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Une photographie de Mari Mahr

Pièce bâclée

par Camille de Rijck

ACTE I 


scène 1



Le rideau s'ouvre lentement sur de la musique baroque. Le décor est extrêmement  sophistiqué, il faut se figurer un lieu idyllique bâti à la mesure d'un homme qui aime l'architecture italienne de la renaissance. 
Il y a donc plusieurs arbres fruitiers, une fontaine représentant Pluton et Eurydice badinant tendrement et quelques buissons. A l'avant scène se trouve un gros rocher sur lequel est très nettement gravée une signature : « Michelangelo ». Une femme splendide, vêtue de manière fort simple (entendez par là qu'elle ne porte quasi aucun vêtement : sa tenue se compose exclusivement d'une petite robe de mousseline. Ses cheveux cachent sa poitrine.) se prélasse sur une large branche d'arbre en remplissant des dossiers. 

Un jeune homme d'une vingtaine d'années surgit de la coulisse - côté cour - en trébuchant. Il porte une chemise bleue, un pantalon de lin beige et va pieds nus. Ses cheveux sont rimbaldiennement coiffés. Il se relève et regarde autour de lui d'un air étonné.

La musique ne s'arrête pas



Simon :



Alors voilà ?



La femme :



(levant ses yeux du dossier) Voilà.



Simon :



C'est comme ça ?



La femme :



C'est comme ça.



Simon :



Je suppose qu'à la longue on doit se lasser de la verdure. 



La femme :



Ce lieu ne vous plaît pas ?



Simon :



(prudent) Oh si... bien entendu. C'est magnifique. Mais cette musique ?



La femme :



Oui, l'ouverture.



Simon :



L'ouverture ?



La femme :



Vous venez d'arriver, il vous faut une ouverture.



Simon :



Ah...



La femme :



(vivement) La musique baroque ne vous plaît pas non plus ? 



Simon :



Oh... si, si elle me plaît... énormément, c'est juste que...



La femme :



Que ?



Simon :



On ne l'arrête pas ?



La femme :



Si, bien entendu !



Simon :



Ah, comment ?



La femme :



En sortant voyons.



Simon :



(sortant par la gauche) En effet, elle s'arrête. (revenant la musique reprend doucement, indiquant les coulisses) mais qu'est ce qu'il y a derrière ces plantes ?



La femme :



D'autres plantes. Toutes vertes, certaines portent des fruits, d'autres sont fleuries, il y en a qui penchent en avant et d'autres qui s'étendent sur le sentier comme des grosses couillonnes qu'elles sont,... ce sont des plantes, elles n'ont aucune conversation. Elles sont chiantes. Si vous vous éloignez d'ici vous risquez de vous perdre et de ne plus jamais me retrouver... or je suis la seule personne ici qui sache bafouiller quelques mots de votre langue. Ne vous éloignez donc pas.



Simon :



Ces quelques mots, vous les bafouillez avec virtuosité. 



La femme :



J'ai le verbe haut, petit.



Simon :



Pourquoi ne descendez-vous pas ?



La femme :



Vous n'avez donc jamais lu Kierkegaard ?



Simon :



Si, pourquoi ?



La femme :



On pourrait me comparer à un chatte surplombant son matou. 



Simon :



Certes... notez, je n'ai rien d'un matou... et je ne vois pas le rapport avec Kierkegaard.



La femme :



La volonté de puissance voyons, de supériorité.



Simon :



C'est de Nietzsche ça... et je ne pense pas que Nietzsche ait établi ses théories sur les faroucheries d'une chatte en manque de sensations. Bon sang on dérape déjà dans la culture arte/ télérama.



La femme :



Pardon ?



Simon :



Non, rien. Dites, je peux vous avouer un truc stupide ?



La femme :



Allez-y, je suis là pour ça.



Simon :



Vraiment, vous allez trouver ça con.



La femme :



Laissez-moi deviner.



Simon :



Oh allez-y, vous ne trouverez pas...



La femme :



Ah non ? Vous avez peur, c'est ça ?



Simon :



Oui, évidemment... j'ai peur, très peur. Mais ce n'est pas ça que je voulais vous avouer. Puis franchement, ce n'est pas con d'avoir peur, au contraire...



La femme :



Vous avez raison. Alors ?



Simon :



Ma mère me manque.



La femme :



Ah...



Simon :



Franchement, vous n'avez pas l'air de trouver ça con... merci.



La femme :



Vous êtes touchant.



Simon :



Touchant ?



