L'amour est un oiseau qui n'a pas d'ailes

par Camille de Rijck

 

Acte 1, Scène 1.


Deux hommes sont sur scène, habillés en costume cravate, l'un est assis sur le bord de la scène, l'autre est assis sur un arbre en arrière plan.

Julius :

(descendant de l'arbre) VIVRE...oui, oui, vivre !

Nadiar :

(se levant) Mais non Mourir. (penseur) La mort...ah ! La mort, c'est chouette non ?

Julius :

Bof, pas très original, tu avoueras.

Nadiar :

Mais où allons nous...je ne veux pas t'effrayer mais on est mal partis là, tu trouves pas... ? Regarde autour de toi ! Putain ! Où est passée ma frite ?

Julius :

Tu as dû la laisser dans sa sauce !

Nadiar :

(agacé et cherchant) Mais non...elles ne se supportent plus...une frite ne reste pas avec une sauce qui lui déplais, c'est comme vivre avec une femme moche !

Julius :

Sauf si tu l'aimes !

Nadiar :

Tu aimes les femmes moches ?

Julius :

Pas si elles ont de la moustache !

Nadiar :

Et si la femme est belle et moustachue ?

Julius :

Et si j'étais gay ? J'aimerais les femmes moustachues non...vu que c'est très viril...tu ne penses pas ?

Nadiar :

Non pas du tout...si tu étais gay, tu aimerais les hommes...non mais, il est vraiment con celui-là...(énervé) Putain ! ! ! Où est cette frite ?

Julius :

Tu en trouveras une autre lundi prochain.

Nadiar :

Lundi prochain ? Oui, après tout, si cette frite m'a lâchement abandonné c'est qu'elle ne vaut probablement pas la peine d'être retrouvée...(une larme à l'œil) mais je l'aimais ma frite...

Julius :

(le réconfortant) Je sais, c'est dur, tu dois être fort mon Nana...très fort...

Nadiar :

(avec un sanglot) Fort comme une frite ?

Julius :

Mais oui mon Nadianou, fort comme une frite !

Nadiar :

(reprenant ses esprits) Une frite c'est rance !

Julius :

Pas si elles sont bien cuites dans de la bonne graisse bien de chez nous !

Nadiar :

(pleurant) Elle était bien cuite ma frite bouhouhouhouh....

Julius :

Franchement mon Nana, ça ne sert à rien, elle est morte ta frite.

Nadiar :

Elle est morte ?

Julius :

Oui, assieds-toi, je vais te conter sans larmes ni sanglots.... la mort de la frite (il s'assied). Tu te souviens de ton amie, Nikkie l'assiette ?

Nadiar :

Oui....et alors ?

Julius :

Ta frite est tombée dedans...en plein centre.

Nadiar :

En plein centre ?

Julius :

Oui, elle a failli heurter le bord....mais le vent lui fût défavorable.

Nadiar :

Il est pas sympa le vent !

Julius :

Non, il est pas sympa...bon, je poursuis...en heurtant le centre de l'assiette, ta frite fit un bruit sourd : vrôm !

Nadiar :

Vrooome ?

Julius :

Non non, juste vrôm.

Nadiar :

Ah...le fameux vrôm ?

Julius :

(l'air désolé) Oui...le fameux vrôm...

Nadiar :

Oh mon Dieu (il se met à pleurer et se lance dans un monologue tragique) :

Saucer ou ne pas saucer, là est la question Y a t'il plus de noblesse d'âme à subir l'assaisonnement et le saucage de la frite outrageante, ou bien de s'armer contre une mer de mayonnaise et à l'arrêter par un poivrier ? Saler, poivrer...saler ! Rien de plus, et dire que par cette salaison nous mettons fin aux maux de la frite et aux mille tortures qui sont le leg de la chair à patate : c'est la un dénouement qu'on doit saucer avec ferveur ! Saler, poivrer, poivrer ! Et dire que par cette poivrasionisation de la frite nous lui ôtons tout son goût...morte est la frite, poivrée est la vie...

Julius :

(se signant) ....et vrôm à fait la frite...

Nadiar :

...et vrôm...ainsi soit-il ! Allons mon ami, soyons grands !

Julius :

(se relevant) Soyons forts !

Nadiar :

Soyons hommes !

Julius :

Partons...

Nadiar :

As you like it !

Julius :

Pardon ?

Nadiar :

Comme il vous plaira !

Julius :

Restons...

Nadiar :

Oui j'ai faim...et il se fait nuit...

Julius :

C'est froid une nuit.

Nadiar :

C'est chaud un jour.

Julius :

Sauf si on est en hiver !

Nadiar :

Ah oui....mais alors la nuit d'hiver est-elle chaude ?

Julius :

Pas ici voyons !

Nadiar :

Ah...d'accord....mangeons.

Julius :

Des frites ?

Nadiar :

Scélérat !

Julius :

Shuuuuut, j'entends du bruit ! Qui va là ?

