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Il y avait une femme, dans la petite ville où je vivais
lorsque j'étais enfant, une femme qui s'appelait " La
Jouisse ". C'était une femme grande et forte, encore
jeune, aux yeux larges, à la peau claire. Nous, les gosses,
nous l'aimions beaucoup. Elle n'avait jamais eu d'enfant et lorsqu'elle
nous croisait, à la sortie de l'école, elle s'arrêtait,
souriante, nous embrassait de ses lèvres chaudes, nous serrant,
accroupie, l'un après l'autre contre sa poitrine qu'elle
avait parfumée et molle, nous murmurant à chacun,
comme un secret : " Mon petit, mon cher petit . " Elle
glissait dans notre menotte un chocolat, une pastille de menthe
ou un sablé, et chacun de nous imaginait alors être
l'enfant, le seul enfant, chair de la généreuse chair,
de cette femme grave et belle. Et chacun de nous repartait chez
lui, l'âme un peu meilleure.
La veuve du boulanger, les grands-mères qu'elle ne manquait
jamais de saluer, le boucher, le cordonnier, les boulistes et même
le curé : tout le monde, me semblait-il, l'aimait. On riait
d'ailleurs beaucoup quand on parlait d'elle. On disait qu'elle avait
un bon tempérament, " ça c'est sûr, un
très bon tempérament ! ", qu'elle était
gaie et surtout – oui, même cela on le disait – tellement
" propre ". Je comprenais, moi. Je comprenais tout. Je
comprenais que cette femme avait le pas léger et le sourire
facile et que la vie même, qui l'avait rendue si grande, si
claire, elle aussi, l'aimait.
Le temps passa. Mon frère eut bientôt dix-sept ans
; j'en avais neuf. Un matin, il me tendit une enveloppe et me demanda
de bien vouloir, sous le sceau du secret, l'apporter chez La Jouisse.
Les enfants, les vrais, ceux qui ignorent la douleur, la haine,
les regrets, ne posent pas de question tant il leur semble normal
que les choses soient ce qu'elles sont. J'étais de ces enfants,
encore heureux avant mes premiers orages : j'acceptai. Il s'assura
: " Tu sais où elle habite, au moins ? " Bien sûr
que je savais. Tout le monde savait où habitait La Jouisse
: dans une maison de pierre, juste avant le cimetière.
J'enfilai une veste, pris mon vélo. C'était la première
fois que je me rendais chez elle. J’étais bêtement
content ; la perspective, sans doute, d'une embrassade, d'un "
mon petit, mon cher petit " ou d'un gâteau.
J'arrivai. Il n'y avait personne dehors, pas de clochette à
la grille d'entrée. Je poussai la porte et pénétrai
dans le jardin, mon enveloppe à la main. Non, il n'y avait
personne. Je sonnai, attendis. Personne, c'est sûr. Je fis
demi-tour, un peu déçu, et décidai de glisser
l'enveloppe de mon frère dans la boîte à lettres
que j'avais aperçue, devant le portail. C'était une
boîte à lettres en fer gris, toute droite sur son pied,
brillante, visiblement neuve. Je fis glisser l'enveloppe dans le
réceptacle. Le clapet se referma avec un claquement métallique.
Je lus : " Jeannine Pelletier. " Je n'eus pas le temps
de m'interroger davantage ; une voiture arrivait, la sienne. Elle
en descendit accompagnée de Paul Verdret, le boucher, qui
me fit un grand sourire avant de s'esclaffer : " Et bien !
Tu les prends de plus en plus jeunes ! " Et elle riait aussi
et le regardait avec comme de l'amour dans les yeux, mais un drôle
d'amour, pas celui qui lui faisait murmurer " mon petit, mon
cher petit " ; non, un amour triste, un amour fatigué.
Elle s'approcha, s'inclina, me fit une bise rapide et légèrement
mouillée.
-Ça doit être son frère qui l'envoie, expliqua-t-elle
à Verdret, puis se tournant vers moi : pas vrai ?
Je fis oui de la tête.
- Le pauvre ! riait le boucher, le pauvre ! J'imagine déjà
la lettre d'adieu ! Comme c'est romantique !
Elle sourit, gênée, pressée, fouilla dans son
sac. Je pensai à un bonbon ; elle en sortit ses clés.
Je la regardai. Elle vit mon air déçu et comme avant,
peut-être pour s'excuser de cette absence, du boucher, des
mots qu'elle n'avait pas prononcés, m'embrassa de tous ses
bras, ses parfums, ses mamelles et me dit encore une fois, d'une
voix un peu changée : " Mon petit, mon cher petit. Adieu,
mon cher petit. "
Elle se releva. L'autre disait : " Alors tu viens, Jeannine
? " Elle fit : " Oui ", sourit à l'homme qui
attendait, ne se retourna pas, franchit la grille du jardin puis
la referma.
Le soir même je devais comprendre le sens du mot " adieu
". Nous partions. Pour Paris. C'était décidé.
Mon frère l'avait appris la veille. Moi, ce jour-là,
au dîner.
Mon frère et moi ne parlâmes plus jamais de La Jouisse.
Nous fûmes ensemble mélancoliques, bêtement solitaires,
égoïstes par chagrin. Puis la vie, peu à peu,
reprit le dessus ; la vie, toujours, est la plus forte. Je me souviens
pourtant d'un rêve, adolescent. La Jouisse, seins nus, qui
me poursuit en gueulant : " J'm'appelle Jeannine ; Jeannine,
tu sais, c'est comme ça que j'm'appelle… " Mais c'est
tout. Rien d'autre. Trente ans de souvenirs enfouis, d'enfance acceptée,
de vie qui passe – un mariage raté, un boulot pas trop con,
une maison dans les Pyrénées – trente ans de plus
sans que rien ne semble avoir changé. Jusqu'à l'autre
soir.
