Les chroniques de Saint-Marcelin-en-Bauge

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de Jacques Etienne

Sélection prose de décembre 2007

 

Allez savoir pourquoi,m'est venue l'idée d'un merveilleux village, blotti autour de son église, un peu semblable à celui que j'habite, à part que...

Les habitants de Saint-Marcelin ont une légère tendance à l'amoralité. Buveurs, débauchés, poliquement incorrects (ce qui n'est pas bien!), égoïstes, âpres au gain... La liste de leurs tares serait longue.

Le chroniqueur du "Petit Courrier du Baugeois" rend fidèlement compte des événements qui parsèment le quotidien cahotique de cette bourgade.


Pour en finir avec « L’autocar de l’effroi »

La semaine dernière, selon certains, des scènes d’une violence inouïe se seraient déroulées à l’intérieur de l’autocar qui relie Bézouilly-en-Baugeois à Corbinville-la-Houleuse via Saint-Marcelin.

En cette période pré-électorale, on raconte que tout aurait été fait pour éviter que la divulgation des faits ne crée un climat de psychose favorable au vote extrémiste. La déontologie nous impose de rétablir la vérité. Une équipe d’enquêteurs a donc été mise sur l’affaire. Après mure réflexion, la rédaction a décidé de vous livrer les résultats de leur travail, pensant qu’une relation objective des événements est toujours préférable aux ravages qu’opère la rumeur.

Au départ de Bézouilly, jeudi dernier à 7 heures et demie, rien de spécial. L’autocar emmenait vers le chef-lieu d’arrondissement son lot habituel de vieux à casquette et de ménagères âgées à fichu, munies de ces sacs à provisions indispensables les jours de marché. Certains saucissonnaient comme il se doit, faisant passer une flasque de bouillette ou une bouteille de rouge dont on se désaltérait à la régalade. A chaque arrêt montaient de nouveaux passagers qui rendaient à grands cris leurs salutations à ceux qui les accueillaient avant de prendre place lourdement dans les sièges fatigués. On atteignit ainsi Saint-Marcelin.

« Elle a toujours eu mauvais genre, la fille à Dubourg,», nous relate une passagère qui a préféré conserver l’anonymat. « C’est à se demander comment elle a pu devenir Rosière ! Enfin, si M. Rougier-Marcelin a insisté pour que ce soit elle, il doit y avoir de bonnes raisons. C’est pas moi qui irais le critiquer. » Selon ce témoin, la tenue de la jeune fille qui monta dans le car à Saint-Marcelin contrastait fortement avec celle de ses compagnons de voyage. Son voisin de car, M. Léo F., qui écrit des chansonnettes, la décrit ainsi. « C’te nana, a’ portait un’ robe de cuir, comme un fuseau qu’avait du chien sans l’faire exprès. A ras-l’bonbon, sauf vot’ respect ! Et puis moulante ! Le haut, j’vous dis pas. Même au Comice à Corbinville, j’ai jamais vu autant de mamelle à la fois ! Et pareil pour c’qu’est du jambon. ». Même en faisant la part de l’exagération poétique, il faut reconnaître que Ginette Dubourg portait une tenue plus suggestive que celle de la ménagère, fut-elle de moins de cinquante ans, qui se rend au marché. Toutefois, ce qui frappa le plus les voyageurs ne fut pas la mise de la jeune fille mais sa démarche incertaine. Avant de s’affaler sur la banquette du fond, elle s’écroula plusieurs fois, dans des éclats de rire niais, sur les passagers médusés. « J’aurais ben voulu qu’a m’tombe dessus, déclara le vieux Léo, quitte à mourir enfoui sous une avalanche de loloches ! Une bien belle mort, ç’aurait été ! »

Tout le monde ne sembla pas prendre les choses avec la légèreté de notre poète. Suite à cette traversée, l’échange de banalités habituelles fit place au silence réprobateur. Seul le ronronnement du moteur se faisait entendre. C’est une odeur de foin brûlé qui fit se retourner les gens. Et leurs femmes qui contraignirent les hommes à regarder ailleurs. Une jambe reposant sur le dossier du dernier siège de chaque rangée, laissant voir ce qu’un string aurait pu tenter de cacher, Ginette venait de s’allumer une cigarette. De forme tronconique. Visiblement roulée main. Et qui ne sentait pas vraiment le tabac. « On a beau être dans le Baugeois, on entend quand même parler des choses… » nous déclara une passagère. « Faut pas nous prendre pour des arriérés, on sait bien que c’est interdit ce qu’elle faisait cette gamine. On fume pas dans les autocars, enfin pas quand y’a tant d’ monde ! »