La femme :



Je fais ça depuis des lustres : les sensibles c'est rare vous savez. En général je m'occupe des gros bras, enfin, ceux qui prennent plus de deux heures avant de chialer. Pourtant, regardez autour de vous : il n'y a vraiment pas de quoi pleurnicher. Alors un petit jeune qui m'avoue de but en blanc que sa maman lui manque, on a beau être professionnelle, on n'en reste pas moins une femme.



Simon :



Je vois.



La femme :



J'imagine que votre mère devait être une personne formidable..., de celles qu'on ne sait observer sans verser dans la tendresse.



Un temps.



Simon :



Ma mère était de ces femmes qu'un enfant a envie de voir six pieds sous terre, à un stade avancé de décomposition. Détestable, vraiment.



La femme :



C'est étonnant.



Simon :



Je ne crois pas que ce soit étonnant. J'avais vingt et un an, c'est le dû de beaucoup de garçons de mon âge de détester leur mère, surtout avec les problèmes de conscience que j'avais, enfin soit, entre elle et moi c'était pas la joie.



La femme :



C'est à dire ?



Simon :



Bah, d'après les schémas classiques, elle avait pile les traits de la mère possessive type. J'étais complètement muselé, impossible de faire quoi que ce soit. Du coup je me suis complètement renfermé dans les livres. Pas moyen de sortir, pas moyen de rencontrer du monde... pas moyen de s'épanouir. C'est vexant.



La femme :



D'autant qu'ici... à part moi, vous n'aurez pas des tas de moyens de rencontrer des nouvelles gueules, à part les plantes bien sûr, mais je vous l'ai déjà dit : elles sont chiantes.



Simon :



Vous êtes là pour l'instant, c'est déjà bien. Quant aux plantes, elles ne m'emballent pas trop.



La femme :



Vous savez, il va venir un moment où en parler deviendra nécessaire, autant pour vous que pour moi.



Simon :



Pour vous, je ne vois pas vraiment...



La femme :



Je tiens un cahier...



Simon :



D'accord, nous en parlerons plus tard, laissez-moi seulement le temps d'arriver, j'ai déjà pris mes aises, il ne devrait pas se passer trop de temps avant que je passe aux aveux. 



La femme :



Aux aveux,... vous semblez avoir une douce opinion de mes fonctions.



Simon :



Vous êtes là pour m'interroger n'est ce pas ?



La femme :



Oui, dans un premier temps en tout cas.



Simon :



Alors vous êtes un fonctionnaire, tout s'explique et voilà probablement pourquoi je suis terne.



La femme :



Fonctionnaire, muse, horloge parlante, traitez-moi de lombric ou de vaporisateur pour fenêtres si ça vous chante, moi je suis là pour faire mon métier, rien d'autre. Si vous croyez que ça m'amuse moi de me faire traiter de fonctionnaire. Simplement, faites-moi le plaisir de remarquer que vous n'avez plus aucun souci depuis que vous êtes là, nous aurons fait un grand pas.



Simon :



Ce n'est pas faux. D'ailleurs je crois bien que jamais je ne m'étais aussi bien senti dans mes vêtements.



La femme :



C'est moi qui les ai choisis.



Simon :



Vous avez bon goût, c'est évident. J'aurais d'ailleurs dû songer à m'habiller comme ça, puis marcher sans chaussures c'est vraiment quelque chose...



La femme :



Comment vous habilliez-vous ?



Simon :



Un peu n'importe comment : une chemise, un pantalon, des chaussures ; j'évitais en général de rentrer la chemise dans le pantalon, ça me faisait de grosses fesses, ou alors je m'attachais un pull autour de la taille, ça n'enlevait rien au fait que j'avais un gros cul mais c'était sans doute une hasardeuse façon de ménager ma pudeur. Quant au pantalon j'ai toujours eu le même problème de stature : trop large ou trop court, ce qui fait que soit j'étais moulé dans le pantalon et je me sentais gros, soit le vêtement se ratatinait sur mes chevilles et il fallait le raccourcir.



La femme :



Raccourcir un pantalon n'est pas une solution.



Simon :



C'est clair, ça donne au vêtement une allure bon marché car aussi douée que soit la couturière ça n'en restera pas moins un pantalon retouché, la couture ne paraîtra jamais aussi commerciale que l'originale. J'avais honte de marcher, de me tenir debout, en m'asseyant je mettais systématiquement un pied sur mon genoux et une main sur la couture que me présentait mon pied, j'étais alors à moitié honteux.



La femme :



L'avantage ici c'est qu'on fait du sur mesure.



Simon :



Oui évidemment, ça enlève le problème du mal être lié à la couture, mais du sur mesure là bas ça tune vachement. Il y avait autre chose aussi, c'était très embarrassant.



