Les chroniques de Saint-Marcelin-en-Bauge

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de Jacques Etienne

Sélection prose de décembre 2007

 

Allez savoir pourquoi, m'est venue l'idée d'un merveilleux village, blotti autour de son église, un peu semblable à celui que j'habite, à part que...

Les habitants de Saint-Marcelin ont une légère tendance à l'amoralité. Buveurs, débauchés, poliquement incorrects (ce qui n'est pas bien!), égoïstes, âpres au gain... La liste de leurs tares serait longue.

Le chroniqueur du "Petit Courrier du Baugeois" rend fidèlement compte des événements qui parsèment le quotidien cahotique de cette bourgade.


Vers une réintroduction de l’éléphant dans la plaine baugeoise ?

« Chers amis, Chers camarades,
je savais que le sujet de cette conférence-débat vous mobiliserait ! Tout baugeois a à cœur de maintenir, de protéger et de promouvoir les espèces en danger.

Les Pyrénées ont leurs ours. Le Mercantour ses loups. La récente réintroduction d’espèces en voie de disparition ou disparues dans leurs habitats traditionnels a suscité ma réflexion sur ce qu’est un habitat traditionnel. Si les derniers ours et loups se trouvent dans les montagnes, c’est qu’on les a exterminés partout ailleurs. L’habitat de l’ours ou du loup, c’est l’Europe entière, plaine, forêts et bois ! Pas les seuls confettis montagneux que la société Néolibérale ne leur concède qu’à regret dans sa folie d’accaparement des terres exploitables ! »

La voix de Jean-Paul Mali s’élevait jusqu’à se faire tonnerre. Dans ses mains, les feuillets de du discours tremblaient comme montait l’excitation du tribun. Face à lui, l’auditoire semblait fasciné ou plutôt médusé.

Car il y avait un auditoire! Pour la première fois en 33 ans, la réunion publique et contradictoire qu’annonçaient des affichettes collées un peu partout par leur auteur avait attiré du monde. Certes les rangées de sièges du fond étaient vides et les autres clairsemées, cependant près d’une centaine de marcelinois étaient là. Pour une fois JPM ne quitterait pas seul la salle polyvalente après avoir attendu plus d’une heure quelque éventuel participant et ensuite rangé les chaises le long du mur comme il lui était demandé de le faire. La conférence-débat avait lieu. Il faut dire que le sujet était bien choisi...

Si le discours de Jean-Paul plongeait l’assistance dans un tel état, ce n’était pas dû à ses talents d’orateur. Plutôt à sa teneur. Quand les braves baugeois avaient lu la dernière affichette, celle-ci les avait plongés dans une perplexité certaine. « Le Baugeois bientôt terre d’élection des éléphants ? » Tel était le thème annoncé de la conférence-débat.

En cette période électorale et le sachant de gauche, ils s’étaient demandé ce qu’il voulait au juste dire par là. Ils savaient bien que c’était Fernand Duchin, leader du groupe de la Gauche Démocrate Corbinvilloise au conseil du chef-lieu qui porterait les couleurs du PS aux législatives.

Les inscriptions étant closes, il était bien trop tard pour que Maurois, Jospin, Strauss-kahn, Fabius ou Yvette Roudy puissent y être parachutés. A moins qu’ils ne viennent simplement apporter leur soutien à l’inusable Duchin que sept déculottées successives n’avaient su décourager ? D’un autre côté, ces personnes très occupées avaient probablement mieux à faire que d’aller perdre leur temps à un combat perdu d’avance.

A moins encore que les éléphants n’aient en vue de constituer une liste avec Mali afin de ravir à Rougier-Marcelin son siège millénaire lors des prochaines municipales ? Comme Jean était Sans Etiquette, on ne pouvait pas dire que lancer une reconquête du pouvoir national à partir d’un village paumé dont le maire n’était même pas UMP, aurait une valeur symbolique percutante.

A moins que....

Perdus en conjectures, les baugeois voulaient en avoir le cœur net. C’est pourquoi ils étaient là. Et voilà que l’autre beuziaud* leur parlait d’espèces en danger, d’ours, de loups, de Pyrénées, de Mercantour! On serait stupéfait à moins…

* En patois baugeois, un beuziaud est un gars pas bien futé.