J'étais à Varragne, pour mon travail. Un nouveau
budget. Deux nuits d'hôtel, quelque part près de l'aéroport,
et un soir, l'envie, parce qu'il faisait bon, parce que le sommeil
ne venait pas, parce que tout semble tellement ridicule lorsqu'on
regarde les choses, les gens, chaque minute, de près, lorsqu'on
les observe comme si on les voyait pour la première fois
; l'envie, donc, d'une balade, la nuit, il ne fait même pas
froid, cette ville, je ne la connais pas et j'aimerais en ce soir
qui pue la solitude et le vieux regret, m'offrir un temps neuf,
fait d'espoir ou d'harmonie.
J'ai pris ma voiture de location, une R 5 poussive mais propre,
et je me suis enfoncé – il était déjà
tard – dans la petite ville endormie. Varragne est comme toutes
les villes de province. Elle convainc les Parisiens de ne pas goûter
à la campagne et dégoûte les paysans de la ville.
Bien sûr, il n'y avait personne. Bien sûr, les restaurants
fermaient leurs portes. Bien sûr, les rues étaient
silencieuses.
Je marchai, perdu dans le centre ville qui n'en était pas
un. Je fis deux fois le tour de la place du Colonel Darguet : des
marronniers, deux cafés, une maison du XVIIIème siècle,
un Franprix et au milieu, une statue. Une bien jolie place pour
un inconnu... Je finissais mon second tour, prêt à
retrouver un peu plus loin ma voiture, lorsque je vis une ombre
se profiler sous le porche d'un immeuble gris. C'était une
femme usée mais grande et forte, aux yeux larges, à
la peau claire. Elle me regardait et me souriait ; elle m'avait
– chose incroyable – reconnu. Et moi aussi, je l'avais reconnue.
Comment aurais-je pu l'oublier, La Jouisse ? La Jouisse était
une pute ; c'est seulement maintenant que je le comprenais ! Elle
me proposa de prendre un verre : " Juste un verre ", sourit-elle.
J'acceptai.
Elle avait un studio, petit et parfumé, rose et propre.
Au milieu, un grand lit, une glace. A droite, un canapé et
une table basse. Elle me versa un verre de porto – c'est tout ce
qu'elle avait – et on trinqua à cette bonne ville de Varragne
où j'avais un nouveau client et où elle, rit-elle,
n'en avait plus que des vieux.
On avait trop de choses à raconter : sur le canapé,
il y eut des silences et beaucoup de banalités. Et puis –
est-ce l'alcool, ses yeux larges, ce studio petit, si petit pour
nos deux solitudes ? – je lui ai demandé : " Ton nom,
La Jouisse, d'où ça vient ? " Elle rit encore.
Elle avait un rire gras et profond, comme celui d'une bronchitique.
- Tu sais pas ? fit-elle, étonnée.
Nous étions assis l'un à côté de l'autre,
trente ans avaient passé, plus rien n'avait vraiment d'importance.
Je répondis la vérité : " Non, je sais
vraiment pas et je me le suis toujours demandé. "
Elle eut un haussement d'épaules, une hésitation,
puis planta ses yeux noirs dans les miens : " Tu voudrais que
je t'explique ? " Je ne savais plus ; elle avait un drôle
de regard, je me sentais tellement vieux. Mais elle s'approcha de
moi ; je reconnus son parfum, sa chaleur, je me souvins de sa voix.
" Mon petit, mon cher petit ", susurra-t-elle en me prenant
dans ses bras.
Alors une vague d'amour et d'oubli me submergea. J'étais
cet enfant, elle était ma mère, mais ses seins étaient
ceux d'une femme et ses mains sur moi, qui couraient, cherchaient,
allaient trouver, étaient celles d'une pute, d'une grosse
pute, qui ouvrirait ses cuisses vieilles, qui battrait de ses hanches
mon désir de bête, qui ahanerait sous ma peine, qui
me prendrait, m'absorberait dans ses chairs énormes et moi,
tout au fond d'elle, je redeviendrais son enfant, son petit, je
serais aussi son unique amant et aussi, je serais avec elle, Adam
et la première femme et tous les premiers instants.
Je ne sais pas comment dire ce qui s'est passé. Elle hurlait
et riait à chaque rencontre, chaque coup, son sexe, le mien,
tous les deux rouges et bavants, avides, elle riait de plus en plus
fort. Et son rire, jamais éteint, jamais le même, son
rire neuf, gueulait qu'elle était la vie, qu'elle allait
s'en saisir puis la donner, la déverser, la répandre,
qu'elle était La Jouisse et que son amour, son cul, son rire,
sa vie de grosse pute, étaient aussi gratuits que la Création.
Nous avons explosé ensemble, comme une seule galaxie. Elle
s'est endormie tout de suite en murmurant : " Tu comprends
maintenant… "
Elle avait retrouvé, dans son sommeil, un semblant de jeunesse.
Elle était blanche et nue ; elle me sembla petite, fragile.
Je la regardai encore. Une dernière fois. Puis je partis
vite. Je ne sais pas pourquoi.
Aujourd'hui, j'aimerais la revoir et dans le même temps,
j'aimerais tout oublier ; savoir mais ne rien avoir vécu.
J'aimerais être comme ce gosse que j'ai connu, ce gosse confiant,
aimé, rentrant de l'école son cartable au dos ; dans
sa main, un chocolat, une pastille de menthe ou un sablé.
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