(c) Catherine Merdy

Les vitres

de Noémi Duchemin

 

Je me demande pourquoi, se dit-elle en passant. Je me demande bien pourquoi, en passant l’aspirateur, je me revois torse nu dans le bois. Elle regarde la table de nuit avec les six ou sept livres empilés, les mouchoirs et la plaquette de pillules. Je ne sais pas. Il faudrait dépoussiérer, soulever chaque livre, aller ranger sur l’étagère ceux qu’elle ne lit plus, et puis non, elle va tout laisser comme ça, on se sait jamais, si elle modifie la place des livres, elle risque d’alterer la qualité de son sommeil, c’est une idée qu’elle a sur le sommeil, sur les livres, sur l’ordre et le respect des choses. Dans le bois, torse nu. Elle va ouvrir la fenêtre sans éteindre l’aspirateur, elle va secouer la literie, puis elle va s’arrêter en peu, le temps de respirer, accoudée par-dessus l’oreiller de son mari, regarder la rue. Torse nu dans le bois. Comment peut-elle avoir autant de tendresse en réserve pour cette enfance qui ne lui a rien appris sur le monde réel ? Rien appris sur le monde réel ? Tu es sûre ? dans la rue, le monde réel et dans cette chambre, l’aspirateur qui attend. Passer sous le lit, avaler les moutons, puis s’attaquer au tapis, le prendre à rebrousse-poil, aspirer à fond jusqu’au mal de dos.Voilà une chambre qui ressemble à une chambre. Il suffisait de dérouler le fil et d’enficher cette prise, pourquoi en faire toute une affaire ? ce n’est rien, ne pas y penser, ne pas se demander ceci ou cela, implement le faire. Simplement le faire. Il y a encore la salle de bains et les toilettes, et puis le linge, pour
finir, non, pas le linge, pas ça maintenant, elle préfère aller à la cuisine, elle a envie de boire du thé. Bon sang, le petit déjeuner, encore ça qui traîne, est-ce que je peux tout laisser en plan? Qui va
ranger le petit déjeuner, maintenant ? mais toi, voyons, qui veux-tu d’autre. Alors vite fait, ne pas s’encombrer avec les boîtes de céréales, les pots de confiture et les bols sales.


Oh, je sais, je pourrais tout laisser et partir, n’est-ce pas. Partir loin pour toujours, imaginez ça ! Evidemment, c’est impossible, pas pour toujours. Seulement partir pour deux heures, juste sortir comme d’habitude, aller sans danger, aller où elle ne verra personne en haut de la tour, aucun corps vacillant au dessus du vide, où elle n’entendra le blasphème d’aucun buveur d’alcool et ne verra danser aucun fumeur de crack. Sortir sans risquer le fracas des écroulements ethnologiques. Oui, tout laisser sur la table et aller au moins faire quelque chose pour elle. A quoi bon. Quand elle rentrera, rien n’aura changé. D’ailleurs. Je n’irai pas à la gym aujourd’hui, point c’est tout. S’assoir et penser à quelque chose de beau. Très bien, elle ne va pas aller à la gym.


De toutes façons, elle en a assez de la gym. Elle ne peut plus sauter d’un pied sur l’autre en écartant les mains et les pieds, les pieds et les mains, elle ne peut même pas imaginer participer encore une seule fois aux bavardages entre femmes dans le vestiaire, elle ne peut pas imaginer rencontrer le regard de n’importe quelle autre femme, d’un seul coup, ça lui prend là, au fond de la gorge, une envie de leur fausser compagnie à toutes ces amies de la gym, une envie de les abandonner, ces
semblables qui parlent et parlent dans le vestiaire en se coiffant et en se faisant belles, non, ne plus jamais subir la gym. Mourir sous le silence plutôt que d’entendre encore une seule fois “et une et deuze et troize et une et deuze et troize”, comment a-t-elle plus entendre ça si longtemps ? rester sans bouger, penser à quelque chose de beau. Elle attend. Elle débarasse tout de même la table. Elle va peut-être allumer la radio ou sinon la télé en fond sonore, elle écoutera le feuilleton du matin ou n’importe quelle émission pour ménagères de moins de cinquante ans, elle sera dans son rôle. Elle sort le produit à vitres et la nouvelle raclette achetée sur le conseil d’une amie qui a le sens pratique. Elle a une quantité incroyable d’amies qui ont le sens pratique, c’est le bon côté des choses. Elle va racler ses vitres, le soleil ne sera d’aucune indulgence, il faut profiter du soleil. Profiter du soleil, elle y pense maintenant, comme disait sa mère autrefois, mettre une jupe et aller dehors, mettre ses jambes au soleil, profiter du soleil. C’est vrai, elle pourrait mettre une jupe. Pourquoi ne pas mettre une jupe aujourd’hui ? Depuis combien de temps s’habille-t-elle en jean-t-shirt ? S’assoir et penser à quelque chose de beau, mais voilà qu’elle pense à faire les vitres et ensuite à sa mère et se reproche de ne pas être en jupe. Recommencer.


S’assoir et penser. Mais on pense toujours et toujours de la même façon, aux mêmes choses. Elle verse l’eau bouillante sur l’herbe noire. Et maintenant, je continue à me voir torse nu dans le bois alors que rien, rien que les carreaux, la poussière, les objets sur l’étagère, les photos de famille. Torse nu, peintures de guerre, grands espaces, triple galop, canyons, prairies rousses, bisons, tipis, chasse à l’ours. Que dit l’Indien à ses amies du club de gym ? Que dit l’Indien à son mari et à ses enfants ? Que dit l’Indien aux arbres et aux fleurs, au soleil et aux nuages? rien du tout. L’Indien se tait. Le silence légendaire de l’Indien.


D’un seul grand geste, on dirait qu’elle dessine sur le ciel des peintures de guerre. Elle racle les vitres de l’appartement, comme ces autres Indiens de Manhattan.Penser à quelque chose de beau. L’indien n’a pas le vertige, il monte sur d’immenses échaffaudages, il n’a jamais eu de mépris pour lui même ni pour personne. Il sait ce qu’il est, il n’en a pas honte. Il est un homme libre. Elle aussi, raclant sa vitre, oui, elle aussi, elle sera un homme libre.