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(Dans un appartement de banlieue, un homme est assis à son bureau, il
écrit. On frappe à la porte.)
Pierre : ( fort concentré) Oui ! (pas de réponse) Si c’est pour signer
un nouveau recommandé, je vous préviens, il n’y a personne !
Jacques : (à l’extérieur) Ouvre-moi, Pierre, c’est Jacques.
Pierre : (in petto) Jacques, mon frère ?
(Il se lève et va ouvrir.)
Jacques : Ce n’est que moi.
Pierre : Qu’est-ce que tu fais là ?
Jacques : Quel accueil !
Pierre : Après cinq ans de silence, tu ne t’attendais tout de même
pas que je te saute dans les bras !
Jacques : Heu, ça va ?
Pierre :
Ben, oui ça peut aller. Excuse-moi, je suis un peu nerveux, j’ai
cru que c’était encore une fois le facteur. C’est le troisième rappel
que je reçois pour quelques factures impayées… bref, ça me fait
tout de même plaisir de te revoir ! Et toi ?
Jacques : Plutôt bien, excepté que je n’ai pas de dettes. Je peux
entrer, au moins !
Pierre : Oui, oui, vas-y, entre. Mets-toi à l’aise.
Jacques : (regardant l’appartement) C’est mignon ici.
Pierre : J’ai fait du café, t’en veux ?
Jacques : Merci, oui.
Pierre : Rien n’est à moi, c’est un meublé.
Jacques : Tu loues un meublé ?
Pierre : Je n’ai pas les moyens de m’acheter des meubles, c’est plus
facile comme ça. En cas de déménagement, je n’ai pas à tout transporter.
Jacques : C’est une façon de voir. Pas les moyens, tu dis !
Pierre : Depuis que j’ai coupé les ponts, on m’a coupé les vivres.
Faut bien se débrouiller !
Jacques : Donc, t’es toujours dans…(il mime l’écriture.)
Pierre : Ben oui ! Que veux-tu, quand un artiste ne sait ni
chanter ni peindre et encore moins danser, il s’adonne corps et âme à l’écriture. Divine bénédiction,
d’ailleurs !
Jacques : Et…ça marche, la «Divine bénédiction» ?
Pierre : Disons que de temps en temps, on pourrait l’appeler la «Divine
tragédie» ! Mais, tu sais dans ce métier, il faut écrire des tonnes
pour qu’on publie des grammes.
Jacques : Et les quelques grammes ne suffisent pas à te faire mener
une vie de roi !
Pierre : Mener une vie de roi…si je parvenais déjà à me débarrasser
de mes dettes qui ne cessent de croître de mois en mois !
Jacques : Pauvre Pierre !
Pierre : Oh, ne me blâme pas, c’est ce qui me donne l’énergie de
continuer. Tu sais que presque
tous mes personnages on un point commun. Je te laisse deviner !
Jacques : Ils sont tous un peu artistes.
Pierre : Disons qu’ils sont à découvert.
Jacques : Ils doivent avoir froid !
(Ils rient)
Pierre : Le café, tu le veux comment ?
Jacques : Noir.
Pierre : (surpris) Sans sucre !
Jacques : J’ai complètement arrêté, enfin presque.
Pierre : C’est nouveau ça, tu me copies ?
Jacques : Non, rassure-toi. On m’a tellement tiré les oreilles parce
que je mettais beaucoup trop de sucre, qu’à la longue…
Pierre :
(amusé) Je me souviens, c’est vrai ! Tu n’avais même pas le
droit de sucrer ton café comme tu l’entendais. Faut dire qu’ils
n’avaient pas d’actions dans le sucre, les géniteurs. Tu en prenais
combien, je ne sais plus, trois ?
Jacques : Quatre.
Pierre : Tu vas tout de même en prendre un !
Jacques : Je ne pense pas. Pour en revenir aux vieux, ils étaient
rasoirs, hein.
Pierre : Bel euphémisme !
Jacques : Rien que des réprimandes et des reproches alors qu’on se
voyait si rarement ensemble.
Pierre :
Jamais présent : concert de gala d’un côté, cocktail d’anniversaire
d’un Président de je ne sais plus trop quoi de l’autre… Il fallait
encore que l’on consacre presque tout notre temps à étudier en souhaitant
ne pas trop les décevoir. On aurait pu en faire des bêtises, avec
leurs éternelles absences, les moyens étaient tout à fait à notre
portée !
