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“Mais je t’aime, moi!”s’était-elle entendue crier, c’était une hystérie, vraiment, de crier je t’aime à travers le salon vide, résonnant comme un hall de gare ou peut-être une église, saturé de souffrance. C’était surprenant de s’entendre dire “je t’aime” après tant d’années sans un mot sur l’amour, tant d’années sans même l’idée de parler de l’amour.“Tu ne vas pas t’en tirer comme ça!”criait-elle maintenant, elle écumait presque, elle se voyait écumer comme un cheval, elle se voyait cheval, harassé, luisant de sueur, la peur dans l’œil, et lui se faisait fort de garder un calme exemplaire, le calme de celui qui est fort, de celui qui a gardé la raison, de celui qui a la raison pour lui et qui montre qu’il sait, en toute occasion, raison garder, et elle de s’enfoncer alors dans cette hystérie si féminine, celle folie si féminine, ce débordement émotionnel, cette fureur, “je te mets en garde ! je te mets en garde!”voilà qu’elle commençait la menace.
Elle avait bien essayé de rester sereine, elle avait pris un visage de marbre et n’avait que ce tremblement stupide de ses mains qu’elle avait serrées l’une dans l’autre, elle avait retenu le flot, elle avait contrôlé ses paroles, elle avait marmonné entre ses dents pour endiguer le torrent de colère qui montait de l’intérieur en chapelet de supplications déchaînées, mais voilà maintenant qu’elle menaçait, en dernière extrémité, sur la lame du couteau, “je te mets en garde!” contre quoi ? semblait-il répondre en ne disant rien et ne la regardant pas, haussant la épaules et affichant toujours ce calme si froid. Il resterait devant la fenêtre, les mains au fond de ses poches, il ne s’énerverait pas contre elle, il la laisserait seule dans son hystérie et elle pourrait en comprendre toute l’absurdité, seule comme ça, à hurler comme ça, dans la maison vide.
“Je n’ai rien contre toi”, lui dit-il, il n’aurait pas pu expliquer pourquoi, “je n’ai rien contre toi”, c’était pour l’apaiser, du calme, du calme, je n’ai rien contre toi, ou bien pour la tuer, il voulait l’abattre avec son indifférence proclamée, la tourner en ridicule, car plus il était évident qu’il n’avait rien contre elle, plus cette hystérie était déplacée. C’était déplacé de se mettre dans un tel état, ce n’était pas du tout correct, c’était plutôt vulgaire. Regardez comme son visage est vulgaire tout à coup, sa bouche tordue, oui, vulgaire sa bouche, elle qui aimait tant faire répéter à ses filles “prune, pomme, poire” avant de les lâcher dans le monde pour apprendre à arrondir les lèvres en cul de bourgeoise, sa bouche tordue maintenant, vulgaire, vulgaire et méchante, méchante et dangereuse et dégoûtante comme la vulgarité incontrôlée des gens sans éducation, c’était une vulgarité écœurante et sale qui remontait de loin, qui ressemblait à ce qu’elle n’avait pas voulu montrer d’elle et qui était son essence, qui trahissait son être fondamental, sa réalité première, qui trahissait son vrai visage, tout le contraire de la vulgarité stylisée des filles au sexe rasé qui chantent et rient dans les bars karaoké, les filles à la vulgarité payante et acceptable et inoffensive. Regardez comme sa bouche est vulgaire, bouche qu’il ne se souvenait même plus avoir embrassée. L’amour ne meurt pas avec la fin des relations sexuelles, se dit-il en regardant cette bouche vulgaire et tordue, il meurt quand on a cessé de s’embrasser. “Tu n’as rien contre moi ! rien contre moi !” reprenait-elle maintenant, suffocante, incapable d’expliquer ce que cette phrase venait heurter, incapable de continuer, un hoquet, un hoquet d’enfant la prenant, un hoquet de nourrisson, le hoquet de l’excitation suprême, quand les mots ne viennent plus tant ils sont petits, faibles et désarmés en face d’affirmations aussi révoltantes.
