Morti i Meschini

par Camille de Rijck



Courte introduction indispensable

Vers 1815 on regrette amèrement que les droits d’auteurs ne soient pas parvenus jusqu’en Gaule cisalpine. Un auteur d’opéra - pour survivre - doit donc composer à tours de bras, même frappé d’une considérable notoriété. Il arrivait donc fréquemment qu’un musicien bondisse sur un offre irréalisable (comme - par exemple - mettre en musique un opéra de cinq actes et douze tableaux en quinze jours) pour avoir un bout de caldzone à grignoter à la fin du mois. Mais les compositeurs n’étaient pas les seules victimes de ce vent de folie, les directeurs de maisons d’opéras devaient aussi jongler avec la censure, particulièrement chatouilleuse en Italie du nord, les livrets « montables » se faisaient donc bien rares car ces messieurs voyaient dans toutes ces histoires grotesques de profondes métaphores à la révolution. Voilà comment des compositeurs étaient amenés à composer un opéra sur un livret déjà utilisé quelques années plus tôt par un éminent collègue, ce qui avait bien sûr le donc d’exciter le public : un tel exercice met deux compositeurs face à face avec toute l’impudeur qu’il est raisonnable de prêter à ce peuple. Voilà comment Rossini, modeste musicien, se retrouva face à l’illustre Giovanni Paisiello, compositeur-symbole de l’intégrité romaine.

***

Cher Giovanni,

Le théâtre Argentina de Rome m’a récemment demandé d’adapter - de toute urgence - le livret du barbier de Séville sur lequel vous avez gravé il n’y a pas longtemps l’un de vos plus grands chefs d’oeuvres. C’est bien conscient de la hauteur de votre œuvre et de la vulgarité de mon talent que je m’attellerai à cette entreprise, soyez assuré de ma plus profonde admiration.

Gioachino Rossini, Naples 1816

Le vieux Paisiello tentait prudemment de s’arracher un bout d’ongle du gros orteil tandis que son imprésario lui lisait la lettre de Rossini. Le petit homme en sueur qui tenait entre ses mains le bout de nappe sur lequel Rossini avait rapidement gribouillé sa formule de politesse, tremblait comme une feuille à l’idée que le vieillard puisse dans un accès de rage trouer son costume de la paire de ciseaux dont il se servait pour sa toilette. « Le petit trou du cul, c’est qu’on les élève à l’hypocrisie maintenant... » grommela Paisiello en arrachant un bout de durillon qui traînait sous ses pieds, « non mais sincèrement, vous vous seriez douté, vous ? ». Etouffant de terreur, le petit homme ôta son chapeau et marmonna que non, bien sûr, non non non ! « Non mais vraiment, c’est à se demander si les jeunes savent ce qu’est le respect » lança-t-il en crachouillant des bouts de chair morte à la figure de l’imprésario, « il n’y a même pas mis la forme ce petit morpion, de mon temps avant de défier un maître on prenait au moins le soin de pisser sur du beau papier à lettre pour bien montrer au vieux qu’on avait la trouille de lui, tout se perd bordel, vous trouvez pas ». Le petit homme s’empressa d’acquiescer et de ramasser la paire de ciseaux que le vieillard avait laissé tomber par terre.

Andretti n’était pas lâche de nature, mais dans sa profession, c’est quelque chose qu’on apprenait avec résignation, fallait toujours dire oui au vieux chieur, parce que de toute façon, une fois qu’ils étaient connus, il n’y avait plus rien à en tirer de véritablement intéressant, plus la peine d’essayer de les rouler : être l’imprésario d’un Paisiello ou d’un Cimarosa rapportait nettement moins que d’être l’imprésario d’un jeune Rossini ou d’un Mayer, parce que dans ce métier-là, les rentrées d’argent sont proportionnelles à l’inexpérience et à la roulabilité du jeune compositeur de province et non à son talent. Etre imprésario à Argentina, à Scala ou à San Carlo c’était se condamner à porter des oripeaux et à mener une fin de vie en exil quelque part du côté du Honduras, mais Andretti se disait fort justement que tout cela valait bien mieux que de rester à la maison auprès de sa maman.

