Allez savoir pourquoi,m'est venue l'idée d'un merveilleux village, blotti autour de son église, un peu semblable à celui que j'habite, à part que...
Les habitants de Saint-Marcelin ont une légère tendance à l'amoralité. Buveurs, débauchés, poliquement incorrects (ce qui n'est pas bien!), égoïstes, âpres au gain... La liste de leurs tares serait longue.
Le chroniqueur du "Petit Courrier du Baugeois" rend fidèlement compte des événements qui parsèment le quotidien cahotique de cette bourgade.
Le "Saint-Marcelin bouffant des frites" de Leonardo Da Vinci serait-il un faux ?
Depuis quelque temps, des bruits courent quant à l’authenticité du tableau de Leonardo Da Vinci qui orne le retable du maître-autel de l’église de Saint-Marcelin et attire vers notre petit bourg tant d’esthètes du monde entier. Afin que nos lecteurs puissent se faire une idée claire sur cette question, nous allons lui consacrer un dossier.
I
Ce que dit la légende
La légende veut que, se rendant à Amboise en 1516 après que le roi François Ier l’y eut invité lors de leur entrevue de Bologne, Leonardo Da Vinci se fût égaré dans la profonde forêt des Bauges. Désarçonné par sa mule, le pauvre vieillard, à qui il restait trois ans à vivre mais qui l’ignorait, crut son dernier jour venu. La nuit tombée, sous les frondaisons, retentirent l’appel du loup, le grondement rauque de l’ours en rut, le grognement du vieux solitaire fouisseur, le ricanement de la hyène, et même, venu de très loin le barrissement de l’éléphant… Le sang glacé, tombant à genoux, les yeux levés, Leonardo adressa au ciel une prière. Ne parlant malheureusement pas italien et encore moins le vieux toscan l’auteur de la légende n’aurait su dire en quoi elle consistait au juste.
Toujours est-il que, retour de porter les consolations de Notre Sainte Mère l’Eglise aux ribaudes du bordel de Corbinville, vint à passer le curé de Saint-Marcelin. Sur son cheval, repu et bien abreuvé (la fille de mauvaise vie est parfois bonne vivante), le saint homme chantonnait « Les filles de Corbinville ». Quand il aperçut la silhouette agenouillée de Leonardo il crut d’abord avoir affaire à un spectre. Il se signa, brandit un crucifix, puis, faute de voir l’apparition tomber en poudre, il dégaina son épée et s’apprêtait à la tailler en pièces. Le vieillard se retourna. La lune étant réapparue, l’homme d’église diserna le noble visage, à peine plus âgé qu’il n’apparaît sur son célébrissime autoportrait, entouré d’une longue barbe et d’un flot de cheveux blancs immaculés. La face du prêtre s’illumina. Il n’hésita pas une seconde. Sautant de son cheval, il détacha une corde du pommeau de sa selle, s’approcha de l’homme qui l’appela « Salvatore mio !» juste avant de s’évanouir, rompu d'émotion. Persuadé d’avoir attrapé un « Noël », le brave curé le saucissonna puis chargea Leonardo en travers de sa selle. Il traversa l’épaisse forêt sans que rien de notable ne se produisît. Il lui fallut simplement pourfendre quelques-uns des fauves qui l’assaillirent. La routine, en ces temps rudes. D’ailleurs, rien n’aurait pu le contrarier après la capture qu’il venait de faire. Un « Noël », rien de moins !
En ce début de seizième siècle, les « Noëls » étaient une bande de malfaiteurs qui s’introduisaient nuitamment dans les demeures baugeoises par les cheminées. De préférence aux environs de la nativité. D’où leur surnom. Munis de hottes où ils chargeaient leur butin, leur agilité et leur rapidité étaient légendaires. Ils pouvaient en une nuit visiter bien des maisons. Afin de repérer celles où ils allaient frapper, ils s’affublaient souvent d’une longue barbe blanche. Qui aurait soupçonné un vieillard d’escalader les toits ?