Je n’ai rien contre elle, non, se disait-il tranquillement, méditant devant la fenêtre, ne voyant pas l’étang qui s’étalait devant lui, ni les oiseaux sans nom qui le survolaient, ni celui-là qui descendait en piqué et remontait avec un poisson, l’oiseau en tout semblable à ceux qu’il avait aimé observer enfant, parce qu’enfant, il aimait observer les oiseaux, on ne sait pas pourquoi, peut-être pour la beauté de l’envol, ou pour passer le temps, personne n’aurait pu dire, ces oiseaux qu’il observait encore avec amusement l’année dernière, on ne saurait dire pourquoi, par archaïsme cérébral, dans un retour à l’enfance dont il ne savait pas grand chose, l’enfance dont il avait renié les fantaisies inutiles, un amusement venu de loin et qu’il habillait de satisfaction de propriétaire.
Il ne voyait pas les roseaux penchés, il ne voyait pas le saule ni la barque, ni les nénuphars, enfin il ne voyait plus rien de ce tableau de Monet qui était à lui, ce tableau vivant qu’on pouvait lui envier, le ciel dans l’eau et les verts mélangés. Parce que le paysage n’avait aucune importance, parce que l’étang aurait tout aussi bien pu disparaître et même ne jamais exister, parce que tout ce qui rendait cet étang si beau n’avait plus aucune valeur, parce qu’il faut être poète pour voir l’étang et que la poésie demande le silence.
Je n’ai rien contre elle. Il faut avoir de l’amour encore pour éprouver de la haine. Pas d’amour, pas de haine. Mais elle, oh, comme elle le hait ! elle le hait d’une belle grande haine, forte et venimeuse, de ce poison ardent qui est le fouet de la méduse sur la peau, la morsure de la vipère, l’énergie de l’amour bafoué.
“Je venais juste prendre quelques affaires.
-Il n’y a rien ici, tout est déjà dans les malles
-Je vois ça.
Et ce fut le silence. Elle restait sur cette répartie victorieuse : il n’y a plus rien ici, c’est déjà dans les malles. Un long silence que personne ne voulait rompre. Lui, il ne voulait pas paraître atteint par cette nouvelle qui, pourtant, l’atteignait en profondeur. Il s’était préparé à faire une valise, ou plus exactement un sac, il savait quel sac, le sac vert avec des poches renforcées qu’ils avaient acheté à Hong-Kong avant de reprendre l’avion. Ils, pas elle et lui, mais lui avec celle qu’il allait retrouver, ce sac à la main comme un bouquet de mariage, celle qu’il avait envie d’embrasser en longues goulées roulant d’une langue à l’autre, celle dont les dents étaient encore aussi blanches et brillantes que des dents de lait et qui avait tant d’admiration pour lui avec ses yeux pleins d’étoiles, les yeux d’une petite fille qui ne connaît pas la limite de l’homme de quarante-cinq ans, qui échange naïvement ses fesses rebondies contre un peu de la gloire du chef, elle qui l’écoutait avidement, des soirées durant, au restaurant de l’hôtel du Parc où il la baisait ensuite avec passion et dans toutes ces positions de gymnaste qu’il lui apprenait, elle qui l’écoutait parler chiffre d’affaires et voyages d’affaires et stratégies de marketing, qui comprenait si bien les objectifs de la boîte et mobilisait toute son intelligence pour lui glisser de malignes suggestions, comme le rachat de Bewerfix, un véritable petit génie d’agressivité commerciale.
Il était embarrassé de ne pas pouvoir trouver ce sac, puis remplir ce sac, cette manie qu’elle avait de tout ranger, même ce qui n’appartenait qu’à lui. Mais l’embarras devait se surmonter en face d’elle, il n’allait pas lui laisser la victoire. Il soupira bruyamment.
“Bon, eh bien, au revoir, tout simplement.