Paisiello se promena toute la journée pieds nus, tout fier d’avoir dû sculpter lui même ses vieux orteils, en même temps il était sérieusement turlupiné par l’idée qu’un jeune compositeur lubrique en pleine ascension puisse lui chiper sa part de gloire. « Vous voyez, argumenta le vieillard, il n’est rien de honteux à avoir de la concurrence, pour ma part, mon heure de gloire est passée, mon nom est d’ores et déjà gravé au panthéon et mes oeuvres sont régulièrement au répertoire de l’opéra de Rome, mais que cette petite prostate sur pattes de compositeur vénitien s’attaque à mon barbier,... ça me fait sortir de mes gonds ». Ses femmes de chambres acquiescèrent vivement de la tête en lançant ça et là des « bien sûr » et des « maître, vous avez raison », mais dans l’esprit de tout italien normalement constitué, le fait qu’un petit jeune puisse botter le cul au grand Paisiello était quelque chose de particulièrement emballant. Les italiens sont des salauds, c’est la nature.

Dans les rues de Rome la rumeur se répandit à une allure amusante, mais contrairement à ce qu’aurait prévu un observateur étranger, passé maître dans l’étude de ce peuple sanguin, c’est de l’honneur du vieux Paisiello que le peuple s’inquiétait. Qu’un Vénitien puisse faire trembler sur ses bases le symbole vivant de l’unité romaine frappait haut dans son orgueil le peuple romain. C’est donc Rossini qu’on attendait au tournant, Paisiello était content, ce vieux barbon se paya même une place de parterre à la première du Barbier rossinien et répondit tout à fait cordialement à son jeune rival.

Mon bon Giaochino,

Ta sollicitude me touche énormément et ta modestie m’encourage à te souhaiter de rayer à tout jamais mon Barbier du répertoire, surtout n’écoute pas toutes les méchancetés qu’échangent entre eux les Romains, tu les connais, un rien les transforme en commères. Mon ami, je te souhaite tout le succès que tu mérites et pour te le prouver, je serai assis au quatrième rang du parterre lors de la première de ton Barbier.

Giovanni Paisiello

Rossini était probablement le premier à rire du cynisme de Paisiello, un peu usé tout de même il avait passé deux semaines à composer dans des conditions désastreuses. Jamais on n’avait fait tant de bruit dans la via Pergolesi, où se trouvait l’auberge du jeune compositeur, jamais on n’y avait tant chanté, jamais on ne s’y était disputé avec tant d’énergie et jamais - mais vraiment jamais - on n’y avait organisé une foire aux bestiaux sans l’accord du Podestat. Le peuple romain avait un bon fond farceur, il n’aurait pas, par exemple, mis le feu à l’auberge de Rossini ou l’aurait fait bastonner comme on l’eût fait à Palerme ou à Venise, pour le peuple romain, l’amusement résidait exclusivement dans la farce et dans les trésors d’imaginations qu’ils déployaient à empêcher Rossini de se concentrer. En ce début de dix-neuvième siècle, distraire un maître qui compose était devenu une véritable discipline artistique et l’admiration de tout un peuple retombait sur celui ou celle qui savait le mieux brouiller l’esprit du jeune compositeur.

Rossini n’avait eu que trois semaines pour composer son Barbier de Séville, et sur les vingt jours qu’on lui avait donnés pour travailler il en accorda volontiers six à une jeune Florentine qu’il avait rencontrée alors qu’il jouait à la belote adossé à une colonne de l’opéra Argentina. Malheureusement il savait le public romain trop savant pour se laisser duper par un plagiat, inutile donc de reprendre l’ouverture d’un de ses opéras de jeunesse et d’y modifier quelques notes, comme il l’avait déjà fait plus tôt à Venise. Cette fois pour couper aux sifflets, aux lancées de sabots et aux tomates mûres, il lui faudrait travailler et oublier l’espace de deux semaines sa vive florentine aux fesses replètes.