Une voyageuse se risqua à faire remarquer à la Rosière en quoi son comportement était déplacé. Mal lui en prit, car au lieu d’obtempérer à ses requêtes, la jeune effrontée adressa à celle qu’elle qualifia entre autres de « vieille morue » une litanie semée d’injures. De ses propos, dont la véhémence cachait mal l’articulation pâteuse et quelque peu embarrassée, il ressortit en substance que la passagère en question ferait bien d’aller pratiquer le coït anal en pays méditerranéen, que ce car de merde rempli de vieux cons puait la mort et qu’en conséquence, elle irait passer son examen à pied. Cela dit, elle se leva tant bien que mal et entreprit de se diriger vers l’avant du car. Au passage, elle confisqua à Arsène Boulanger la bouteille de bouillette dont il accompagnait ses déplacements commerciaux. Elle en avala l’essentiel d’une lampée avant d’asperger quelques passagers du reste de son contenu. Une sorte d’hystérie s’ensuivit. Car la bouillette, c’est son seul défaut, tache. Des cris stridents retentirent, faisant se retourner le chauffeur. Conséquemment, le car se mit à zigzaguer Reprenant ses esprits, le chauffeur rétablit bien vite la trajectoire, malgré les hurlements dus au tangage. Continuant sa laborieuse remontée, la pulpeuse imbibée s’empara au passage d’un litre de blanc au goulot duquel elle se désaltéra. Parvenue à la hauteur du chauffeur, Ginette, boitant à cause d’un talon aiguille cassé, lui intima dans les termes suivants l’ordre de s’arrêter : « Tu vas l’arrêter ton putain de car de merde, Athénagoras ! ». Ce curieux surnom, Jean-Claude Dubas le traînait depuis les années 60 où sa barbe fournie de viril adolescent lui avait valu d’être comparé au patriarche orthodoxe de l’époque.

Pour le moins perturbé par cette apostrophe, le jeune remplaçant de Jean-Claude tourna son visage glabre vers la jeune fille qui réalisa immédiatement sa méprise.

- Putain, mais c’est pas Athénagoras, c’est un p’tit jeune homme, s’écria la distraite ! Mais c’est qu’il est mignon comme tout ce p’tit chauffeur ! Petit, mais mignon ! D’ailleurs petit, ça veut rien dire. Comme disait ma grand-mère, ces petit gars-là, faut pas s’y fier, ça a l’air de rien, mais c’est tout en queue…

La colère fit alors place en elle à une montée irrésistible de libido.

Se penchant vers l’infortuné employé des Cars Corbinvillais, elle se mit en devoir de lui rouler un patin avant d’aller « de manu » vérifier les dires de grand maman. Cela entraîna une certaine perte de contrôle par le jeune homme de son véhicule. Lequel recommença de tanguer, réveillant les hurlements. Le hasard voulut que le car fût suivi par un Trafic de la gendarmerie. Les cris des passagers alliés aux embardées que faisait le véhicule alertèrent la gendarmette qui conduisait. Quelque chose de totalement anormal était en train de se produire. En accord avec son collègue, elle actionna la sirène et mit en marche le gyrophare. Réalisant que doubler un car à la trajectoire erratique sur les chemins sinueux et étroits du Baugeois dépassait ce qu’exige le simple courage militaire, Elodie Pinson, sous-brigadier de gendarmerie, intima au gendarme Couillard de contacter par radio la Brigade de Corbinville….

Pendant ce temps, dans le car, la résistance s’organisait. Gérard Blavu, un ancien d’Indochine, prit les choses en main. Appelant les passagers mâles à la rescousse , il décida d’intervenir. Ils se mirent à remonter l’allée centrale ce qui n’était pas aisé vu le gîte et le tangage que connaissait le véhicule au hasard de ses montées sur les bas-côtés. Accrochés les uns aux autres, ils progressaient péniblement. Une embardée sévère faillit faire s’effondrer la colonne héroïque. Les bretelles de Gérard s’en trouvèrent arrachées par Léo qui s’y agrippa désespérément pour éviter la chute. Malgré tout, ils parvinrent à s’approcher du poste de pilotage. Il fallait maîtriser la Rosière sans aggraver le manque de contrôle du jeune chauffeur. Plus facile à dire qu’à faire, vu qu’à ce moment la charmante faisait à ce dernier le coup de la pieuvre amoureuse en lui criant à l’oreille d’hystériques « Dis-moi que tu m’aimes ! » ou d’encourageants « Tu sens pas que je me transforme en marécage ? », tentant de détacher du volant les mains du conducteur afin qu’il puisse constater ses dires. Le chauffeur se montrait peu sensible aux invites de la demoiselle. Chaque fois que les mouvements désordonnés de sa conquête le lui permettaient il regardait la route et tâchait de s’y maintenir. Il avait réduit la vitesse de son car, mais, vu qu’une cuisse de la belle lui interdisait l’accès au levier de vitesse et que n’importe comment quitter le volant des mains était hasardeux, il lui fallait éviter de caler, ce qui aurait mis en panne le freinage et la direction assistée.

