ridicule.

Pierre : (continuant)…Tu es pire qu’eux, tu ne penses qu’à l’argent. Tel parent, tel fils !

Jacques : Pierre, je…

Pierre : Justement, dis-moi, pourquoi t’es là ?

Jacques : Pour venir t’annoncer la mort de …

Pierre : C’est faux ! Tu étais persuadé que je le savais, alors pourquoi aujourd’hui ?

Jacques : Prendre de tes nouvelles, simplement.

Pierre : Tu mens, tu n’as jamais su mentir. Tu n’es pas ici pour voir comment je vais, j’ignore encore la raison exacte, mais tu vas me la dire.

Jacques : Tu seras surpris !  Car ma visite est en effet tout à fait originale.

Pierre : Originale ! Tu es ici, je m’en doute,  pour me parler d’argent ; je ne vois vraiment pas ce qu’il y a  d’extraordinaire, voire d’inhabituel ?

Jacques : Les termes sont bien choisis. Puisque je ne sais pas mentir, autant jouer tout de suite carte sur table : je suis ici, bien sûr, pour parler d’argent, mais surtout pour me débarrasser de toi.

Pierre : Te débarrasser de moi, je ne comprends pas !

Jacques : Te tuer, si tu préfères. (il sort un revolver à canon silencieux)

Pierre : Me tuer ? Pourquoi…attends, qu’est-ce que tu me racontes ?

Jacques : A qui profite la mort de mon cher frère ? A moi ! A moi seul, incontestablement. Je te croyais plus intelligent, ce n’est pas une question digne d’un écrivain. Je toucherai seul le pactole de feu nos parents. Que tu le veuilles ou non, tu as droit à ta part d’héritage, tu ne la refuseras jamais, ne me prends pas pour le dernier des imbéciles. De plus, je n’ai jamais aimé partager les cadeaux, surtout pas ceux qui valent des sommes considérables.

Pierre : Comment dois-je me faire comprendre ?

Jacques : Que veux-tu dire ?

Pierre : Tu n’as donc pas compris que je n’en ai rien à faire de tout ce blé. Alors pourquoi veux-tu m’éliminer ?

Je n’ai pas envie de reprendre les affaires familiales et encore moins de toucher quoi que ce soit dans cette histoire. Pour moi, vous êtes tous morts depuis longtemps.  Sors d’ici, je ne t’ai pas vu depuis des années, on ne m’a pas averti de leur mort, je ne sais rien, tu m’entends, rien. Je ne t’ai pas vu. Dehors !

Jacques : Non, non, voyons ! Si c’est de cette manière qu’agissent les personnages de tes romans, ils doivent très vite se faire descendre, cher frangin ! Dès l’instant où quelqu’un est au courant, il reste impliqué, de gré ou de force !

Pierre : Que vas-tu faire ?

Jacques : Je vais commettre un crime parfait.

Pierre : C’est impossible !

Jacques : Venant de toi cela m’étonne ! Rien n’est impossible, tu le sais bien. Ce sera «le crime parfait» ou si tu préfères : le crime édifiant, le crime impeccable, le crime irréprochable, bref, celui qui ne laisse aucune piste ni sur l’assassin ni sur le mobile.

Pierre : Le mobile est pourtant clair.

Jacques : C’est là que tu te trompes. Les enquêteurs s’apercevront très vite que tu n’avais plus le moindre contact   avec les membres de ta famille, depuis plusieurs années. Ils ne vont jamais remonter jusqu’à moi.

Pierre : Jacques, réfléchis, tout ça ne s’improvise pas, on peut s’arranger, tu ne crois pas ?       

Jacques : Qui te parle d’improvisation ? Tout est précisément prémédité, réglé et accordé, comme un instrument.

Pierre : Je ne te crois pas. Comment vas-tu t’y prendre ?

Jacques : J’en fais mon affaire, ne t’inquiète pas. Tu as certainement dû remarquer que depuis mon arrivée je n’ai pas ôté mes gants. Je peux agir en toute liberté, sans le moindre problème. (un temps) Pourquoi me tournes-tu le dos ?

Pierre : Personne ne s’est jamais suicidé d’une balle dans l’omoplate.

Jacques : Bravo !

Pierre : (il se retourne et se retrouve face à Jacques) Je te rappelle, cher frère, que j’écris des polars. Il existe des milliers de méthodes pour tuer quelqu’un, mais une seule pour élaborer un ingénieux et impeccable crime parfait : faire croire au suicide.  

Jacques : Tu aurais fait un grand écrivain, voire un fin limier. Quel gâchis ! Mais ne t’inquiète pas,   je n’ai aucune envie de t’éliminer maintenant. Après cinq ans, on a beaucoup à se raconter !