- Tout simplement ! tout simplement ! hurla-t-elle, tu oses me dire “tout simplement”! mais elle ne pouvait pas continuer, elle en restait là, encore une fois clouée au même endroit. Il lui fallait de l’air, elle allait ouvrir la fenêtre, elle ferait entrer de l’air frais, oh de l’air, de l’air, elle suffoque, mais non, elle ne bouge pas, elle tremble trop sur ses jambes. Sa mâchoire serrée, ses mèches tombantes et ce rose montant des veines du cou jusqu’aux tempes.
“Tu es pitoyable”, dit-il d’un ton lointain, le ton de celui qui n’est déjà plus là et qui a de bonnes raison de ne pas être là, de ne pas entrer dans son jeu, il s’était juré dès le début de ne pas entrer dans son jeu, de bonnes raisons, en effet, puisqu’elle est pitoyable, regardez-là, voilà qu’elle renifle, ce nez, ce nez plein de morve salée, rempli de pleurs bouillonnants, ce nez vraiment repoussant, agrandi et démesuré maintenant à cause des pleurs, elle a tout l’air d’une folle avec ce nez, comment aimer une femme avec une nez pareil, une bouche pareille, et ce yeux sortant des orbites, des yeux qui ne regardent plus rien, qui roulent de droite et de gauche comme les yeux d’un aveugle, oui, ils sont toujours verts, mais d’un vert banal, du même vert qu’ils ont toujours été, d’un vert qui n’est qu’un signe particulier, ni plus ni moins.
“Reste là !”Elle aboie “reste là! tu vas m’écouter! tu vas m’écouter une dernière fois!”
D’accord, il lui doit bien ça, l’écouter une dernière fois. Quand elle aura tout dit, elle lui fichera la paix, elle va la boucler enfin, il pourra partir à la recherche de ce putain de sac à poches rigides, remplir ce sac sans perdre de temps, battre le fer tant qu’il est chaud. “Assieds-toi!” ordonne-t-elle maintenant, et il obéit encore, il s’assoit sur le fauteuil, un fauteuil trop profond pour lui, trop confortable pour lui qui ne veut ni approfondir ni conforter quoique ce soit, il se sent déjà plus ou moins prisonnier dans ce fauteuil, il n’aurait pas dû s’asseoir. Est-ce de la lâcheté ? Oui, regardez comme il est lâche ! dès qu’elle fait preuve d’autorité, il cède. Elle va essayer encore l’autorité. Non, c’est trop tard, on ne s’improvise pas autoritaire. Elle doit se faire violence pour l’autorité, chaque mot d’autorité lui arrache le cœur et lui tord la bouche, elle n’a jamais su tenir ce rôle que certains hommes recherchent, paraît-il, et que d’autre tournent en ridicule, à moins que ce ne soient les mêmes, elle n’a jamais eu de rouleau à pâtisserie dans la main, elle a été élevée par des gens qui s’aimaient tendrement, qui ne connaissaient pas la violence parce qu’ils étaient heureux ensemble, elle n’a jamais cru possible de parler un jour sur ce ton à celui qu’elle aime, sur ce ton odieux de la maîtresse femme, d’ailleurs elle se radoucit, il croit que c’est une stratégie, mais ce n’est que retour au calme.
Elle va revenir sur le passé, elle va parler du passé, elle va remettre ça. Je ne peux pas oublier, commence-t-elle, il s’impatiente et il n’a pas envie de se souvenir. Il pense aux dents blanches et aux lèvres pulpeuses, il voit les mains longues et le cul merveilleux, la jeunesse idéale et cet esprit si vif, il voit l’enfant et ne pense qu’à s’enfuir, oui, s’enfuir avec elle. Mais voilà qu’il faut revenir à ce jour là, le huit mai de je ne sais plus quelle année. S’il te plait, dit-il, épargne-moi, mais elle reprenait, c’était le huit mai, c’est bien ça, je me souviens qu’il y avait l’armistice ou la libération, enfin je ne sais plus, une fête nationale, car elle confondait tout. C’était un samedi, elle en était certaine, il soupirait d’impatience, une samedi, nom de Dieu, ce qu’on s’en fout, mais elle continue son petit bonhomme de chemin, un samedi, donc, le huit mai de je n’sais plus quelle année, elle commençait par le commencement, c’est à dire l’aube.