Et ça n’allait pas s’arranger…

« La société Néo-libérale, prône l’individualisme mais transforme chacun d’entre nous en copie conforme de son voisin, elle remplace l’adhésion à la norme morale par la conformité à un comportement social consumériste ! Elle contient en elle même les germes de son inéluctable et prochaine destruction ! »

L’orateur observa un temps de silence, de ceux que les acteurs ménagent aux applaudissements.

C’est un son inattendu qui se fit entendre à leur place.. Du deuxième rang s’éleva le son puissant d’un ronflement de type moteur d’avion : Georges Machu venait de s’endormir. L’effet Mali se faisait sentir.

« Afin de sauver l’humanité et la biodiversité de la catastrophe imminente qui les menace, la solution, pour les hommes et femmes de progrès, consiste à aller chercher dans le passé les éléments propres à contrecarrer le complot Néolibéral. Le Néololibéralisme étant le mal absolu, plus on s’en éloignera dans le temps, plus on se rapprochera du bien ! Ce qui est vrai pour l’économie est vrai pour la biodiversité qui est notre sujet de ce soir. »

Tandis qu’il reprenait son souffle, Mali entendit le grincement d’un porte qu’on ouvrait et reconnut la silhouette de Machu qui, réveillé, s’éclipsait discrètement. D’autres places vides dans les premiers rangs lui indiquèrent que certains l’avaient précédé. S’il voulait ne pas finir seul, il lui faudrait en venir plus vite au vif du sujet. D’autant plus que le regard circulaire dont il avait balayé l’assistance lu avaient permis de constater de nombreux bâillements étouffés.

« Je n’y irais pas par quatre chemins, si en matière de réintroduction d’espèces menacées, le Baugeois veut montrer la voie, Il faut faire venir d’Asie, des spécimens d’éléphants sauvages afin de les relâcher dans la plaine. C’est de ce projet que je voulais vous entretenir ce soir. »

Ces propos secouèrent la torpeur de l’auditoire. « Complètement cinglé, c’t’abruti ! » « Des éléphants ! pourquoi pas des lions ? » Entendit-on au milieu d’un brouhaha hostile.

Jean-Paul n’était pas homme à fuir l’opposition. Selon l’opinion générale, il la cherchait. Il se sentit donc dopé par ces réactions.

« Pourquoi pas des lions ? En effet, pourquoi pas des lions ? Mais parce qu’on ne peut pas tout faire à la fois. Nous sommes progressistes, pas révolutionnaires ! Le temps du lion viendra. Mais j’aimerais d’abord vous parler d’un animal récemment disparu de nos campagne: le mammouth laineux. »

Une question surgit de l’assistance. « Tu veux nous parler du mammouth A POIL LAINEUX ? »

Mali tomba dans ce piège de collégiens usé jusqu’à la corde.

« A poil laineux , c’est bien ça… »

Avant qu’il n’ait eu le temps de préciser sa pensée, l’assemblée entière reprit sur l’air des lampions :

« A poil les nœuds, à poil les nœuds, à poil !
A poil les nœuds, à poil les nœuds, à poil ! »

Le chœur après être monté en puissance jusqu’à l’assourdissant finit par faiblir et les rires succédèrent au chant , suivi par un tumulte joyeux. On était heureux de replonger dans sa jeunesse.

Le calme enfin revenu, Jean-Paul reprit la parole, mais utilisa l’appellation scientifique de l’animal afin d’éviter le retour du chahut.

« Evoquer Mammuthus primigenius n’a rien d’amusant. Il vivait ici même, au pléistocène ! »

« C’est où le pléistocène ? Sur la route de Corbinville ? » risqua un plaisantin vite contraint au silence par des marcelinois impatients de connaître la suite de ce délire et pour qui on ne rigole pas avec les époques géologiques .