Entre Fredericka habillée en Walkyrie une hache à la main.

Fredericka :

HAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA par zaint Frederich qui z'êtes fous paufres amis égaré danz zes boiz...ze devrais vous tranzer la tête !

Nadiar :

Nous trancher la tête...quelle idée charmante...nous en parlions justement, qu'en dis-tu Julius.

Julius :

J'en serais enchanté !

Fredericka :

(au public) Ach zo, quels drôles de guguzes !

Julius :

Avant d'entamer les festivités, permettez nous de nous présenter, mon nom est Julius, je suis dentiste pour poules, j'exerce constamment dans l'expectative, je suis ce qu'on appelle un expectatiste...

Nadiar :

Je suis Nadiar, dresseur de frites mal cuites et compositeur d'opéras ardennais.

Fredericka :

Compoziteur...oh, meine god, che zwis moi même une cantatrice de renommée internazzionale.

Julius :

Ah…

Nadiar :

Quoi ah ?

Julius :

Une femme comme ça….c'est marié…

Nadiar :

Oh…tu crois ?

Fredericka :

Was ?

Julius :

Oh bon sang t'imagines son mari ? (il va vers le centre de la scène et se lance dans un glorieux monologue) :

C'est, debout sur un char, le torse bombé, tourné vers l'est, la barbe flottante dans le vent, le menton posé sur le torse comme un abcès d'aisance, le nez en proue, piquant de rougeur, inlassablement pointu, les dents menaçantes, les sourcils belliqueusement peignés, l'œil nonchalamment vif ; ça vous chante Aïda à lui tout seul, ça vous broie tendrement les tympans; les cœurs, les sopranos, les altos, l'orchestre, les vieux qui toussent et même l'adorable bruit d'un cymbaliste épileptique…tout, sa voix engloutit tout. Dans le milieux on l'appelle « il démurator », on dit que sa voix, dans les bons jours, réveillerait un parlementaire mexicain et dégèlerait les eaux d'un large fleuve danois, même en hiver !

Fredericka :

Ach, nein, ze swis zélibataire !

Nadiar :

Deviendriez-vous ma muse ? Chanteriez-vous mon opéra…. ?

Fredericka :

Ja, folontiers !

Nadiar :

Je m'en vais chercher mes partitions à la maison !

Julius :

Ramènes-moi une frite.

Nadiar :

Mal Cuite ?

Julius :

Cela parle de soi tudieu !

Nadiar sort.

Fredericka :

Où habitez-vous ?

Julius :

Oh, très loin, à plus de milles...(coupé)

Nadiar revient

Nadiar :

Voilà ! (il lui remet la partition)

Fredericka :

Merzi....meine god, z'est ardu !

Nadiar :

z'est ardennais !

Julius :

Et ma frite ?

Fredericka :

Ja et za frite ?

Nadiar :

Mal cuite ?

Fredericka et Julius :

Ja !

Nadiar :

Oublies ta frite !

Julius :

Pourquoi ?

Nadiar :

Parce que je l'ai oublié !

Julius :

Retournes-y !

Nadiar :

Je ne reviens jamais sur mes actes ! Tu dois t'y faire...allons ne pleure pas...tiens prends ce gland !

Il lui donne un gland.

Julius :

(une larme à l'œil) Oh, tu es un frère pour moi...

Nadiar :

Bon...passons aux choses sérieuses...qu'en dites-vous chère madame ?

Fredericka :

Z'est un beau gland que fous afez là !

Julius :

(dans son coin, serrant amoureusement le gland) N'est ce pas ?

Nadiar :

Oui, oui...alors...cet opéra !

Fredericka :

Mmmm il me plaît, puis-je vous en donner une interprêtazion ?

Nadiar et Julius :

Avec plaisir.

Le gland :

Avec plaisir !

Nadiar :

Qui parle ?

Le gland :

Moi !

Fredericka :

Qui moi ?

Le gland :

Le gland !

Nadiar, Julius et Fredericka :

Il parle !

Le gland :

Bien oui je parle...voulez-vous que je me présente ?

Nadiar :

Mais je vous en prie !

Toutes les lumières s'éteignent, une explosion s'entend, de la fumée blanche apparaît d'où sort un personnage habillé en gland au milieu de la scène :

Le gland :

De ces bois je suis le gland
on me nomme gland « le gland »
« gland » dans le sens « grand »
mais la personne qui me nomme « gland »
ne sait pas dire « grand »
alors il dit « gland »

Ce qui prête à confusion,
le « grand gland », quelle allusion !
Moi qui, perdu dans des alluvions,
fut jeté d'un avion
Dans un sac de charbon
Par un boucher berrichon !
Qui avait un fils maigrichon

Nadiar :

Un fils maigrichon...pour un boucher c'est rare !