Ils s’étaient réveillés à l’aube. Ils étaient allés sur le ponton regarder le lever du soleil au-dessus de l’étang. Ils allaient souvent sur le ponton au lever du soleil, tu te souviens ? Il se souvient, évidemment. Il voudrait hausser les épaules. Ensuite, il était allé chercher du pain au village avec sa 500, elle avait fait du café et du thé, parce qu’il aime le café et le thé, l’un après l’autre, les filles étaient sorties la veille et s’étaient levées plus tard. Ils étaient donc restés longtemps à déjeuner tous les deux, il faisait bon sur la terrasse, il était jambes allongées, pieds croisés sur une chaise, à lire les titres du Figaro, mais bientôt il avait lâché son journal en disant, dans un soupir “a quoi bon continuer ?”, il avait rejeté la tête en arrière, le soleil sur son front sans rides, le front d’un homme heureux. Et alors ? pense-t-il maintenant, qu’est-ce que tu veux que ça change ? et dans son fauteuil et dans la pièce vide, il pose sa cheville sur la cuisse de l’autre jambe. Tu étais là, en face de l’étang, et tu as dit “Regarde, chérie, nous avons atteint le bonheur parfait”.Une parole en l’air, pense-t-il, comme si toutes les paroles n’avaient pas le même poids. Je ne m’en souviens pas, dit-il impatient, car il craignait de s’en souvenir et ne le voulait pas. Mais elle, insistant, revenait et revenait encore sur le bonheur parfait, “tu l’as dit pourtant !” à ça, il ne pouvait pas le renier, qu’il avait atteint ce bonheur parfait, avec elle, oui, ce matin-là du huit mai de je n’sais plus quelle année.
Ensuite, ils avaient commencé à perdre le bonheur parfait, feuille à feuille, automne sur automne, à le perdre sans s’en soucier, il retombait lentement, mais inutile d’en parler, mieux vaut rappeler le temps d’avant, quand elle avait porté le bonheur parfait à bout de bras, quand elle avait porté jour après jour ce bonheur parfait et que tout lui réussissait, elle construisait la citadelle, fourmi travailleuse et jamais découragée, elle était occupée nuit et jour et s’oubliait dans cette activité si féminine, frottant la casserole et cuisinant dedans le délicieux repas du bonheur, conduisant les filles à droite et à gauche, gymnastique, danse, guitare, catéchisme, achetant le bon produit pour les sols, le bon produit pour le lave-vaisselle, le bon produit pour les toilettes et n’oubliant pas le pressing, tenant bien à jour les comptes de la maison, prenant quelques petites heures chez le coiffeur pour lui plaire encore et toujours, et quelques moments de yoga pour apprendre les postures de l’équilibre intérieur, tissant les relations utiles, répondant aux invitations et organisant des soirées, et généreusement s’occupant de lui comme de son propre enfant, se souciant de sa santé, de son ulcère, de ses palpitations, de ses problèmes à l’épaule droite, se réjouissant de ses promotions et abandonnant ses idées sur l’amour romantique pour un amour simple et régulier, et voilà qu’au moment où il avait annoncé, dans la plénitude de cette matinée ensoleillée, l’avènement du bonheur parfait, voilà qu’elle n’en voulait plus, voilà qu’elle n’en avait plus voulu, voilà qu’elle avait voulu qu’il n’existât pas, avait souhaité s’en débarrasser parce qu’elle sentait que rien n’était plus dangereux que ce bonheur là, si parfait.