Quand on attrapait un Noël, on le soumettait à la question (ordinaire puis, si nécessaire, extraordinaire) afin qu’il dénonçât ses complices. Enfin, enduit de goudron, on l’attachait nu dans une grande cheminée où l’on allumait un feu de bûches et de fagots. Selon certains, la fameuse bûche de Noël trouverait là son origine. Ce n’est cependant pas certain. Ce qui est sûr, c’est que le Père Noël moderne nous vient du Baugeois. Après un crochet par les Etats-Unis où de malfaisant qu’il était, le Noël devint un héros positif : loin de voler, il donne, plutôt que le craindre, on l’attend ! Ces américains, pour ce qui est de la pensée positive, on ne leur arrive pas à la cheville !
Or donc (avec un Leonardo toujours inconscient) à Saint-Marcelin le prêtre arriva.
A la cure il le fouilla.
Son erreur réalisa,
Quand sauf-conduit du Roi voya.
Bien vite le Leonardo désaucissonna,
Dans son propre lit le coucha
Et de bouillette l’abreuva
Jusqu’à ce qu’il se réveillât.
Heureusement, le vieillard n’avait pour tout souvenir de cette nuit d’horreur que la vision d’un curé, flamberge au vent, courant à son secours. En signe de reconnaissance, il peignit pour l’humble église du brave prêtre, le meilleur de ses tableaux : « Santo Marcelin che mangia delle patatine fritte » qu’il parapha d’un « Leonardo pinxit, MDXVI »
Ainsi va la légende…
Faut-il pour autant la prendre pour argent comptant ?
II
Le Point de vue des experts
Il va sans dire que le tableau a fait, depuis le dix-neuvième siècle, l’objet de nombreuses expertises. Nous nous contenterons de faire référence à trois d’entre elles.
Dans les années 1860, Jacques-Marie Jacquou, Inspecteur en chef des Beaux-arts (et ancêtre du philologue Michel-Marie Jacquou aux travaux érudits duquel nous nous référions lors d’une précédente chronique), expertisa le tableau au cours d ‘une de ses tournées d’évaluation du patrimoine pictural des églises rurales.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que son rapport ne fut pas favorable. Et cela pour diverses raisons. Faute de place, nous ne vous fournirons pas l’ensemble du rapport. D’abord parce que celui-ci concerne également le « Saint Lubin enfant jouant au bilboquet » attribué (à tort selon lui) à Michel-ange qui orne le mur sud de la chapelle consacrée à ce saint évêque et ensuite parce le goût immodéré du savant pour les fresques historiques verbeusement brossées risquerait de lasser le lecteur et de le détourner de l’essentiel.
En substance, il veut bien admettre que la facture du tableau est proche de celle de Leonardo di ser Piero da Vinci. Il va même jusqu’à reconnaître que si l’on efface la moustache, la barbe et la mitre du saint, on retrouve la Joconde avec des frites dans le bec. Curieusement, cela ne semble que conforter son opinion quant à l’origine douteuse de l’œuvre.
Cependant, le gros de ses réserves est basé sur des considérations historico-géographiques. En effet, pourquoi cet homme âgé aurait-il, en route vers Amboise, fait un crochet par le Baugeois ? Ce n’était pas du tout son chemin. En fait, compte tenu des voies de communication de l’époque, le vieillard aurait, dans ce cas, rallongé son périple de quarante sept lieues toscanes, soit 162.60 km (la lieue toscane, comme chacun sait, mesurant un mètre de moins que la lieue de Paris). Etant donné les problèmes d’hémorroïdes du peintre et son impatience de vérifier si les gitons que le roi François lui avait promis étaient caressants, il aurait fallu une bien forte raison pour qu’il rallongeât ainsi son voyage à dos de mulet. Or, pour reprendre les termes de l’Inspecteur en chef Jacquou, « Sans vouloir me montrer critique, le Baugeois, c’est quand même un peu le trou du cul du monde !».