Jacques : Evidemment, mais nous étions beaucoup trop innocents pour
ce genre d’aventure. Jamais un pas de travers, jamais un mot plus
haut que l’autre, presque jamais de disputes…on aurait pu nous affubler
d’un titre ronflant à la Comtesse de Ségur : « Les petits garçons
modèles» !
Pierre : Quelle enfance de minet ! Des enfants tellement idiots
qu’on n’arrivait même pas à mentir ou encore à inventer un prétexte
quelconque pour une sortie entre copains, par exemple …
Jacques : On devait aimer ça, l’abrutissement de nos quatre murs…nous
étions heureusement de bons élèves, à défaut d’autres choses…
Pierre : Tiens, par exemple, on aurait pu profiter des bonnes, on
ne l’a jamais fait ! Ce n’était pourtant pas les occasions
qui manquaient.
Jacques :
C’est vrai, on aurait dû…pfft. Elles étaient jolies quand j’y pense !
Il y en avait partout à la maison, presque une dans chaque pièce.
A mon avis, le père a dû s’en faire quelques-unes, je me souviens
qu’il s’entendait très bien avec elles.
Pierre : Des parents absents, une monotonie, un mal-être constant :
quelle enfance…n’y pensons plus. Santé !
Jacques : Tu as raison, pourquoi penser à tout cela !
(Ils boivent.)
Jacques : Bon sérieusement, qu’est-ce que tu comptes faire à présent ?
Pierre : A part finir les quelques chantiers pour mon éditeur…
Jacques : C’est tout ? Tu plaisantes, j’espère ?
Pierre : Ca me prend un temps monstre. Enfin, c’est mon métier, Jacques,
tu ne comprends pas.
Jacques : Mais encore ?
Pierre :
Je suis sur trois polars en même temps, un recueil de poèmes auquel
je travaillais quand tu es arrivé, plus deux trois petites choses
sur le côté : c’est déjà pas mal !
Jacques : (étonné) Trois romans en même temps ?
Pierre : Oh, tu sais n’importe quel écrivain s’attaque à plusieurs
manuscrits à la fois, histoire d’avancer un peu. C’est le secret
de l’écriture.
Jacques : Tu ne t’emmêles pas les pinceaux dans tes polars ?
Pierre :
Non, ça va, il suffit de procéder avec intelligence et méthode.
Jacques :
Tout de même, tout ça à la fois ! Ca me dépasse !
Pierre :
Ils sont tous les trois fort différents. Le premier est basé sur
un crime parfait, le second parle d’un assassin de jeunes filles ;
du genre tueur en séries, le truc à la mode ! Et enfin le dernier
ressemble un peu à Agatha Christie ; j’y mêle humour et intelligence,
le tout mené par un gros bonhomme moustachu, qui n’est pas du tout
Belge ; mais on peut y voir quelques liens de parenté avec
Hercule Poirot…
Jacques : Pas mal ! (il regarde le manuscrit sur le bureau de
Pierre.) Tout de même compliqué comme écriture...
Pierre :
C’est tout à fait différent, ça. C’est une commande pour les tableaux
d’un ami qui expose en ce moment. Il s’agit d’un petit recueil de
trente poèmes, je dois impérativement le terminer pour lundi, il
me reste quatre jours et je n’en ai qu’un tiers !
Jacques : Pour des tableaux, tu dis ?
Pierre :
Oui, je dois commenter chacune de ces peintures, qui sont aux nombres
de trente, par un poème écrit en vers. C’est une de ses idées, je
n’ai pas cherché à comprendre ! C’est une idée ridicule, le
vernissage a déjà eu lieu…
Jacques : Tu le termineras ?
Pierre : J’ai tout intérêt, je dois envoyer une nouvelle, pour mardi
au plus tard, à un fanzine, qui paraîtra le mois prochain.
Jacques : C’est du fantastique, ça !
Pierre : Entre autres. J’essaie plusieurs genres, tout en gardant
le même style. On verra. Celui qui marche le mieux, je plonge à
fond !
Jacques : Quel programme !
Pierre : Oui, c’est vrai, mais tu n’as rien sans rien.
Jacques : Tu ne vas pas te limiter à ces projets là ?
Pierre : (comme une évidence) C’est déjà pas mal ! Je compte aussi
écrire une pièce, j’ai quelques idées, mais rien de concluant pour
l’instant…
Jacques : Je vais tout de même prendre un sucre.