C’est son imprésario qui le premier eut le plaisir de lire le Barbier, l’homme félicita vivement Rossini cachant très mal ses inquiétudes quant à l’inévitable chute de l’œuvre « c’est très bien, dit-il, mais je n’assisterai probablement pas à la première, ma femme est souffrante, et je dois changer régulièrement ses bouillottes, sinon elle attrape de l’urticaire, la pauvre ». Il savait bien qu’un public énervé se retourne avant tout vers l’imprésario qui est à ses côtés dans les tribunes et qu’avant d’encombrer la scène de légumes frais il prend soin de déchiqueter le costume du malheureux et de lui coller une généreuse série de cerises gâtées dans les cheveux pour que les insectes lui rongent le cuir chevelu. Les Romains sont farceurs, c’est connu.
On plaça Rossini et son imprésario poltron dans une loge de l’opéra où l’attendait déjà le duc Sforza-Cesarini, directeur du théâtre Argentina, homme délicieux et plein de verve qui tenait à son bras une jeune femme grassouillette aux joues roses et à la paupière somnolante. « Voici votre Rosine, cher maître » lança courageusement le duc. Galant homme avant tout, Rossini se courba jusqu’aux pieds de la contralto pour remarquer à son grand découragement qu’avec de telles pattes il eût été préférable de pousser cette coquette à entamer une carrière de matrone bastonneuse. Rosine, une jeune fille de seize ans à peine, incarnant à elle seule fraîcheur et révolte juvénile allait être interprétée par une vieille fille adipeuse au maquillage douteux et aux tempes toisonneuses. « Ciel, s’écria Rossini avec horreur, vous n’êtes donc pas Bartholo ? ». La belle - en quittant la loge - avait coiffé son visage d’une moue particulièrement hideuse qui la rendait encore plus crédible dans le rôle que Rossini avait pressenti pour elle. « La donna e mobile, ma Rosine est bien potelée » sifflota Rossini en regardant sa coquette s’en aller à grandes foulées.

« Je suis un ténor catalan moi monsieur, hurla un quinquagénaire chevelu, il est hors de question que je me pâme face à un tel dragon ». Un instant de silence vint troubler cette scène, le directeur se décida enfin : « Voyez monsieur Rossini devant vous - écumant de rage et de désespoir -,... votre Comte Almaviva ». Quand on a vécu six mois dans la peau d’un jeune musicien italien, on s’imagine être définitivement blindé des ténors et de leurs humeurs particulières, mais il semble à chaque fois qu’un de ces bipèdes niguedouille vienne démentir cette certitude. Et Jordy Garcia venait à nouveau de conforter la superstition musicienne qui veut que les ténors soient à eux seuls le fruit de toutes les phobies d’un compositeur. L’envie d’estourbir le larron passa bien entendu par la tête du jeune homme, mais qu’à cela ne tienne, il n’aurait qu’à prétendre que la bête furieuse que venait de croiser le ténor n’était autre que l’épouse du Roi Ferdinand de Naples et qu’il serait fâcheux de vexer cette charmante jeune femme.

Jordy Garcia entretenait depuis des années une vibrante passion avec l’art de chanter, pour lui, le métier de ténor allait bien au-delà des vocalises, c’était carrément Vivre son personnage, c’était savoir Souffrir avec lui et partager ses Emotions quand il y avait lieu de le faire. Hormis ces fadaises Garcia avait, bien sûr, d’autres motivations en tant que chanteur. L’appât du gain, bien sûr, mais aussi l’admiration des foules. On connaissait Garcia dans le milieu pour ses improvisations sur scène, c’était un habitué des changements de partitions : il rayait les notes que lui tendaient le compositeur et remplaçait telle ou telle cavatine par un air de sa composition, il avait d’ailleurs fixé comme condition pour chanter le Barbier de pouvoir remplacer l’air de la séduction par une pièce pour guitare de son cru.

