Les chroniques de Saint-Marcelin-en-Bauge

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de Jacques Etienne

Sélection prose de décembre 2007

 

Allez savoir pourquoi,m'est venue l'idée d'un merveilleux village, blotti autour de son église, un peu semblable à celui que j'habite, à part que...

Les habitants de Saint-Marcelin ont une légère tendance à l'amoralité. Buveurs, débauchés, poliquement incorrects (ce qui n'est pas bien!), égoïstes, âpres au gain... La liste de leurs tares serait longue.

Le chroniqueur du "Petit Courrier du Baugeois" rend fidèlement compte des événements qui parsèment le quotidien cahotique de cette bourgade.


Jean-Paul Mali, conseiller d’opposition

L’élection au conseil municipal de Jean-Paul Mali, leader de l’opposition à Saint-Marcelin ne fut pas une affaire simple. Arrivé en 1974 dans la commune, il se présenta d’abord à l’élection de 1977. Sa tentative pour former une liste d’opposition à Jean-Thibault Rougier-Marcelin, père de l’actuel maire et dont ce fut le dernier mandat, ne rencontra pas grand succès. En fait, il ne se trouva pas un seul marcelinois pour le rejoindre.

Pour comprendre ce qui pourrait ailleurs paraître curieux, il faut avoir en tête quelques données générales et locales. D’abord, dans toutes les communes de moins de 2500 habitants, si le scrutin se fait par liste, il est possible de panacher celles-ci c'est-à-dire de rayer des noms et de les remplacer par ceux de candidats d’autres listes ou même par ceux de personnes qui ne sont pas candidats*. Avec ce système, dans un village ou tout le monde se connaît, une bonne liste, c’est une liste d’union, rassemblant tous ceux qui sont susceptibles d’être élus. Si on se trompe, les électeurs peuvent toujours corriger. Les Rougier-Marcelin l’ont compris depuis longtemps, aussi, sans ce soucier des opinions politiques de l’un ou de l’autre, prennent-ils sur leur liste les personnes les plus impliquées dans la vie associative ou communale. Leur discernement a toujours été récompensé par une élection confortable.

En 1977, donc, Jean-Paul Mali se présenta seul comme le permet la loi et obtint une voix. Probablement la sienne. Comment expliquer ce peu d’adhésion ? Le fait qu’il soit originaire d’une autre région n’y était pour rien. Ainsi Radoslav Miczieschewski, arriva-t-il en 1995 en deuxième position suite à la victoire aux championnats régionaux de l’équipe de foot qu’il entraînait. Jamais les gens n’avaient passé autant de temps dans l’isoloir ! Il faut dire que retranscrire sans faute le patronyme de celui que tous appelaient Mic et qui n’était candidat à rien ne fut pas de la tarte !

C’est ailleurs qu’il faut chercher une explication. En fait la difficile intégration de M. Mali est due à sa personnalité. D’un caractère abrupt, volontiers distant, se faisant une haute idée de lui-même, il n’a rien pour provoquer l’enthousiasme. Au pays de la bouillette, il ne boit pas. C’est mal, très mal vu. Il jogge ou pédale quand les autres courent après le ballon rond. Bien qu’on se réfère à lui comme « l’autre enculé », les Sodomites Indépendants s’entraînent sans lui. Et puis surtout, il y a ses conversations… comment-dire ? Monotones ? Un peu ennuyeuses ? Ce n’est pas pour rien que lorsque quelqu’un baille on lui demande s’il pense à Mali !

Pensant profiter de la « vague rose » en 1983, Jean-Paul présenta sa liste uninominale sous l’appellation « Mali avec le président ! ». Il connut une progression de 200% ! En effet, trois votes se portèrent sur son nom. Certaines mauvaises langues racontèrent qu’il avait atteint ce score inhabituel grâce aux demoiselles Bordenave, braves jumelles octogénaires dont la retombée en enfance était alors bien engagée. Il est vrai qu’en sortant de l’isoloir elles avaient crié bien fort « vive le président ! » et à leur nièce, parlant des élections, elles avaient déclaré soutenir Deschanel.**

1989 fut pour le malisme une année noire. Aucune voix. Il faut dire qu’afin de se rapprocher de ses concitoyens et ainsi de booster sa popularité, Jean-paul avait décidé de passer la matinée des élections « Aux bons amis » et d’y offrir des tournées de bouillette. Mal lui en prit : si quelques marcelinois acceptèrent par politesse de trinquer, aucun ne vota pour lui et, peu habitué aux libations, c’est quasi-comateux qu’il se présenta au bureau de vote et se trompa de bulletin.