Pierre : Ha, ha, chassez le naturel, il revient au galop, disait
Voltaire ! Je reconnais bien là mon frère. Il doit me rester
quelques morceaux, tu sais ceux qu’on peut casser en deux. (il va
dans la cuisine.)
Jacques : Voltaire n’a rien à voir là-dedans !
Pierre : Quoi ? (il revient) Mais je disais ça comme ça…
Jacques : Tu deviendras peut-être un grand écrivain… mais je ne te
parle pas de tes projets littéraires, Pierre.
Pierre : Je ne comprends toujours pas, de quoi veux-tu parler ? Tu
sais bien que je ne fais rien d’autre qu’écrire !
Jacques : A ton avis ? Tu crois que je suis venu simplement
pour voir mon frère après cinq années de silence.
Pierre : Tu sais, ma porte est toujours restée ouverte.
Jacques : C’est facile de dire ça maintenant !
Pierre : Qu’est-ce que tu me racontes, je t’ai empêché d’entrer ?
Jacques: Bien sûr que non, plus aujourd’hui.
Pierre : Jacques, ne dis pas de bêtise, tu sais bien que ce sont
les circonstances qui…
Jacques :
(l’interrompant) Les circonstances, parlons-en ! Tu disparais
sans donner de nouvelles, tu ne téléphones jamais pour les anniversaires,
encore moins pour les fêtes de fin d’année ; je me suis fait
opérer du genou il y a deux ans, tu n’es même pas venu me voir à
la clinique… puis là, comme par enchantement, tu joues au sympathique !
Pierre : Et de votre part, j’en ai eu des nouvelles ?
Jacques :
Plutôt, oui. Elles ont dû te faire plaisir, surtout les dernières,
pas vrai frangin ! Fameuses nouvelles, hein ! Des pareilles,
on en souhaiterait plus souvent et davantage ! Harpagon a retrouvé
sa cassette, tu pourrais réécrire une version moderne de l’Avare,
toi qui cherches un bon sujet pour une pièce, tu changes le prénom
et tu ajoutes le tien ! Tu attends cet instant depuis toujours,
et à force de patience, on est récompensé et puis comme j’ai pu
le comprendre ; tout va rentrer dans l’ordre pour toi, côté
tirelire. Tu vas éviter de justesse les huissiers, si je comprends
bien…parce qu’après trois rappels, on commence légèrement à la sentir
mauvaise, la saisie n’est
pas loin, elle approche à grands pas !
Pierre :
Tu peux me remettre tout ça dans l’ordre, je ne comprends rien à
ton volapuk, Jacques ! J‘ai été coupé de vous tous depuis plus
de cinq ans, alors explique-toi pour de bon, car je commence à perdre
patience.
Jacques : Ne joue pas au con, s’il te plait !
Pierre :
Mais qui joue au con ? Depuis
tout à l’heure, tu n’as cessé d’agir envers moi comme un flic, tu
me poses des questions bizarres sur mes travaux, mon avenir, mes
projets, enfin sur ma vie dont tu te fiches royalement. Que veux-tu
savoir au juste ? Ils ont envoyé leur espion ? Je suis
parti de la maison, car nous n’avions pas les mêmes visions de la
vie ! Papa ne comprenait pas que je m’adonne à ma passion,
quant à maman, elle n’osait pas prendre parti pour moi, tellement
aveuglée par le charisme de son mari ! Je n’ai pas pu supporter
longtemps cette ambiance, il fallait que j’agisse, et je l’ai fait :
j’ai quitté le foyer…on m’a peut-être coupé les vivres, mais j’ai
survécu, même sans vous, il y a moyen de vivre, je l’ai prouvé,
tu peux leur dire quand tu rentreras !
(Un temps)
Jacques : (abasourdi) Quoi…mais alors, tu ne sais vraiment rien ?
Pierre : Que suis-je sensé «vraiment» savoir ?
Jacques :
(in petto) Ce n’est pas possible. (à son frère) C’est donc vrai, tu ne sais rien ! J’ai accouru le plus vite
possible jusqu’à toi, j’ai fait des recherches, en me renseignant
auprès de plusieurs concierges, car je t’avoue, je ne savais plus
du tout où tu habitais avec tes multiples déménagements.
Pierre : Que s’est-il passé?