Pierre : Parle pour toi, parce que moi  je n’ai rien à te dire.

Jacques : Rien à me dire !

Pierre : Parfaitement, si tu crois que c’est facile de parler à quelqu’un qui te menace de son arme.

Jacques : Si ça peut te rassurer. ( Il le range, mais le garde à portée de main.) Voilà, c’est mieux ?

Pierre : (naïvement)Tu sais, un coup, c’est très vite parti.

Jacques : Dis-moi, ça n’a pas été facile de te retrouver…cinq déménagements en moins de deux ans ! 

Je te cherche depuis l’accident qui remonte à trois jours.

Pierre : Tu n’as pas perdu ton temps !

Jacques : Si justement, j’ai perdu beaucoup trop de temps.

Pierre : Tu es très fier de ne pas avoir ôté tes gants depuis ton arrivée, mais ta petite investigation, elle, tu crois qu’elle passera inaperçue ?

Jacques : (fièrement) Détrompe-toi, c’est là que tous tes espoirs tombent à l’eau…

Pierre : Pourquoi ça ?

Jacques : Tu ne me crois tout de même pas idiot au point de me présenter comme ton frère !

Pierre : Quoi alors, tu t’es pris pour Columbo !

Jacques : Mieux, je me suis fait passer pour ton percepteur… et vu tes antécédents, je n’ai eu aucun mal à le faire croire au cours de mon enquête ! Enquête qui m’a permis d’apprendre plein de choses sur toi, je dirais presque malgré moi ! Car c’est là que j’ai appris tes dettes …Tu vois, j’avais vu juste !     

Pierre : C’est toi qui aurais pu faire un fin limier !

Jacques : Non, être enquêteur c’est beaucoup trop cérébral pour moi, il faut trop donner pour ne rien gagner. Moi je préfère l’argent, c’est pour ça que je suis là.  

Pierre : Tu m’as bien dit que personne ne t’avait vu  !

Jacques : Exact.

Pierre : Tu as été vigilant de ce côté là.

Jacques : Très !

Pierre : Ce n’est vraiment pas de chance pour moi, frangin ! Personne ! Je vais essayer de récapituler, histoire de comprendre ce qui m’arrive ! Après avoir reçu les dernières informations à mon sujet, c’est-à-dire, hier dans la soirée, tu as donc pu opérer tranquillement. Tu es parti de chez toi, tôt ce matin, ni vu ni connu. Tu démarres et tu sors du garage à ton aise, puisque tu as dû certainement étudier le trajet ; ta voiture s’approche de mon appartement, mais tu te gares loin d’ici pour éviter qu’on repère ton véhicule dans les environs ! Tu continues ton petit chemin à pied, sans le moindre souci. Mon adresse, tu la connais, tu t’es parfaitement renseigné en te faisant passer pour un percepteur d’impôt, tu viens de me l’avouer toi-même ! Le concierge, en bas ne te voit pas car, faut pas rêver, il dort encore. Tu arrives sur le bon palier, tu frappes doucement à ma porte, feignant la timidité, mais c’est surtout pour passer le plus inaperçu possible… et pour couronner le tout, tu enfiles des gants pour ne laisser aucune empreinte.      

Jacques : (Fièrement) A quelques détails près, tout s’est déroulé comme tu viens de le décrire ! Il n’y a donc aucun témoin de ma présence chez toi, je peux agir, je pourrais dire, en toute impunité.

Pierre : (effrayé) A quoi ressemblera cette impunité ?

Jacques : N’aie crainte, je ne vais pas te torturer, je pourrais laisser des traces ! (il ricane, puis vide sa tasse de café) Ah, que c’est bon ! (il prend un morceau de sucre et le croque.)

Pierre : Si tu dois m’éliminer, dépêche-toi.

Jacques : Tu as peur ?

Pierre : Ce n’est pas la mort qui me fait peur, bien au contraire, mais c’est l’attente…puis le plaisir macabre que tu as à prendre ton temps m’est insupportable. 

Jacques : Pourquoi faire vite ? Tu ne veux pas écrire un petit mot à l’intention de tes héritiers ?

Pierre : Un suicidé ne pense pas à tout ça, il agit sans réfléchir.

Jacques : Non, c’est faux !

Pierre : Si je laisse un mot, cela sentira le coup monté…Au fond, tu as raison, donne-moi mon carnet, là sur le bureau à côté du manuscrit.

