megalopole.jpg (3900 octets)

(c) Catherine Merdy

La Jouisse

par Virginie Durand

Sélection du mois de janvier 2002


Il y avait une femme, dans la petite ville où je vivais lorsque j'étais enfant, une femme qui s'appelait " La Jouisse ". C'était une femme grande et forte, encore jeune, aux yeux larges, à la peau claire. Nous, les gosses, nous l'aimions beaucoup. Elle n'avait jamais eu d'enfant et lorsqu'elle nous croisait, à la sortie de l'école, elle s'arrêtait, souriante, nous embrassait de ses lèvres chaudes, nous serrant, accroupie, l'un après l'autre contre sa poitrine qu'elle avait parfumée et molle, nous murmurant à chacun, comme un secret : " Mon petit, mon cher petit . " Elle glissait dans notre menotte un chocolat, une pastille de menthe ou un sablé, et chacun de nous imaginait alors être l'enfant, le seul enfant, chair de la généreuse chair, de cette femme grave et belle. Et chacun de nous repartait chez lui, l'âme un peu meilleure.

La veuve du boulanger, les grands-mères qu'elle ne manquait jamais de saluer, le boucher, le cordonnier, les boulistes et même le curé : tout le monde, me semblait-il, l'aimait. On riait d'ailleurs beaucoup quand on parlait d'elle. On disait qu'elle avait un bon tempérament, " ça c'est sûr, un très bon tempérament ! ", qu'elle était gaie et surtout – oui, même cela on le disait – tellement " propre ". Je comprenais, moi. Je comprenais tout. Je comprenais que cette femme avait le pas léger et le sourire facile et que la vie même, qui l'avait rendue si grande, si claire, elle aussi, l'aimait.

Le temps passa. Mon frère eut bientôt dix-sept ans ; j'en avais neuf. Un matin, il me tendit une enveloppe et me demanda de bien vouloir, sous le sceau du secret, l'apporter chez La Jouisse. Les enfants, les vrais, ceux qui ignorent la douleur, la haine, les regrets, ne posent pas de question tant il leur semble normal que les choses soient ce qu'elles sont. J'étais de ces enfants, encore heureux avant mes premiers orages : j'acceptai. Il s'assura : " Tu sais où elle habite, au moins ? " Bien sûr que je savais. Tout le monde savait où habitait La Jouisse : dans une maison de pierre, juste avant le cimetière.

J'enfilai une veste, pris mon vélo. C'était la première fois que je me rendais chez elle. J’étais bêtement content ; la perspective, sans doute, d'une embrassade, d'un " mon petit, mon cher petit " ou d'un gâteau.

J'arrivai. Il n'y avait personne dehors, pas de clochette à la grille d'entrée. Je poussai la porte et pénétrai dans le jardin, mon enveloppe à la main. Non, il n'y avait personne. Je sonnai, attendis. Personne, c'est sûr. Je fis demi-tour, un peu déçu, et décidai de glisser l'enveloppe de mon frère dans la boîte à lettres que j'avais aperçue, devant le portail. C'était une boîte à lettres en fer gris, toute droite sur son pied, brillante, visiblement neuve. Je fis glisser l'enveloppe dans le réceptacle. Le clapet se referma avec un claquement métallique. Je lus : " Jeannine Pelletier. " Je n'eus pas le temps de m'interroger davantage ; une voiture arrivait, la sienne. Elle en descendit accompagnée de Paul Verdret, le boucher, qui me fit un grand sourire avant de s'esclaffer : " Et bien ! Tu les prends de plus en plus jeunes ! " Et elle riait aussi et le regardait avec comme de l'amour dans les yeux, mais un drôle d'amour, pas celui qui lui faisait murmurer " mon petit, mon cher petit " ; non, un amour triste, un amour fatigué.

Elle s'approcha, s'inclina, me fit une bise rapide et légèrement mouillée.

-Ça doit être son frère qui l'envoie, expliqua-t-elle à Verdret, puis se tournant vers moi : pas vrai ?
Je fis oui de la tête.

- Le pauvre ! riait le boucher, le pauvre ! J'imagine déjà la lettre d'adieu ! Comme c'est romantique !
Elle sourit, gênée, pressée, fouilla dans son sac. Je pensai à un bonbon ; elle en sortit ses clés. Je la regardai. Elle vit mon air déçu et comme avant, peut-être pour s'excuser de cette absence, du boucher, des mots qu'elle n'avait pas prononcés, m'embrassa de tous ses bras, ses parfums, ses mamelles et me dit encore une fois, d'une voix un peu changée : " Mon petit, mon cher petit. Adieu, mon cher petit. "

Elle se releva. L'autre disait : " Alors tu viens, Jeannine ? " Elle fit : " Oui ", sourit à l'homme qui attendait, ne se retourna pas, franchit la grille du jardin puis la referma.

Le soir même je devais comprendre le sens du mot " adieu ". Nous partions. Pour Paris. C'était décidé. Mon frère l'avait appris la veille. Moi, ce jour-là, au dîner.

Mon frère et moi ne parlâmes plus jamais de La Jouisse. Nous fûmes ensemble mélancoliques, bêtement solitaires, égoïstes par chagrin. Puis la vie, peu à peu, reprit le dessus ; la vie, toujours, est la plus forte. Je me souviens pourtant d'un rêve, adolescent. La Jouisse, seins nus, qui me poursuit en gueulant : " J'm'appelle Jeannine ; Jeannine, tu sais, c'est comme ça que j'm'appelle… " Mais c'est tout. Rien d'autre. Trente ans de souvenirs enfouis, d'enfance acceptée, de vie qui passe – un mariage raté, un boulot pas trop con, une maison dans les Pyrénées – trente ans de plus sans que rien ne semble avoir changé. Jusqu'à l'autre soir.