Jacques : Je suis confus, je voudrais d’abord m’excuser, Pierre,
je ne savais pas que tu ignorais. Ca va t’en faire, un choc !
Pierre : Il n’y pas de problème, n’y pense plus, c’est déjà oublié.
Dis-moi simplement et calmement ce qui est censé me provoquer un
choc !
Jacques : Avant ça, ressers-moi un peu de café, s’il te plaît. (scrutant
un sucre entre ses doigts.) Ils ont une forme bizarre, tes morceaux
de sucres !
Pierre : Ils sont un peu vieux, puisque je n’en prends pas, ou ça
doit être l’humidité de l’appartement ! Et ton genou, ça va mieux ?
(il le sert en y mettant deux morceaux de sucres)
Jacques : Oh, il n’y a plus rien ; j’ai fait une mauvaise chute,
ma rotule s’est déplacée, mais tout est rentré dans l’ordre. (il
boit)
Pierre : Je préfère ça. Dis-moi ce qui se passe, maintenant.
Jacques : Assieds-toi. (Pierre s’assied) C’est Papa et maman, ils
…
Pierre : (l’interrompant) Ils t’ont jeté dehors, toi aussi !
Jacques : C’est sérieux, Pierre. Ils…ils sont morts.
Pierre : Quoi ! Non, ce n’est pas possible.
Jacques : Oui, dans un accident, c’est terrible, je sais.
Pierre : Un accident ?
Jacques :
Oui, ils revenaient d’un vernissage, un jeune peintre qui expose
pour un mois dans une galerie,
je ne sais déjà plus son nom. Bref, ça été affreux, le véhicule
a quitté la route et a percuté un arbre. La voiture a explosé. Inutile
de te préciser qu’ils sont morts sur le coup.
Pierre : C’est affreux… Qui conduisait ?
Jacques : Papa.
Pierre : Il avait…(il mime la boisson)
Jacques : Non. Enfin je ne pense pas, les enquêteurs ne se sont pas
encore prononcés, mais à mon avis, pour une fois l’alcool n’a rien
à voir avec tout ça. Ils étaient consciencieux de ce côté là.
Pierre : On n’en sait pas plus, pas de témoins, rien ?
Jacques : Pas vraiment, ce sont les personnes du voisinage qui ont
averti les autorités, l’explosion du véhicule a dû les alerter,
probablement !
Pierre : Quelle mort idiote !
Jacques : Toutes les morts le sont, mais je te l’accorde, celle-là
l’est particulièrement.
Pierre : (un temps) Quoi … C’est donc ça ?
Jacques : Oui, c’est triste, pas vrai ! (il boit)
Pierre : Je ne te parle pas de leur mort.
Jacques : De quoi parles-tu ?
Pierre : De ton comportement.
Jacques : Mon comportement ?
Pierre : Parfaitement. Je ne t’ai jamais vu comme ça, que caches-tu ?
Depuis tout à l’heure, tu ne cesses de tergiverser, tu as un problème
d’héritage, je présume. Il fallait donc la mort des vieux pour te
revoir…
Jacques : (l’interrompant)C’est ridicule.
Pierre : (continuant)…Tu es pire qu’eux, tu ne penses qu’à l’argent.
Tel parent, tel fils !
Jacques : Pierre, je…
Pierre : Justement, dis-moi, pourquoi t’es là ?
Jacques : Pour venir t’annoncer la mort de …
Pierre : C’est faux ! Tu étais persuadé que je le savais, alors
pourquoi aujourd’hui ?
Jacques : Prendre de tes nouvelles, simplement.
Pierre : Tu mens, tu n’as jamais su mentir. Tu n’es pas ici pour
voir comment je vais, j’ignore encore la raison exacte, mais tu
vas me la dire.
Jacques : Tu seras surpris !
Car ma visite est en effet tout à fait originale.
Pierre : Originale ! Tu es ici, je m’en doute, pour me
parler d’argent ; je ne vois vraiment pas ce qu’il y a d’extraordinaire, voire d’inhabituel ?
Jacques : Les termes sont bien choisis. Puisque je ne sais pas mentir,
autant jouer tout de suite carte sur table : je suis ici, bien
sûr, pour parler d’argent, mais surtout pour me débarrasser de toi.
Pierre : Te débarrasser de moi, je ne comprends pas !