Même en admettant que pour une raison ou pour une autre Leonardo ait voulu visiter le Baugeois, il n’en restait pas moins que son tableau était notablement anachronique. En effet, faire manger des frites à un saint évêque du VIe siècle est une hérésie totale. Mais l’anachronisme ne s’arrête pas là. Même si Le génie toscan avait voulu (c’est le privilège de l’artiste !) s’affranchir, ce faisant, des contraintes historiques, il eût été en mal de le faire, vu qu’il ignorait lui-même l’existence de ce légume, frit ou non. La pomme de terre ne fit son apparition en Italie que suite à l’envoi par Philippe II d’Espagne de ce qu’on appelait alors des « papas » (jeu de mot !) au pape de l’époque. Or le règne de ce très-chrétien roi ne commença qu’en 1555, soit 36 ans APRES la mort du peintre. Elle atteignit la France encore plus tard. L’homme était visionnaire, certes, mais il y a tout de même des limites.
Jacquou, dans le langage vert dont il aimait parfois relever sa prose par ailleurs compassée, en conclut qu’il s’opposait totalement au classement à l’inventaire des monuments historiques de « cet odieux plagiat, de ce faux grossier, de cette infâme croûte, dont on ne voudrait pas pour décorer ses chiottes ».
Peut-on être plus clair ?
II
Le Point de vue des experts (suite et fin)
Suite à cette visite, il faut reconnaître que le prestige du tableau baissa. L’œuvre connut sa « traversée du désert ». Le Maire d’alors (c’est bien le cas de le dire !) Georges-Thibault Rougier-Marcelin eut beau alléguer que l’Inspecteur en chef Jacquou n’était qu’un vieil âne (pour ce qui était de l’intelligence seulement, car pour le reste…), que son animosité vis-à-vis du Baugeois était due pour partie au parisianisme invétéré de cet expert de salon pour partie à l’accueil « mitigé » qu’on réserva aux demandes pour le moins particulières* qu’il exprima lors de sa visite dans une maison accueillante de Corbinville-La-Houleuse, il n’en fallut pas moins se rendre à la force de ses arguments. On se contenta dorénavant de présenter le tableau comme étant signé par Leonardo, et de souligner les similarités entre le visage de l’évêque et celui de la Mona Lisa.
La technologie moderne devait, au début des années soixante-dix, venir mettre un terme à ce long purgatoire.
Suite à un incident regrettable (le jet maladroit, lors de la messe de minuit, par un mari jaloux, d’une grenade offensive en direction du Père Robert qui manqua son but mais traversa le tableau sans pour autant exploser), Jean Rougier- Marcelin, alors jeune maire, insista pour que le tableau fasse l’objet d’une restauration par les experts du Louvre. Ayant ses entrées au Ministère de la Culture, sa demande finit par être acceptée malgré l’attitude circonspecte que suscitait l’ « œuvre » parmi les experts depuis la visite de Jacquou.
En vue de sa restauration, on soumit le tableau aux moyens d’investigation modernes, rayons X et datation au carbone 14. Les résultats furent étonnants : Le carbone 14 permit de confirmer que l’essentiel du tableau datait bien du début du XVIe siècle tandis que l’assiettée de frites et celles que le saint évêque avait en bouche et en main étaient de facture plus tardive. On les situa vers la fin du XVIIIe siècle. Les rayons X, quant à eux révélèrent que les parties recouvertes avaient été soigneusement grattées. La signature, elle, fut datée du milieu du dix-neuvième siècle. Le mystère s’épaississait.
Par ailleurs, l’analyse de traces de boue retrouvées aux semelles d’une vieille paire de chaussures que Leonardo avait laissées dans un placard du Clos Lucé avaient, quelques années auparavant, révélé la présence en leur sein d’une terre rare qui ne se trouvait que dans le Baugeois.