J'étais à Varragne, pour mon travail. Un nouveau budget. Deux nuits d'hôtel, quelque part près de l'aéroport, et un soir, l'envie, parce qu'il faisait bon, parce que le sommeil ne venait pas, parce que tout semble tellement ridicule lorsqu'on regarde les choses, les gens, chaque minute, de près, lorsqu'on les observe comme si on les voyait pour la première fois ; l'envie, donc, d'une balade, la nuit, il ne fait même pas froid, cette ville, je ne la connais pas et j'aimerais en ce soir qui pue la solitude et le vieux regret, m'offrir un temps neuf, fait d'espoir ou d'harmonie.

J'ai pris ma voiture de location, une R 5 poussive mais propre, et je me suis enfoncé – il était déjà tard – dans la petite ville endormie. Varragne est comme toutes les villes de province. Elle convainc les Parisiens de ne pas goûter à la campagne et dégoûte les paysans de la ville. Bien sûr, il n'y avait personne. Bien sûr, les restaurants fermaient leurs portes. Bien sûr, les rues étaient silencieuses.

Je marchai, perdu dans le centre ville qui n'en était pas un. Je fis deux fois le tour de la place du Colonel Darguet : des marronniers, deux cafés, une maison du XVIIIème siècle, un Franprix et au milieu, une statue. Une bien jolie place pour un inconnu... Je finissais mon second tour, prêt à retrouver un peu plus loin ma voiture, lorsque je vis une ombre se profiler sous le porche d'un immeuble gris. C'était une femme usée mais grande et forte, aux yeux larges, à la peau claire. Elle me regardait et me souriait ; elle m'avait – chose incroyable – reconnu. Et moi aussi, je l'avais reconnue. Comment aurais-je pu l'oublier, La Jouisse ? La Jouisse était une pute ; c'est seulement maintenant que je le comprenais ! Elle me proposa de prendre un verre : " Juste un verre ", sourit-elle. J'acceptai.

Elle avait un studio, petit et parfumé, rose et propre. Au milieu, un grand lit, une glace. A droite, un canapé et une table basse. Elle me versa un verre de porto – c'est tout ce qu'elle avait – et on trinqua à cette bonne ville de Varragne où j'avais un nouveau client et où elle, rit-elle, n'en avait plus que des vieux.

On avait trop de choses à raconter : sur le canapé, il y eut des silences et beaucoup de banalités. Et puis – est-ce l'alcool, ses yeux larges, ce studio petit, si petit pour nos deux solitudes ? – je lui ai demandé : " Ton nom, La Jouisse, d'où ça vient ? " Elle rit encore. Elle avait un rire gras et profond, comme celui d'une bronchitique.

- Tu sais pas ? fit-elle, étonnée.
Nous étions assis l'un à côté de l'autre, trente ans avaient passé, plus rien n'avait vraiment d'importance. Je répondis la vérité : " Non, je sais vraiment pas et je me le suis toujours demandé. "

Elle eut un haussement d'épaules, une hésitation, puis planta ses yeux noirs dans les miens : " Tu voudrais que je t'explique ? " Je ne savais plus ; elle avait un drôle de regard, je me sentais tellement vieux. Mais elle s'approcha de moi ; je reconnus son parfum, sa chaleur, je me souvins de sa voix. " Mon petit, mon cher petit ", susurra-t-elle en me prenant dans ses bras.

Alors une vague d'amour et d'oubli me submergea. J'étais cet enfant, elle était ma mère, mais ses seins étaient ceux d'une femme et ses mains sur moi, qui couraient, cherchaient, allaient trouver, étaient celles d'une pute, d'une grosse pute, qui ouvrirait ses cuisses vieilles, qui battrait de ses hanches mon désir de bête, qui ahanerait sous ma peine, qui me prendrait, m'absorberait dans ses chairs énormes et moi, tout au fond d'elle, je redeviendrais son enfant, son petit, je serais aussi son unique amant et aussi, je serais avec elle, Adam et la première femme et tous les premiers instants.

Je ne sais pas comment dire ce qui s'est passé. Elle hurlait et riait à chaque rencontre, chaque coup, son sexe, le mien, tous les deux rouges et bavants, avides, elle riait de plus en plus fort. Et son rire, jamais éteint, jamais le même, son rire neuf, gueulait qu'elle était la vie, qu'elle allait s'en saisir puis la donner, la déverser, la répandre, qu'elle était La Jouisse et que son amour, son cul, son rire, sa vie de grosse pute, étaient aussi gratuits que la Création.

Nous avons explosé ensemble, comme une seule galaxie. Elle s'est endormie tout de suite en murmurant : " Tu comprends maintenant… "

Elle avait retrouvé, dans son sommeil, un semblant de jeunesse. Elle était blanche et nue ; elle me sembla petite, fragile. Je la regardai encore. Une dernière fois. Puis je partis vite. Je ne sais pas pourquoi.

Aujourd'hui, j'aimerais la revoir et dans le même temps, j'aimerais tout oublier ; savoir mais ne rien avoir vécu. J'aimerais être comme ce gosse que j'ai connu, ce gosse confiant, aimé, rentrant de l'école son cartable au dos ; dans sa main, un chocolat, une pastille de menthe ou un sablé.


Virginie Durand