Jacques : Te tuer, si tu préfères. (il sort un revolver à canon silencieux)
Pierre : Me tuer ? Pourquoi…attends, qu’est-ce que tu me racontes
?
Jacques :
A qui profite la mort de mon cher frère ? A moi ! A moi
seul, incontestablement. Je te croyais plus intelligent, ce n’est
pas une question digne d’un écrivain. Je toucherai seul le pactole
de feu nos parents. Que tu le veuilles ou non, tu as droit à ta
part d’héritage, tu ne la refuseras jamais, ne me prends pas pour
le dernier des imbéciles. De plus, je n’ai jamais aimé partager
les cadeaux, surtout pas ceux qui valent des sommes considérables.
Pierre : Comment dois-je me faire comprendre ?
Jacques : Que veux-tu dire ?
Pierre :
Tu n’as donc pas compris que je n’en ai rien à faire de tout ce
blé. Alors pourquoi veux-tu m’éliminer ?
Je n’ai pas envie de reprendre les affaires
familiales et encore moins de toucher quoi que ce soit dans cette
histoire. Pour moi, vous êtes tous morts depuis longtemps. Sors d’ici, je ne t’ai pas vu depuis des années, on ne m’a pas averti
de leur mort, je ne sais rien, tu m’entends, rien. Je ne t’ai pas
vu. Dehors !
Jacques :
Non, non, voyons ! Si c’est de cette manière qu’agissent les
personnages de tes romans, ils doivent très vite se faire descendre,
cher frangin ! Dès l’instant où quelqu’un est au courant, il
reste impliqué, de gré ou de force !
Pierre : Que vas-tu faire ?
Jacques : Je vais commettre un crime parfait.
Pierre : C’est impossible !
Jacques :
Venant de toi cela m’étonne ! Rien n’est impossible, tu le
sais bien. Ce sera «le crime parfait» ou si tu préfères : le
crime édifiant, le crime impeccable, le crime irréprochable, bref,
celui qui ne laisse aucune piste ni sur l’assassin ni sur le mobile.
Pierre : Le mobile est pourtant clair.
Jacques : C’est là que tu te trompes. Les enquêteurs s’apercevront
très vite que tu n’avais plus le moindre contact avec les membres de ta famille, depuis plusieurs années. Ils ne
vont jamais remonter jusqu’à moi.
Pierre : Jacques, réfléchis, tout ça ne s’improvise pas, on peut
s’arranger, tu ne crois pas ?
Jacques : Qui te parle d’improvisation ? Tout est précisément
prémédité, réglé et accordé, comme un instrument.
Pierre : Je ne te crois pas. Comment vas-tu t’y prendre ?
Jacques :
J’en fais mon affaire, ne t’inquiète pas. Tu as certainement dû
remarquer que depuis mon arrivée je n’ai pas ôté mes gants. Je peux
agir en toute liberté, sans le moindre problème. (un temps) Pourquoi
me tournes-tu le dos ?
Pierre : Personne ne s’est jamais suicidé d’une balle dans l’omoplate.
Jacques : Bravo !
Pierre :
(il se retourne et se retrouve face à Jacques) Je te rappelle, cher
frère, que j’écris des polars. Il existe des milliers de méthodes
pour tuer quelqu’un, mais une seule pour élaborer un ingénieux et
impeccable crime parfait : faire croire au suicide.
Jacques :
Tu aurais fait un grand écrivain, voire un fin limier. Quel gâchis !
Mais ne t’inquiète pas, je
n’ai aucune envie de t’éliminer maintenant. Après cinq ans, on a
beaucoup à se raconter !
Pierre : Parle pour toi, parce que moi je n’ai rien à te dire.
Jacques : Rien à me dire !
Pierre : Parfaitement, si tu crois que c’est facile de parler à quelqu’un
qui te menace de son arme.
Jacques : Si ça peut te rassurer. ( Il le range, mais le garde à
portée de main.) Voilà, c’est mieux ?
Pierre : (naïvement)Tu sais, un coup, c’est très vite parti.
Jacques : Dis-moi, ça n’a pas été facile de te retrouver…cinq déménagements
en moins de deux ans !
Je te cherche depuis l’accident qui remonte à trois jours.
Pierre : Tu n’as pas perdu ton temps !
Jacques : Si justement, j’ai perdu beaucoup trop de temps.
Pierre : Tu es très fier de ne pas avoir ôté tes gants depuis ton
arrivée, mais ta petite investigation, elle, tu crois qu’elle passera
inaperçue ?