Le scrutin de 1995, sans atteindre les hauteurs de 83 fut une bonne année. Deux suffrages se portèrent sur lui. Peut-être le slogan percutant « Mille ans ça suffit »*** y fut-il pour quelque chose.

Il fallut attendre 2001 pour que prît place la « Révolution Maliste ». Deux semaines avant le scrutin, à la surprise générale, le toujours populaire Mic, alors président de l’ASSM (Association Sportive de Saint-Marcelin), annonça son intention de retourner vers sa Pologne natale. Pour le remplacer au pied levé, les candidats ne se bousculaient pas. C’est alors que Jean Rougier-Marcelin eut une idée : Pourquoi pas Mali ? Il se rendit chez lui et tenta de le convaincre de rejoindre sa liste. En vain. Il ne reçut pour toute réponse qu’un torrent verbeux dénonçant pêle-mêle le néolibéralisme, la droite, le collaborationnisme de la gauche de gouvernement et toutes « les conneries habituelles » comme se dit en étouffant un bâillement JRM.

Ne se laissant pas démonter, le maire convoqua son équipe pour une réunion informelle. Il lui annonça son intention de faire entrer Mali au conseil. Ce fut une levée de boucliers. Jeannot n’avait plus toute sa tête, cet âne ne sortait que des conneries, pour prendre une bonne décision, y’avait qu’à l’écouter et faire le contraire. Les rumeurs apaisées, Jean prit la parole pour dire qu’il comprenait, mais que pour ces mêmes raisons il serait bon de l’avoir à portée de la main en cas d’hésitation. Avec lui, pas d’erreur possible : s’il était contre il fallait le faire, s’il était pour, mieux valait éviter. Seulement, il y avait un hic : le bougre refusait d’intégrer l’équipe. Paul Lecomte, premier adjoint, fit remarquer que ça n’avait pas d’importance vu que tout le monde le rayerait. JRM ne put qu’en convenir. C’est alors qu’il sortit sa carte maîtresse, un slogan qui devait inaugurer la campagne électorale la plus étonnante qu’on ait jamais vue en Baugeois ou ailleurs : « Avec JRM, VOTEZ MALI »

Les deux listes appelaient à voter pour le même candidat. Bien sûr, ça ne marcha pas. Seuls les proches du maire et quelques personnes qu’il avait personnellement convaincues se résolurent à voter pour l’impopulaire Jean-Paul.

Au soir du dix-huit mars, le dépouillement terminé, Jean-Paul Mali fut élu avec 37 voix. Le dernier élu de la liste Rougier-Marcelin en obtenait quant à lui 634.

Depuis ce jour, le conseiller d’opposition joue son rôle à merveille. Il s’oppose à tout avec véhémence, ses indignations réjouissent le public, ses dénonciations tombent à plat, il indique sans jamais faiblir la direction à ne pas prendre. Bref on se demande comment on pouvait faire sans lui auparavant.

Nul doute que 2008 le verra réélu.

 



*C’est ainsi qu’on vit l’élection dans les années 1890, avec le plus grand nombre de voix, de Jules-Thibault Rougier-Marcelin qui n’ayant aucun goût pour les affaires publiques n’était pas entré en lice. En attendant que son fils lui succède, avec une noble résignation, il fit un maire passable.

** Paul Deschanel, (1855-1922), élu président en 1920, il quitta son poste la même année, suite à des troubles mentaux.

*** Rappelons à nos lecteurs distraits que Saint-Marcelin fut fondé au Xe siècle par « Saint » Marcelin et que depuis, soit comme seigneurs soit comme élus, ce sont les membres de la même famille qui président à ses destinées.

 


(c) Mari Mahr