Il croise et décroise les jambes, il ne comprend rien à cette histoire de bonheur dangereux, non, là, il ne voit pas du tout de quoi elle parle. Rien n’est plus dangereux, dit elle encore une fois, elle le sait et elle l’a même toujours su, mais c’était plus fort qu’elle, il fallait encore et encore, jour après jour, qu’elle travaille comme une fourmi au bonheur parfait. Comme j’étais bête ! Il ne comprend pas pourquoi elle s’exclame ainsi sur sa bêtise, il ne voit pas. Ah c’était plus fort qu’elle, impossible de l’arrêter, elle ne pouvait pas s’en empêcher, il fallait qu’elle continue et continue et continue sans cesse, il fallait toujours maintenir le bonheur parfait, la maison du bonheur, la famille du bonheur, c’était son rôle dévolu par on ne sait qui, c’était sa mission que personne ne lui avait confiée, son destin de femme duquel rien ne pouvait la détourner : œuvrer. Œuvrer et non pas veiller, car la veille est au berger, l’homme qui veille et la femme qui œuvre. C’est ce qu’elle avait toujours fait car c’est la loi, comme j’étais bête, j’imaginais que c’était une loi, la femme qui œuvre. Ô la figure de la femme qui œuvre au bonheur parfait…
Elle, assise à côté de lui, sur la terrasse, face à l’étang. Et dans cet instant où il a décrété l’avènement du bonheur parfait, la voici qui le remercie comme si c’était lui et lui seul le fabricant de bonheur, comme si elle n’y avait jamais eu aucune part, et lui de se croire heureux d’avoir accompli la chose, le bonheur qui est sa fierté, lui fier tout seul, fier comme un pape et fier devant son étang si beau, tandis qu’il est seul et que le bonheur parfait n’est qu’une foutaise quand on est seul. Car leur étang était son étang, et son étang était offert par lui, désormais chaque nénuphar qui lui appartenait leur appartenait, chaque roseau penchant, et aussi la barque, les rames ainsi que le Boston-Waler, mais à eux aussi les libellules et les canards, les tanches et les perches, les algues, l’odeur de terre mouillée et les clapotis du soir, tout ça rien qu’à lui et rien qu’à eux, il était si généreux.
Puis tu avais tourné la tête vers moi. Comme ça, oui, exactement comme ça, de cette manière que tu viens de refaire, incroyable, exactement, tu n’aurais pas pu faire plus exactement, et voilà qu’il avait tourné cette tête là, il avait passé son visage au scanner, ses yeux grand ouverts comme une caméra de vidéo-surveillance, puis tu avais dit :
“Maintenant, on peut crever”.
Voilà ce qu’il avait dit. Sur le ton de la désinvolture, faisant le bruit d’un pneu qui se dégonfle, crever, quel affreux mot, crever, quel mot dégradant pour leur vie, quel mot vil, quel désagréable mot, dégradant tout ce qu’ils avaient, dégradant tout ce qu’ils étaient devenus avec cet étang devant eux, lumineux dans le matin, mais lui salissant la beauté, il avait parlé de crever. Ainsi tout ce qui avait mobilisé ses efforts depuis tant d’années n’aboutissait qu’à ça, pouvoir crever ! le bonheur parfait n’était bon qu’à crever ! c’était une drôle d’idée, vraiment, une idée saugrenue que celle d’être prêt à crever le jour du bonheur parfait ! Elle avait été si étonnée, interloquée par ces paroles salissant tout à coup le bonheur dans la crevure. Elle aurait dû réagir de suite, elle aurait dû relever, lui demander “mais qu’est-ce que tu racontes ?”, ne pas laisser passer ça, le pousser à s’expliquer, l’empêcher de s’en tenir à l’énigmatique, l’empêcher de s’en tenir à la sentence, l’obliger à continuer afin de savoir pourquoi il salissait si méchamment ce qu’il venait de sanctifier. On aurait dit un symptôme, c’était comme le prémisse d’une maladie à venir, c’était le ver dans le fruit, le nuage dans le ciel pur, un oracle, un mauvais présage. Avait-il le droit de mépriser ainsi tout ce qui faisait leur vie ? mépriser la maison, le jardin, l’étang, n’y avait-il pas comme une pointe de mépris pour elle qui croyait à tout cela, croyait à cette maison, à ce jardin, à cet étang, y croyait autant qu’elle pouvait, de toutes ses forces, voulait tant y croire ?