Pendant la demi semaine de répétitions, tous les chanteurs à l’exception des barytons, rivalisèrent de bêtise, Rossini, lui, avait les yeux fermement rivés sur une flûtiste au doux prénom d’Anita. Le directeur, pour sa part, se réjouissait d’une pareille rencontre : entre les mains virtuoses d’une flûtiste romaine Rossini n’aurait probablement pas le temps de pousser mademoiselle Georghi au suicide... ce qui - pour les finances du théâtre - n’était après tout pas si mal. Tout sa passa donc comme prévu : le ténor Garcia chanta aux répétitions bien plus fort que les autres ; Bartholo, Figaro et Basile ne se plaignirent pas de cet engouement, quant à madame Georghi, elle s’empressa de rivaliser de puissance avec son collègue masculin... et ce de telle manière qu’à la veille de la première, les deux amants ne disposaient pour chanter que d’un tout petit filet de voix. Paisiello ne dormit pas beaucoup la vieille du Barbier, le directeur quant à lui, mourut d’une crise cardiaque à l’âge de quarante-quatre ans, madame Georghi se prépara une tisane de romarin, Garcia n’eut pas la même idée et souffrit de maux de gorges pendant toute la nuit... enfin, Rossini se pencha attentivement sur l’instrumentation des flûtes au sein de ses partitions.

Le vieux Paisiello était passé dire bonjour à son jeune ami « vous verrez mon pauvre Gioachino, le public romain est un peu fruste et je crains que le décès de Cesarini ne l’aide pas à voir en votre Barbier le chef d’œuvre que les gens de goût y verront ». Ce vieux con de Paisiello était un fanatique des phrases interminables que seul un baryton bouffe a le souffle de prononcer d’une traite « Il n’y a rien d’humiliant à se faire huer, surtout retenez ça... moi même, il y a bien longtemps, j’ai été hué... mais mon brave Gioachino, tâchez également de retenir que vous avez l’estime des plus grands et qu’au fond seul ce détail est important ». Rossini eut alors une légère envie de s’essayer au régicide, mais le public romain n’eût sans doute apprécié qu’avec modération le massacre du vieux maître.

Bondissant comme une gazelle, Garcia entra en scène, sa guitare à l’épaule. Dès les premières notes de son air le public se rendit compte de la supercherie : l’air n’était pas de Rossini. Les premiers sifflets vinrent perturber le ténor. Le public en pleine procédure de bannissement ne s’étonna pas du bruit de deux cordes de guitare rompues. Garcia tenta courageusement d’achever son air au milieu de la sibilance populaire avec, pour lui chatouiller le menton, deux cordes de guitare. Mais le pauvre homme dût renoncer et passer à l’air suivant avant de se faire piétiner par du cuir sicilien. Personne n’écouta plus Garcia de la soirée, le ténor catalan était d’ores et déjà promis au triste destin de ténorino d’opérette dans quelque bourg teuton... en espérant bien sûr que la rumeur de son ignominie n’ait pas réussi l’exploit de traverser les frontières italiennes.

Gheorgi fut brillante, sa cavatine fut d’ailleurs fort applaudie et la recette de sa tisane au miel du Piémont lui permit de s’assurer une confortable retraite. Le reste de la soirée fût à ce point chaotique qu’un journaliste objectif eût été accusé de tomber dans le pathos par n’importe quel lecteur ne s’étant pas trouvé dans la salle ce soir là. Le bon Don Basilio tomba dans une trappe et dut chanter son air de la calomnie avec le nez en sang, Bartholo commença à bégayer sur la fin de son grand air et un admirable plaisantin lança sur le final du deuxième acte : « Bravo, quelles belles obsèques vous offrez au duc Cesarini !»

Le public du théâtre Argentina rentra chez lui en sifflant le largo al factorum du Barbier, tout joyeux d’avoir carnassièrement exercé son pouvoir de public italien, Garcia emprunta à mademoiselle Gheorgi la recette de sa tisane et se résolut à abandonner la composition, Paisiello se persuada que le Barbier de Rossini ne tiendrait pas trois soirées et que personne dans cinq ans n’entendrait plus parler de ce jeune compositeur vénitien... quant à Rossini et à mademoiselle Anita, ils se firent porter absente pour les quatre prochaines représentations du Barbier.

Camille de Rijck


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