Jacques : Attends ! Qu’est-ce que tu me racontes ? (un temps)Tu ne vas rien faire du tout, car ton écriture pourrait effectivement trahir la supercherie. De toute façon, tu n’as pas le moindre héritier, à moins de léguer des dettes ! A l’heure qu’il est, tu ne sais pas que tes parents sont morts, tu ignores tout de cette histoire… donc, on te croira acculé, au bout du rouleau : le suicide fera bien l’affaire. Je suis un génie ! Mon pauvre ami, dire que tu aurais pu hériter dans quelques jours ! Le notaire bouclera son dossier plus vite que prévu.   

Pierre : Tu l’as donc, ton crime parfait !

Jacques : Oui, c’est incroyable. Je me surprends, je l’avoue. Tout s’est parfaitement déroulé comme je l’avais espéré.

Pierre : Tu es fier de toi ?

Jacques : Je vais, à moi seul, hériter d’une fortune colossale ; papa avait du pognon à ne plus savoir qu’en faire ! Toutes ses actions, ses investissements, ses rentrées, les résidences, tout ça …puis finalement, la cerise sur le gâteau ; son laboratoire, qui est une véritable mine d’or ! Je vais prendre la relève, ce serait injuste de ma part de le fermer et de placer tous ces brillants chercheurs au chômage. Le laboratoire double chaque année son chiffre d’affaires et ses bénéfices, il a plusieurs actionnaires. Mais surtout, je dois continuer, car on trouverait étrange que je m’en débarrasse. Dans quelques années, il vaudra plusieurs mines d’or et je ne risquerai plus rien ! Tu sais que son labo va bientôt obtenir un prix de chimie, je ne sais plus lequel d’ailleurs, mais qu’importe ça rapportera davantage ! Tu te rends compte, c’est presque trop beau pour être vrai ! Enfin pour répondre à ta question, oui, je suis fier de moi, pour toutes ces raisons ! Comment pourrais-je ne pas l’être ?

Pierre : En effet, joli travail !

Jacques : Oui, mais justement, le «joli travail» n’est pas encore accompli. (il reprend son arme) Il me reste quelques accords à régler, avant l’apothéose finale. Viens par ici. (Jacques le prend par le bras, Pierre se laisse guider jusque devant son bureau.)Ici tu seras bien. Je t’explique, en toute logique, je vais te loger une balle dans la tempe droite, puisque tu es droitier. Tu t’effondreras à côté de ton bureau, avec quelques feuilles de ton manuscrit, ça fera bien…Tiens ces poèmes, par exemple, ce serait dommage de les abîmer, je vais essayer de ne pas trop les souiller, pour ta gloire posthume. (un temps. Jacques se met subitement à pouffer de rire.)

Pierre : Qu’est-ce qui te fait rire ?

Jacques : (gloussant encore, mais légèrement) Je viens de réaliser que j’hériterai même de tes écrits ! Pourvu qu’ils rapportent ! Tu as beaucoup publié, j’espère !

Pierre : (amer) Pas assez !

Jaques : La postérité reconnaîtra ton génie. On te rendra hommage, les poètes morts jeunes rapportent plus, à ce qu’on dit ! A fortiori si la mort est brutale ! Ils deviennent des martyrs. Ils symbolisent un mouvement, une génération, une façon de comprendre le monde dans lequel nous vivons ! Ils sont trop visionnaires pour être reconnus de leur vivant ! Tu devrais me remercier, je t’offre une mort héroïque, digne des plus grands ! Tu seras un classique dans moins de dix ans…je me suis renseigné, tu sais ! La poésie ce n’est pas mon truc, j’avoue, mais de grands poètes se sont donné la mort sans raisons précises, je ne sais plus qui mais ça ne fait rien,  tu n’es pas le premier. La mise en scène est un peu la même, comme toi aujourd’hui, à leur bureau en train d’écrire…voilà pourquoi je ne risque rien, c’est du déjà vu….  

Pierre : (coupant la parole) Accorde-moi une dernière volonté, Jacques.

Jacques : Mais je t’en prie, laquelle ?

Pierre : Je n’ai pas envie de voir tes yeux : mourir me suffit.

Jacques : Rassure-toi, je me placerai derrière toi, ainsi nos regards n’auront pas à se croiser. Tu seras bien ici ! Ce sera le siège d’honneur.

Pierre : C’en est presque touchant !      

(Jacques se place derrière Pierre qui, lui, porte son regard au loin. Jacques resserre le canon à silencieux et place l’arme sur la tempe droite de son frère.)

Jacques : Ca te va, comme ça ?

Pierre : C’est parfait, dépêche-toi.