Mais tandis qu’il écoutait dans le fauteuil, contraint et forcé par les circonstances, elle avait encore une fois pitié de lui et ne parla pas de cette terrible souillure, de ces mots là si désagréablement cruels pour leur bonheur ; elle parlait seulement de cet accomplissement en cette matinée du huit mai et qu’elle essayait de redire et qui se brisait contre chaque mot. Car elle ne savait pas que le bonheur parfait ne s’exprime pas, qu’il n’a pas besoin de mots, que le fait même d’en parler le met à distance et fait de ce bonheur un bonheur tordu, surjoué, menteur et pour finir un véritable malheur, elle ne savait pas que la perfection ne s’apprécie jamais que dans son absence. Il leur avait manqué l’inconscience, il leur avait manqué le temps qui s’écoule sans y penser, qui va , s’étire d’heure en heure sous le soleil de mai, sans distance, dans cet oubli de soi que seuls connaissent les enfants qui jouent et les gens qui s’aiment. Alors elle se perdait en descriptions jamais abouties, en images d’Épinal que ses phrases voulaient encore enjoliver, en souvenirs désolants de concrétude, cette promenade autour de l’étang, la lumière si belle et les parfums, ô les parfums si envoûtants quand la rosée s’évapore et que la chaleur commence à se transmettre à la terre, ce petit banc où nous nous sommes si souvent assis, et elle continuait, et cette roseraie où je choisissais mes bouquets, et cette rose blanche que tu as cueillie justement, ce jour-là, justement ce jour où…
Quel jour ? il ne s’en souvient pas. La rose à la main, ils avaient fait le tour de l’étang, ils s’étaient arrêtés sur le banc de pierre pour contempler leur paysage, ils admiraient de loin leurs deux filles qui étiraient au soleil leur bras graciles et étendaient leur jambes de reines, quelles merveilles que ces deux enfants, puis avaient continué la promenade autour des nymphéas. Elle avait remarqué l’ombre des nuages au dessus de leur étang.
Evidemment, elle était dans les choses, on pouvait bien le lui reprocher. Elle n’aimait rien tant que les choses à leur place, les belles choses qui devaient toujours marquer son espace, mais toutes ces choses n’étaient pas vénérées pour elles-mêmes, elles n’étaient pas les objets d’un caprice ou d’un désir, elles étaient choisies pour servir la cause supérieure du bonheur parfait, un nid pour eux, confortable et bien placé, avec vue sur l’étang, son étang et tous ces poissons qui seraient un jour, s’il le voulait, sa pêche miraculeuse. Elle vivait dans les choses, mais les choses ne sont pas rien et ne pas respecter les choses, c’est simplement se moquer du monde. Il avait sali tout cet acquis par la crevure. Pauvre homme, qui ne respecte pas les choses.
Le mettre devant tout ce qu’il allait perdre, voilà sa dernière carte, oublier le blasphème et le rappeler au bonheur parfait. Une résidence secondaire avec un étang, un bateau et un parc avec une roseraie et ce joli petit banc… cette résidence secondaire, ce n’était rien du tout, évidemment, elle le savait, elle n’était pas si bête, mais tout ce qu’elle aurait pu être, voilà ce qu’elle cherchait à lui montrer avec son récit entrecoupé d’hésitations et de tremblements, elle allait chercher les bonnes soirées, les fêtes avec leurs amis, tout le monde si heureux sous la tonnelle, les musiciens, et cette fois-là où il s’était endormi avec elle sous le saule, ce n’est pas rien, ça, de s’endormir ensemble sous un saule ! comment oublier ça ! mais il ne bronchait pas.
Le bonheur passé, la vie heureuse, ce huit mai, jusqu’au soleil couchant… Il se lève, rajuste son ceinturon. Tu as fini ?
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