Les vétérans, animés de courage Gaulois, après s’être concertés, se saisirent, qui d’une jambe, qui d’un bras de la furie et parvinrent finalement à l’arracher à sa proie. Ce ne fut pas sans peine. Elle griffait, ruait, faisait alterner les « Mon amour, on nous sépare ! » larmoyants aux tombereaux d’injures adressées aux braves. Finalement, l’audace paya et l’escouade parvint à la clouer, ventre au sol, dans l’allée. Gérard se jeta sur elle afin de l’y maintenir de tout son poids. Un autre lui enfonça son mouchoir dans la bouche, tandis que ses compagnons maîtrisaient les membres de l’agitée. Le chauffeur, encore tremblant de l’assaut, reprit son véhicule en main. Juste à temps pour apercevoir un essaim de voitures de la gendarmerie dont une lui barrait la route à quelques centaines de mètres de là. Il s’arrêta comme l’y invitaient les gendarmes puis actionna le système d’ouverture des portes. Un membre des forces de l’ordre se précipita, l’arme au poing, par la porte béante.

Pour quiconque n’avait pas assisté à ce qui précède, la situation était claire autant que révoltante : un groupe de quasi-vieillards maintenait au sol une jeune personne dénudée, tandis que l’un d’entre eux assouvissait sur elle des instincts contre-nature, bretelles tombées. Les autres gendarmes accourus aidèrent leur collègue à secourir la malheureuse. Non sans horions. Les vieux, ne comprenant rien aux coups injustes qui pleuvaient, se débattaient comme de beaux diables. Les autres occupants du car protestaient contre l’intervention. L’adjudant-chef Béguinard contemplait la scène avec tristesse tandis que la gendarmette Pinson entraînait une Ginette passée de l’ivresse à l’abattement vers son Trafic afin de l’y réconforter. « Pauvre France, soupira mentalement le brave gradé ! ». Il avait quitté le 9 cube pour finir tranquillement sa carrière à la campagne… Pour y trouver quoi ? Une bande de débauchés séniles soumettant à une tournante la Rosière de Saint-Marcelin sous l’œil complice de leurs compagnes ! Sourd aux plaintes, protestations et menaces des voyageurs, il décida que l’on emmènerait le car et ses occupants à la brigade sous bonne escorte. Ce qui fut fait.

Le calme revenu, la vérité des faits fut finalement rétablie. Les gendarmes durent reconnaître leur erreur et adresser leurs excuses aux voyageurs. Restait le cas de Ginette. Comment expliquer son comportement ? Il fallut toute l’habileté et l’influence de Jean Rougier-Marcelin pour arranger l’affaire. Mis au courant de l’affaire, le maire accourut auprès de son administrée. Il sut trouver les mots pour expliquer aux gendarmes l’origine de ce qui n’était, à tout prendre, qu’un fâcheux incident. Il n’y avait pas mort d’homme, après tout ? En fait, la pauvre Rosière était une anxieuse. Elle devait passer le matin même un examen de droit administratif à la sous-préfecture dans le but de faciliter sa titularisation à la mairie de Saint-Marcelin. Ne disposant pas de véhicule, il lui fallait s’y rendre par le car, seul moyen de transport dont elle disposât. Seulement, elle avait la phobie de ce genre de véhicule. Depuis toujours. Malade dans le car de ramassage scolaire ! Tous les matins ! L’idée de revivre son calvaire d’enfant la stressait. L’édile avait bien tenté de la rassurer. Il l’avait même aidée jusque tard le soir dans ses révisions… Rassurés quant à ses capacités de réussite, ils avaient même décidé d’aller fêter son succès annoncé en boîte. Au champagne ! Une bouteille appelant l’autre, ce n’est que bien tard que le maire avait ramené Ginette chez elle. Seulement, face aux stress combinés de l’examen et du voyage en car, la pauvre petite n’avait pu s’empêcher de prendre avant son départ quelques tranquillisants. Combinaison explosive ! Qui explique la suite…

Les gendarmes voulurent bien relâcher la jeune femme après avoir enregistré sa déposition. Sur intervention de Jean Rougier-Marcelin, les voyageurs qui avaient menacé de porter plainte s’empressèrent d’y renoncer. Le jeune chauffeur, remis de ses émotions, fut invité par son agresseur à une petite fête, le soir même. Il s’avéra en être le seul invité et n’eut pas à le regretter. Bref, tout s’arrangea. A la Baugeoise…


(c) Mari Mahr