Jacques : (fièrement) Détrompe-toi, c’est là que tous tes espoirs
tombent à l’eau…
Pierre : Pourquoi ça ?
Jacques :
Tu ne me crois tout de même pas idiot au point de me présenter comme
ton frère !
Pierre :
Quoi alors, tu t’es pris pour Columbo !
Jacques :
Mieux, je me suis fait passer pour ton percepteur… et vu tes antécédents,
je n’ai eu aucun mal à le faire croire au cours de mon enquête !
Enquête qui m’a permis d’apprendre plein de choses sur toi, je dirais
presque malgré moi ! Car c’est là que j’ai appris tes dettes
…Tu vois, j’avais vu juste !
Pierre : C’est toi qui aurais pu faire un fin limier !
Jacques : Non, être enquêteur c’est beaucoup trop cérébral pour moi,
il faut trop donner pour ne rien gagner. Moi je préfère l’argent,
c’est pour ça que je suis là.
Pierre : Tu m’as bien dit que personne ne t’avait vu !
Jacques : Exact.
Pierre : Tu as été vigilant de ce côté
là.
Jacques : Très !
Pierre :
Ce n’est vraiment pas de chance pour moi, frangin ! Personne !
Je vais essayer de récapituler, histoire de comprendre ce qui m’arrive !
Après avoir reçu les dernières informations à mon sujet, c’est-à-dire,
hier dans la soirée, tu as donc pu opérer tranquillement. Tu es
parti de chez toi, tôt ce matin, ni vu ni connu. Tu démarres et
tu sors du garage à ton aise, puisque tu as dû certainement étudier
le trajet ; ta voiture s’approche de mon appartement, mais tu te
gares loin d’ici pour éviter qu’on repère ton véhicule dans les
environs ! Tu continues ton petit chemin à pied, sans le moindre
souci. Mon adresse, tu la connais, tu t’es parfaitement renseigné
en te faisant passer pour un percepteur d’impôt, tu viens de me
l’avouer toi-même ! Le concierge, en bas ne te voit pas car,
faut pas rêver, il dort encore. Tu arrives sur le bon palier, tu
frappes doucement à ma porte, feignant la timidité, mais c’est surtout
pour passer le plus inaperçu possible… et pour couronner le tout,
tu enfiles des gants pour ne laisser aucune empreinte.
Jacques : (Fièrement) A quelques détails
près, tout s’est déroulé comme tu viens de le décrire ! Il
n’y a donc aucun témoin de ma présence chez toi, je peux agir, je
pourrais dire, en toute impunité.
Pierre : (effrayé) A quoi ressemblera cette impunité ?
Jacques : N’aie crainte, je ne vais pas te torturer, je pourrais
laisser des traces ! (il ricane, puis vide sa tasse de café)
Ah, que c’est bon ! (il prend un morceau de sucre et le croque.)
Pierre : Si tu dois m’éliminer, dépêche-toi.
Jacques : Tu as peur ?
Pierre : Ce n’est pas la mort qui me fait peur, bien au contraire,
mais c’est l’attente…puis le plaisir macabre que tu as à prendre
ton temps m’est insupportable.
Jacques : Pourquoi faire vite ? Tu ne veux pas écrire un petit
mot à l’intention de tes héritiers ?
Pierre : Un suicidé ne pense pas à tout ça, il agit sans réfléchir.
Jacques : Non, c’est faux !
Pierre : Si je laisse un mot, cela sentira le coup monté…Au fond,
tu as raison, donne-moi mon carnet, là sur le bureau à côté du manuscrit.
Jacques :
Attends ! Qu’est-ce que tu me racontes ? (un temps)Tu
ne vas rien faire du tout, car ton écriture pourrait effectivement
trahir la supercherie. De toute façon, tu n’as pas le moindre héritier,
à moins de léguer des dettes ! A l’heure qu’il est, tu ne sais
pas que tes parents sont morts, tu ignores tout de cette histoire…
donc, on te croira acculé, au bout du rouleau : le suicide
fera bien l’affaire. Je suis un génie ! Mon pauvre ami, dire
que tu aurais pu hériter dans quelques jours ! Le notaire bouclera
son dossier plus vite que prévu.
Pierre :
Tu l’as donc, ton crime parfait !
Jacques : Oui, c’est incroyable. Je me surprends, je l’avoue. Tout
s’est parfaitement déroulé comme je l’avais espéré.