Jacques : Tu as un vœu à formuler avant de passer de l’autre côté ? Un petit mot ou une phrase d’adieu, ce qui te passe par la tête…

Pierre : Non ! Je ne suis pas un condamné, je suis «un suicidé»…

Jacques : Bon…alors…

Pierre : (l’interrompant) Attends, j’ai quelque chose à dire !

Jacques : Tu ne vas tout de même pas me réciter un poème !

Pierre : Non, rassure-toi, je ne vais ni t’implorer de me laisser libre, ni te raconter quoi que se soit ! Je vais simplement prononcer un mot. 

Jacques : Alors, vas-y.

Pierre : C’est un prénom, un beau prénom, peut-être le plus beau.

Jaques : Un prénom ? Celui d’une amie ? (tout à coup très inquiet) Ne me dis pas que tu as des enfants….

(in petto) Je n’y avais pas pensé ! Tu as des enfants, dis-moi ?

Pierre : (sans répondre à son frère) Jean.

Jacques : (étonné) Jean ? Et c’est tout ?

Pierre : (même jeu) Jean le marchand.

Jacques : Qu’est-ce que tu me racontes ? C’est qui ?

Pierre : Ce nom ne te rappelle rien ?

Jacques : Pourquoi  cette question ? Je le connais ?

Pierre : Tu devrais, c’est le prénom de l’artiste dont tu ne te souvenais plus.

Jacques : (réfléchissant) L’artiste … J’y suis, celui de la galerie !

Pierre : C’est bien ça. 

Jacques : Tiens, oui, ça me revient, c’est bien ce nom là…mais comment tu le sais ?

Pierre : Les poèmes, c’est pour lui, enfin pour ses tableaux.

Jacques : (il retire l’arme de la tempe de son frère) Attends, il y a quelque chose qui m’échappe… tout ça ne m’explique toujours pas comment tu…

Pierre : (comme s’il n’avait pas entendu)  Jean le marchand est un artiste qui monte, comme on dit dans le milieu ! C’est un artiste prometteur, il a du talent et il sait en faire bon usage ! Doué d’une sensibilité et d’une acuité sans égales. Il n’est pas encore très connu, mais cela ne tardera pas : il jouira bientôt d’une importante renommée. Son style est particulièrement atypique, on pourrait dire que cela ne ressemble à rien…pour la simple et bonne raison qu’il ne s’est inspiré de rien ! C’est extrêmement rare dans le milieu de l’art. Bien souvent les artistes se copient, se plagient les uns les autres ou s’inspirent d’une mode, d’un mouvement. Lui, c’est différent ! En effet, jusqu’à  vingt ans, il n’a jamais quitté son domicile car il était agoraphobe et atteint de cécité totale. Peu à peu il a recouvert la vue suite à une intervention chirurgicale qui, heureusement pour lui, a bien fonctionné. Il a pu dès lors s’éveiller au monde qui l’entourait, cette magnifique planète sur laquelle nous vivons et qu’on ne pense même plus à regarder ! Il a dégusté toutes les images qui l’entouraient, les couleurs, les détails auxquels nous ne prêtons plus la moindre attention et les a peints pour comprendre dans quoi il vit…puis pour combler ses vingt années d’isolement. Voilà ce qui explique son originalité !            

Jacques : Que veux-tu que cela me fasse ? Tu ne crois tout de même pas que je vais m’apitoyer sur son sort ? Je n’en ai rien à faire de tout ce baratin sur ce type ! 

Pierre : Jean est mon ami, mon meilleur ami.

Jacques : Je ne vois pas le rapport ! Maintenant ça suffit, tu as tout dit, le moment est venu  …(il pointe de nouveau son arme sur la tempe de Pierre.)

Pierre : Tu ne vas rien faire du tout. (il désarme son frère, sans difficulté.) Je le verrais, moi, le rapport, si j’étais à ta place, pauvre imbécile !

Jacques : Ne tire pas !

Pierre : En vaux-tu vraiment la peine ? Tu n’as encore rien compris ! Nous formons à nous deux qu’une seule personne. Et lorsque nous nous unissons, nous devenons les plus forts. Rien ne peut nous atteindre.

Jacques : Je commence malheureusement à comprendre.

Pierre : Qu’as-tu compris ?

Jacques : Il les a tués.

Pierre : Ce n’est pas ça, enfin pas tout à fait…

Jacques : (pensant) Oui, tu as dit, «lorsque nous nous unissons, nous devenons les plus forts»… Alors c’est toi, toi aussi ? (Pierre le regarde impassiblement.) Mais comment ? (s’énervant) Dis-moi que ce n’est pas vrai. Réponds !