Ainsi la théorie de Jacquou vola en éclat. Un jeune et ambitieux historien de l’art, le brillant Albéric de La Motte-Charnu supervisait ces travaux. Par recoupements successifs il élabora la théorie suivante : Grosso modo, la légende ne faisait que retracer, en l’enjolivant, un fait historique. Leonardo avait bien séjourné en Baugeois. Il y avait peint un Saint Marcelin. Probablement en train de célébrer la messe. Plus tard, on avait effacé la patène et le calice et on les avait respectivement remplacés par un plat de frites et une poignée de cet aliment. Le sourire quasi-extatique du prêtre opérant la transmutation du pain et du vin en corps et sang du Christ était devenu celui qu’induit la dégustation d’un mets délicieux. Nous étions donc en présence d’une œuvre de propagande. Tout se tenait : les liens entre le marquis Jean-Thibault de Rougier de Saint-Marcelin et Antoine Augustin Parmentier, propagateur de la culture de la pomme de terre en France étaient connus. L’aristocrate des lumières avait soutenu financièrement le combat du pharmacien militaire. Jean-Thibault ayant massivement investi dans une société produisant des plants de patates. Il s’agissait d’une de ces bonnes actions qui sont bonnes pour les actions : il en tira un grand profit en bourse.
Libre penseur, plus avisé en affaires qu’en matière d’art, le Marquis, comptant transformer la chapelle du château en salle de jeux pour ses enfants, s’avisa de faire modifier par un artiste local le tableau qui en ornait le chevet. Cette vieillerie était dans la famille depuis des siècles. Elle ne servait à rien. En décidant d’en faire don à la paroisse, il faisait d’une pierre deux coups : il flattait la « superstition » de ses villageois tout en assurant la propagande de ses produits. Ainsi fut fait.
Quant à la signature, elle aurait été l’œuvre d’un érudit local, expert en écritures anciennes et en vieillissement de couleurs. Persuadé que l’œuvre était du génie toscan, et sachant prochaine la visite d’un expert, il avait cru ainsi le mieux berner.
Malgré ses altérations, le tableau retrouva donc son prestige.
Vingt-cinq ans plus tard, la suspicion devait de nouveau entacher la réputation du tableau. Un jeune chercheur, Eric Le Breton, attira l’attention du monde de l’art sur le fait que Leonardo n’avait pas fait seul le voyage. Outre son élève et disciple préféré, Francesco Melzi, un autre personne de plus triste étoffe l’accompagnait: Giovanni-Michele Nigghieri dit«Il copione» (le copieur). Ce seul surnom en dit long sur le personnage. Chargé de convoyer la Joconde, il tuait le temps en copiant l’œuvre de son maître. Jusque là, rien que de bien innocent. Malheureusement, parmi les papiers de Leonardo écrits en miroir dans un vieux toscan souvent obscur que conserve le Vatican, M. Le Breton en découvrit un qui devait mettre en question l’authenticité du tableau de Saint-Marcelin. Leonardo y racontait s’être plaint au Roi François de ce que l’infâme Copione, ne s’était pas contenté d’imiter l’œuvre majeure de son maître. Il aurait tout au long de leur voyage vendu, après les avoir transformées en saints locaux, ses copies comme autant de tableaux du maître. Troublé de la contrariété de celui qu’il considérait comme un père, le bon roi François fit arrêter le faussaire. Après quelques jours de question, on le roua puis il fut écartelé à quatre chevaux comme il se doit. Des émissaires du roi se rendirent dans les villes où la troupe avait fait étape et y confisquèrent les « œuvres » du Copione qu’ils brûlèrent. Seulement… Les archives ne mentionnent pas qu’ils se soient rendus à Saint-Marcelin.
Saura-t-on jamais le fin mot de l’affaire ? Œuvre du Scopione ? Chef d’œuvre du Maître ? Il se peut que malgré toutes les recherche dont il a été et sera l’objet, le « Santo Marcelin che mangia delle patatine fritte » garde à jamais une partie de son mystère….
* Malgré la permissivité de notre époque, il serait très risqué de suggérer ce que celles-ci purent être. La plupart tombent encore sous le coup de la loi. Suite à la déposition secrète faite sous serment de la pensionnaire incriminée, le Procureur Impérial de Corbinville pardonna à cette dernière d’avoir jeté l’Inspecteur par la fenêtre du deuxième étage et contraignit ce fonctionnaire à présenter ses excuses à la malheureuse brebis égarée quand il sortit de l’hôpital. Ce qu’il fit de mauvais gré, déçu de constater que ce qu’on lui refusait à Paris fût également banni en Baugeois.
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