Pierre : Tu es fier de toi ?
Jacques :
Je vais, à moi seul, hériter d’une fortune colossale ; papa
avait du pognon à ne plus savoir qu’en faire ! Toutes ses actions,
ses investissements, ses rentrées, les résidences, tout ça …puis
finalement, la cerise sur le gâteau ; son laboratoire, qui
est une véritable mine d’or ! Je vais prendre la relève, ce
serait injuste de ma part de le fermer et de placer tous ces brillants
chercheurs au chômage. Le laboratoire double chaque année son chiffre
d’affaires et ses bénéfices, il a plusieurs actionnaires. Mais surtout,
je dois continuer, car on trouverait étrange que je m’en débarrasse.
Dans quelques années, il vaudra plusieurs mines d’or et je ne risquerai
plus rien ! Tu sais que son labo va bientôt obtenir un prix
de chimie, je ne sais plus lequel d’ailleurs, mais qu’importe ça
rapportera davantage ! Tu te rends compte, c’est presque trop
beau pour être vrai ! Enfin pour répondre à ta question, oui,
je suis fier de moi, pour toutes ces raisons ! Comment pourrais-je
ne pas l’être ?
Pierre :
En effet, joli travail !
Jacques :
Oui, mais justement, le «joli travail» n’est pas encore accompli. (il
reprend son arme) Il me reste quelques accords à régler, avant l’apothéose
finale. Viens par ici. (Jacques le prend par le bras, Pierre se
laisse guider jusque devant son bureau.)Ici tu seras bien. Je t’explique,
en toute logique, je vais te loger une balle dans la tempe droite,
puisque tu es droitier. Tu t’effondreras à côté de ton bureau, avec
quelques feuilles de ton manuscrit, ça fera bien…Tiens ces poèmes,
par exemple, ce serait dommage de les abîmer, je vais essayer de
ne pas trop les souiller, pour ta gloire posthume. (un temps. Jacques
se met subitement à pouffer de rire.)
Pierre :
Qu’est-ce qui te fait rire ?
Jacques :
(gloussant encore, mais légèrement) Je viens de réaliser que j’hériterai
même de tes écrits ! Pourvu qu’ils rapportent ! Tu as
beaucoup publié, j’espère !
Pierre :
(amer) Pas assez !
Jaques :
La postérité reconnaîtra ton génie. On te rendra hommage, les poètes
morts jeunes rapportent plus, à ce qu’on dit ! A fortiori si
la mort est brutale ! Ils deviennent des martyrs. Ils symbolisent
un mouvement, une génération, une façon de comprendre le monde dans
lequel nous vivons ! Ils sont trop visionnaires pour être reconnus
de leur vivant ! Tu devrais me remercier, je t’offre une mort héroïque,
digne des plus grands ! Tu seras un classique dans moins de
dix ans…je me suis renseigné, tu sais ! La poésie ce n’est
pas mon truc, j’avoue, mais de grands poètes se sont donné la mort
sans raisons précises, je ne sais plus qui mais ça ne fait rien, tu n’es pas le premier. La mise en scène est
un peu la même, comme toi aujourd’hui, à leur bureau en train d’écrire…voilà
pourquoi je ne risque rien, c’est du déjà vu….
Pierre :
(coupant la parole) Accorde-moi une dernière volonté, Jacques.
Jacques :
Mais je t’en prie, laquelle ?
Pierre :
Je n’ai pas envie de voir tes yeux : mourir me suffit.
Jacques :
Rassure-toi, je me placerai derrière toi, ainsi nos regards n’auront
pas à se croiser. Tu seras bien ici ! Ce sera le siège d’honneur.
Pierre : C’en est presque touchant !
(Jacques se place derrière Pierre qui, lui,
porte son regard au loin. Jacques resserre le canon à silencieux
et place l’arme sur la tempe droite de son frère.)
Jacques : Ca te va, comme ça ?
Pierre : C’est parfait, dépêche-toi.
Jacques : Tu as un vœu à formuler avant
de passer de l’autre côté ? Un petit mot ou une phrase d’adieu,
ce qui te passe par la tête…
Pierre : Non ! Je ne suis pas un condamné, je suis «un suicidé»…
Jacques : Bon…alors…
Pierre : (l’interrompant) Attends, j’ai quelque chose à dire !