Le gland :

C'est là un fait bien rare
je dois l'admettre, c'est bizarre
mais cela ne vaut pas une bagarre.
Je vivais dans une gare
ce qui n'est pas une tare
Le soir, bien tard
quand j'entendais les motards
gueuler sur leurs moutards

Je sortais de ma demeure
avant que le nuit ne meure
c'est là que le boucher enleva mon cœur
ah...cette histoire m'écœure !

Julius :

ô mon gland, poursuis je t'en prie !

Fredericka :

Oh non, il nous ennuie.

Nadiar :

(tendrement) Tais toi cantatrice de mes nuits...

Fredericka :

(amoureusement) Pour toi mes caprices, j'oublie...

Nadiar :

Merci ma chérie...

Julius :

Poursuis !

Le gland :

Enlevé par le boucher
effrayé par le bûcher
je fit mine de trébucher
sur un noble palefrenier
mais ce salaud de boucher
m'enferma dans son grenier
où au milieu de charbon je demeurai
comme le dernier des demeurés.

Julius :

C'est terrible.

Nadiar :

C'est possible !

Fredericka : C'est pénible !

Le gland :

C'est au milieu du charbon
Que je pris l'avion
et là tel un bidon
je m'emplis de poison
mais cette irritante boisson

n'eut sur moi aucun effet
et à mon plus grand regret
seul mon bois me restait
et une frite que je poivrais

Nadiar :

Une fuite ?

Fredericka :

D'eau...au secours, bouchons là, vite !

Le gland :

Mais non, une frite !

Julius :

Mal cuite ?

Le gland :

Je ne sais pas j'avais une cuite...

Fredericka :

Il y a une fuite dans ma durite !

Le gland :

Je m'en félicite !

Julius :

Soyez plus explicite !

Le gland :

Arrêtez ou je m'excite !

Nadiar :

Stooooooooooooooooooop !

Fredericka, le gland et Julius :

Quoi ?

Nadiar :

J'en ai marre de ces rimes !

Fredericka :

Maiz mon chérie, j'aimais bien ça moi !

Le gland :

Moi aussi !

Julius :

Et moi alors ?

Nadiar :

Je veux qu'on chante mon opéra !

Le gland :

Un opéra j'adore ça !

Julius :

Voyons ça...

Le gland :

Allez y Fredericka !

Julius :

Oui, oui, pressons-la !

Nadiar :

(énervé) Je vous dit d'arrêter ça !

Julius :

Arrêter quoi ?

Nadiar :

Tu me le payera !

Julius :

Mais je n'y peut rien moi !

Nadiar :

Tu te fous de moi !

Fredericka :

(poussant une bonne grosse vocalise) Haaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa

Le gland :

(toquant sur son enveloppe de bois) Sa voix me laisse de bois !

Fredericka :

(vers Nadiar) Je vais te l'interpréter ton opéra...ne t'inquiètes pas.

Julius :

Vite ! Place à Fredericka !

Branle bat de combat...Fredericka ramasse la partition, se met au centre de la scène, les autres se placent derrière elle et forment un cœur, pendant la chanson, un oiseau va apparaître sur scène et dansera, adaptant sa chorégraphie aux paroles.

Fredericka :

L'amour est un oiseau qui n'a pas d'ailes,
Il court, il court mais ne s'envole pas !
Ce pauvre volatile à l'âme infidèle,
a plus que probablement sauté un repas.

Le chœur :

L'amour est un oiseau qui n'a pas d'ailes,
Il court, il court mais ne s'envole pas
Ce pauvre volatile à l'âme infidèle
a plus que probablement sauté un repas.

Fredericka :

Le ventre creux, l'espoir trempé,
Dans la boue le volatile évolue,
Son amour lui aura décidément tout coûté,
Plumage, ailes et vertu !

Le chœur :

Bis repetita

Fredericka :

Seul contre tous, demeurant à Charleroi,
Cité sinistre pour un oiseau flamboyant,
Ville où même le croc mort se suicida.
Vivons, vivons, et ne nous soucions pas... Les lumières se rallument.

Julius :

Ne nous soucions pas de quoi ?

Nadiar :

Euhh, à vrai dire je ne sais pas...

Julius :

Je n'aime pas ça...

Le gland :

Ca n'a aucun sens, je retourne sur mes pas !

Il sort. Fredericka :

C'est vrai ça...je m'en vais aussi, chéri ne m'en veux pas !

Elle sort.

Nadiar :

Mais Fredericka....ne t'en vas pas !

Julius :

Celui qui se rend méprisable au point d'oublier d'inclure un sens à un hymne se verra délaisse de tous !

Il sort aussi.

Nadiar :

L'amour est un oiseau qui n'as pas d'ailes Il court, il court mais ne s'envole pas. Ce pauvre oiseau à l'allure infidèle, a plus que probablement sauté un repas !

Les autres :

(depuis les coulisses)

L'amour est un oiseau qui n'as pas d'ailes Il court, il court mais ne s'envole pas. Ce pauvre oiseau à l'allure infidèle, a plus que probablement sauté un repas !


Rideau


Camille de Rijck


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