La femme :



Je vous écoute.



Simon :



"a avait un rapport avec les saisons. Par exemple, en hiver, il fallait que je mette un pull, or un pull ça me faisait transpirer, et moi quand je transpire j'ai des tas de trucs bizarres qui me montent à la figure, j'ai du mal à marcher droit et ma respiration se fait irrégulière, en été c'est pareil, dès que j'ai le malheur de mettre un vêtement un peu trop long je me retrouvais tout en sueur, j'évitais donc de sortir.



La femme :



Pourquoi ne pas porter des sandales et des bermudas, comme tout le monde en été.



Simon :



Pour les sandales, c'est simple, je trouve ça laid.



La femme :



Moi aussi... oublions.



Simon :



Pour les bermudas c'est autre chose, regardez (il retrousse une patte de son pantalon jusqu'au genou).



La femme :



Quoi ?



Simon :



Vous ne voyez pas ? J'ai de vilains mollets, ils sont beaucoup trop musclés. Ca c'est parce que j'ai fait du foot quand j'étais petit. En plus je les trouves trop poilus, mais c'est un détail, ce qui compte avant tout c'est l'épaisseur. 



La femme :



Oui, admettons, mais je les trouve très bien moi, vos mollets, puis franchement, qui se soucie des mollets ? Vous avez un très joli sourire qui aurait su sans trop de problème dévier les regards curieux de vos pattes.



Simon :



Oui je sais, il est très chouette mon sourire, on me l'a assez dit, mais là il se trouve que c'est de mes mollets qu'on parle, or je les trouvais moches, c'est un complexe, c'est con - que voulez-vous - un complexe c'est très souvent con, sinon ce serait un problème, pas un complexe.



La femme :



C'est une jolie formule... à replacer dans une conversation désuète.



Simon :



Merci... donc cela fait aussi partie de votre job de me rabaisser. 



La femme :



Je ne vous rabaisse pas, on ne juge pas un homme à ses formules.



Simon :



En voilà une autre !



La femme :



(se retournant) de quoi ?



Simon :



(souriant) de formule.



La femme :



C'est malin... bon ça y est, vous êtes prêt ? 



Simon :



Si vous voulez, mais autant vous dire que ça n'ajoutera rien à l'ambiance.



La femme :



En général, vous savez, je ne m'attends pas à hurler de rire à l'approche de ce moment.



Simon :



Pour vous ça doit être une formalité.



La femme :



En effet ; mais il est des formalités auxquelles on a beaucoup de mal à se faire, comme je vous le disais tout à l'heure : j'ai beau être pro, je reste une femme.



Simon :



Oui, en effet, vous l'avez déjà dit. Bon, après tout il se pourrait bien que cela vous fasse rire. (un instant) Vous ne dites rien ?



La femme :



Non, je vous écoute.



Simon :



Alors ça y est ?



La femme :



Ca en a tout l'air.



Un long moment.



Simon :



Vous savez ce qu'il y a derrière les plantes, je suppose. 



La femme :



Des plantes, je vous l'ai dit, rien que des plantes, c'est comme ça.



Simon :



Mais au delà des plantes... il y a bien un moment où elles s'arrêtent de pousser, une zone rocailleuse, quelque chose dans le genre.



La femme :



Vous savez, du haut de ma branche, je ne vois que des plantes, il faudrait être dingue pour aller voir plus loin.



Un temps.



Simon :



Je suis mort de peur, voilà.



La femme :



Oui, je sais, nous en avons déjà parlé.



Simon :



Non, vous ne comprenez pas : c'est de peur que je suis mort.



La femme :



Comme quand on surprend sa grand-tante toute nue avec un matelot suisse ?



Simon :



C'est malin...



La femme :



Pardon.



Simon :