Jacques : Tu ne vas tout de même pas me réciter un poème !
Pierre : Non, rassure-toi, je ne vais ni t’implorer de me laisser
libre, ni te raconter quoi que se soit ! Je vais simplement
prononcer un mot.
Jacques : Alors, vas-y.
Pierre : C’est un prénom, un beau prénom, peut-être le plus beau.
Jaques : Un prénom ? Celui d’une amie ?
(tout à coup très inquiet) Ne me dis pas que tu as des enfants….
(in petto) Je n’y avais pas pensé ! Tu
as des enfants, dis-moi ?
Pierre : (sans répondre à son frère) Jean.
Jacques : (étonné) Jean ? Et c’est tout ?
Pierre : (même jeu) Jean le marchand.
Jacques : Qu’est-ce que tu me racontes ? C’est qui ?
Pierre : Ce nom ne te rappelle rien ?
Jacques : Pourquoi cette
question ? Je le connais ?
Pierre : Tu devrais, c’est le prénom de l’artiste dont tu ne te souvenais
plus.
Jacques : (réfléchissant) L’artiste … J’y suis, celui de la galerie !
Pierre : C’est bien ça.
Jacques : Tiens, oui, ça me revient, c’est bien ce nom là…mais comment
tu le sais ?
Pierre : Les poèmes, c’est pour lui, enfin pour ses tableaux.
Jacques : (il retire l’arme de la tempe de son frère) Attends, il
y a quelque chose qui m’échappe… tout ça ne m’explique toujours
pas comment tu…
Pierre :
(comme s’il n’avait pas entendu)
Jean le marchand est un artiste qui monte, comme on dit dans
le milieu ! C’est un artiste prometteur, il a du talent et
il sait en faire bon usage ! Doué d’une sensibilité et d’une
acuité sans égales. Il n’est pas encore très connu, mais cela ne
tardera pas : il jouira bientôt d’une importante renommée.
Son style est particulièrement atypique, on pourrait dire que cela
ne ressemble à rien…pour la simple et bonne raison qu’il ne s’est
inspiré de rien ! C’est extrêmement rare dans le milieu de
l’art. Bien souvent les artistes se copient, se plagient les uns
les autres ou s’inspirent d’une mode, d’un mouvement. Lui, c’est
différent ! En effet, jusqu’à vingt ans, il n’a jamais quitté son domicile
car il était agoraphobe et atteint de cécité totale. Peu à peu il
a recouvert la vue suite à une intervention chirurgicale qui, heureusement
pour lui, a bien fonctionné. Il a pu dès lors s’éveiller au monde
qui l’entourait, cette magnifique planète sur laquelle nous vivons
et qu’on ne pense même plus à regarder ! Il a dégusté toutes
les images qui l’entouraient, les couleurs, les détails auxquels
nous ne prêtons plus la moindre attention et les a peints pour comprendre
dans quoi il vit…puis pour combler ses vingt années d’isolement.
Voilà ce qui explique son originalité !
Jacques : Que veux-tu que cela me fasse ? Tu ne crois tout de
même pas que je vais m’apitoyer sur son sort ? Je n’en ai rien
à faire de tout ce baratin sur ce type !
Pierre : Jean est mon ami, mon meilleur ami.
Jacques : Je ne vois pas le rapport ! Maintenant ça suffit,
tu as tout dit, le moment est venu
…(il pointe de nouveau son arme sur la tempe de Pierre.)
Pierre :
Tu ne vas rien faire du tout. (il désarme son frère, sans difficulté.)
Je le verrais, moi, le rapport, si j’étais à ta place, pauvre imbécile !
Jacques :
Ne tire pas !
Pierre :
En vaux-tu vraiment la peine ? Tu n’as encore rien compris !
Nous formons à nous deux qu’une seule personne. Et lorsque nous
nous unissons, nous devenons les plus forts. Rien ne peut nous atteindre.
Jacques : Je commence malheureusement à comprendre.
Pierre : Qu’as-tu compris ?
Jacques : Il les a tués.
Pierre : Ce n’est pas ça, enfin pas tout à fait…
Jacques :
(pensant) Oui, tu as dit, «lorsque nous nous unissons, nous
devenons les plus forts»… Alors c’est toi, toi aussi ? (Pierre
le regarde impassiblement.) Mais comment ? (s’énervant) Dis-moi
que ce n’est pas vrai. Réponds !
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