« Vers 10 000 ans avant notre ère, une époque ou banque et commerce étaient encore méprisés, ce noble animal s’est éteint. Victime du réchauffement ou de la mélancolie qu’engendre la perspective de voir éclore une société marchande où l’individu atomisé oublierait jusqu’au sens des notions éthiques de base ? Qui le saura jamais ? Toujours est-il que reconstituer un écosystème pré-marchand d’où Mammuthus primigenius serait exclu n’aurait aucun sens. Pour « En arrière toute ! » *(le mouvement des progressistes baugeois) le clonage et les manipulations génétiques sont bien entendu à proscrire. Par conséquent, nous n’attendons pas que la science soit en mesure de cloner un mammouth. Nous pensons préférable de le remplacer par un sien cousin, l’éléphant d’Asie, celui des proboscidiens dont le patrimoine génétique est le plus proche de notre cher disparu… »

Malgré le bruit croissant des conversations et des rires, Mali se fit lyrique. Plagiant Martin Luther King, il s’envola :

« J’ai fait un rêve ! Des hordes d’éléphants menées par les femelles sillonnaient la plaine baugeoise ! J’ai fait un rêve ! Les frondaisons de la forêt domaniale de Corbinville, retentissaient du barrissement des vieux solitaires ! J’ai fait un rêve ! Des ramasseurs de champignons croisaient dans leur quête de cèpes de gaillards éléphanteaux déracinant de la trompe de jeunes chênes ! J’ai fait un rêve ! Le car de ramassage scolaire s’arrêtait pour laisser passage à une troupe d’éléphant se rendant le soir au point d’eau ! J’ai fait un rêve, réconciliés avec la nature originelle les baugeois, regroupés sous l’emblème proboscidien, montraient au monde le chemin de l’avenir qui est celui du passé le plus lointain. »

Croyant terminée la péroraison, le public se leva, qui applaudissant , les larmes de rire aux yeux, qui criant « A poil Mali ! », qui endossant en silence son vêtement prêt à sortir. Mais on n’était pas encore sorti de l’auberge. Vexé par tant d’inconscience, dominant cris, rires, sarcasmes et indifférence, montant dans les suraigus, Jean-Paul reprit :

« Car tout ce qui nous éloigne de ce présent que j’abhorre, de cette société qui piétine mon mérite et encense le puissant, qui, égoïste, se torche le cul avec les aspirations généreuses de mon âme élevée, qui se vautre dans la boue idéologique fabriquée par ce système de merde, qui enfonce l’intègre et exhausse la canaille, qui rit de moi, car je le vois bien, vous riez ! Tout ce qui nous en éloigne est bon ! On vous parle raison et vous riez ! Aveugles, vous refusez ma lumière ! Malades, vous vous voudriez contagieux ! Je vous hais ! je vous hais ! Je vous hais !… »

A mesure que se succédaient les déclarations de haine, la voix faiblit, se fêla, devint murmure puis sanglot tandis que l’assemblée se faisait silencieuse.

Quelques-uns, un peu penauds se rapprochèrent de Jean-Paul. L’adjoint au maire enserra ses épaules disant « Allons, Jean-Paul, calme toi. ! C’est intéressant ton idée d’éléphants, mais faut lui laisser le temps de faire son chemin… Les gens ne sont peut-être pas prêts… »

Un autre lui confia « Super, ton discours… Tu m’as presque convaincu. Sauf à la fin où tu t’es peut-être un petit peu emballé… Tu risque d’en braquer certains en leur parlant comme ça… »

Une femme lui déclara qu’il prenait les choses trop à cœur… Que c’était bien d’être sincère… Qu’il se faisait du mal…

Peu à peu Mali se calma, reprit son contrôle. Il nota que quelques jeunes finissaient de ranger les dernières chaises. On le raccompagna jusque chez lui. En évitant de parler de la réintroduction des éléphants**, sachant le sujet délicat. Il promit de prendre un calmant.

A quoi mènera le débat ainsi initié ? Verra-t-on bientôt se réaliser le rêve de Jean-Paul ? Qui sait ? On voit tant de choses étranges en Baugeois...

Au cas où nous croiserions sur notre route matinale un troupeau de proboscidiens, nous ne manquerons pas de vous le faire savoir.



* Renseignements pris, il semblerait que ce « mouvement » ne soit qu’un des nombreux projets novateurs de JPM qui faute de rencontrer une quelconque adhésion sont demeuré au stade de projet.

** Il est à noter que la plupart des gens, un peu partout en Europe, tendent à éviter ce sujet de conversation. Allez savoir pourquoi…

Je dédie cette chronique à Guillaume qui m'en a soufflé l'idée.


(c) Mari Mahr