J'ai commencé par avoir peur de la méningite, un copain de classe en était mort deux mois avant, puis ça a été de la leucémie et de toutes les maladies dont on parlait autour de moi. Le simple fait d'allumer la télé devenait un exercice insurmontable : il y a tant de programmes médicaux à la télé, c'est scandaleux, on dope les gens aux maladies. Avouez qu'il y a plus intéressant comme loisir que de regarder comment apparaît une cirrhose du foie. Etonné d'être à ce point sensible je suis allé voir un psychiatre qui a réussi à m'empêcher de consulter des médecins au moindre symptôme. Du coup, je suis resté trois ans sans consulter un médecin, ce qui n'a pas arrangé grand chose vu qu'à chaque fois que j'avais une rougeur, un bouton, une tache, dès que j'éternuais, que j'avais mal de tête, mal aux tripes, je craignais le cancer de la peau, la phtisie, la tuberculose, la leucémie, le lymphome, la tumeur au cerveau, tout ce qui tuait ou abîmait. Quand je me sentais fatigué je priais pour que ce soit un symptôme du SIDA et non le début d'une maladie plus sournoise, assassine et impitoyable ; tout ce qui pouvait me laisser du répit éveillait mon enthousiasme, j'en suis arrivé à souhaiter avoir la sclérose en plaque : ça dure longtemps, ça vient petit à petit, on a le temps de s'y habituer. Mais très franchement, c'est le cancer qui m'a le plus foutu la trouille. (un instant) Le plus ignoble quand on meurt d'un cancer c'est que - même là - on n'a pas le droit de croire en sa singularité. Là où - au moins - on voudrait être reconnu comme illustration ferme et définitive de la poisse, là où il serait réconfortant d'être plaint, d'être porté à bout de bras, l'unique réconfort qu'on obtient est celui d'être un cas à part fâcheux. Dans la salle d'attente de l'oncologie, par exemple : « - Je vais crever dans deux mois. » « - Vous êtes pas le seul mon vieux. » « - Oui, mais je vais perdre ma vie, tout ce que j'ai connu, vous voyez ? » « - Oui, je vois... et vous, vous voyez le type mince là bas ? Et la petite brune ? Et, tenez regardez cette gentille petite mamy... tous dans votre cas, absolument tous. » Le pire c'est pas forcément de mourir, enfin si, c'est le pire... je dis des conneries... mais notez tout de même que crever comme tout le monde ça ne facilite pas le départ. Je risque de ne pas vous apprendre grand chose en vous expliquant à quel point la mort me paraissait injuste,... elle s'enfile tout : plus de Mozart, plus de tarte aux coings, plus de « bonne nuit mon cÏur » et même plus de poisse, si crever ça se limitait à ne plus être là, je signerais sans douter... mais non, mourir c'est perdre le droit de percevoir d'être perçu. Enfin, c'est ce que je croyais... Quoi qu'il en soit, un jour j'ai eu mal aux joues. Je suis resté cloîtré dans ma chambre pendant deux semaines et quand je suis sorti, congestionné de douleurs, il n'y avait plus rien à faire. En fait, je suis mort d'une sinusite... une maladie qu'un généraliste aurait détectée et soigné sans le moindre mal. (un temps) Voilà, en somme, pourquoi je suis mort de trouille.



La femme :



Mon pauvre vieux, c'est la mort la plus râlante qu'il m'ait été donné de croiser !



Simon :



Comme vous dites.





Rideau






Scène 2





Même scène, mêmes protagonistes, Simon est installé par terre, il s'inspecte les cuisses ; la femme remplit ses dossiers en sifflant l'hymne national québécois (si tant est qu'il y en ait un, bien sûr).



Simon :



Vous sifflez quoi ?



La femme :



L'hymne national québécois.



Simon :



Vous aimez faire dans le singulier apparemment... où avez-vous appris à siffler cette horreur ?



La femme :



Votre prédécesseur était un nationaliste québécois, il avait une petite moustache blonde, c'était tout à fait adorable.



Simon :



Une petite moustache blonde ?



La femme :



Oui,... charmant.



Simon :



Charmant, charmant, vous avez une notion toute particulière de ce qui est charmant. Chez nous il n'y a guère que les policiers et les routiers qui portent des petites moustaches blondes. 



La femme :



Le mien était boucher.



Simon :



Boucher... oui, les bouchers aussi. Enfin, surtout les traiteurs, mais boucher ça entre dans les critères,... je crois. (silence) Dites ?



La femme :



Oui ?



Simon :



C'est le paradis ici, n'est ce pas ?



La femme :



Bien vu, quelle étonnante perspicacité !



Simon :



Vous foutez pas de ma gueule, rien ne dit que chez vous ça fonctionne comme dans la bible. Puis d'ailleurs ça ne fonctionne pas comme dans la bible, sinon j'aurais croisé Saint-Pierre et j'aurais au moins eu droit à quelques années de purgatoire pour ma lâcheté.



La femme :



Non, vous êtes affecté au paradis (indiquant son dossier) c'est marqué là. Il semble que vous ayez toujours suivi la sainte parole à la lettre, un bon petit chrétien quoi...



Simon :



Comme si j'avais eu le choix. On voit que ma mère n'est pas encore passée entre vos mains.



La femme :



A moins qu'elle ne se soit peinturlurée une petite moustache blonde.

Suite

                                                                       Camille de Rijck