Advocare
à ce connard de blond...

par Camille de Rijck

 

Dramatis personae


Iago, un adolescent

Nathan, un jeune homme

La mère, une maman (eh oui…)


***


Voi che sapete che cosa è amor
donne vedete s'io l'ho nel cor
Quello ch'io provo vi ridiro
e per me nuovo capir nol so
sento un affetto pien di desir
ch'ora è diletto, ch'ora martir.

Aria di Cherubino - Le nozze di Figaro


***


Avertissement à mon lecteur adoré

Lecteur, ô mon lecteur... comme je te plains ! Toi qui - muet - doit endurer mes étronures autobiographiques. Pardonne-moi, ô mon lecteur, ne m'en veux pas, car au fond, si j'étale ici ma vie... c'est pour qu'il puisse un jour la lire...(comme quoi... se prendre au sérieux est tout un art)


Acte 1

La scène est divisée en deux salles de même importance. Une des deux pièces est une chambre, totalement bordélique, l'autre pièce est une salle de séjour, elle aussi totalement bordélique. A l'ouverture du rideau, les deux chambres seront plongées dans le noir. Détail important : aucun mur ne les sépare : seul la nuance de décoration les marquera et les différenciera. Une femme crie depuis les coulisses.

La Mère :

Et ne reste pas des heures au téléphone aujourd'hui ce n'est pas toi qui paye la note. Si tu as envie de passer tes nuits pendu au bout du fil tu n'as qu'a te trouver des petits boulots (la porte de la pièce de gauche s'ouvre, un adolescent entre et allume la lumière) au moins ça te permettra de payer la note ! (il claque la porte et souffle, les cris, derrière la porte close deviennent incompréhensibles et cessent)

Iago :

Fais chier celle-là !

La Mère :

(derrière la porte) C'est compris ?

Iago :

Ouais, je dois simplement passer un coup de fil !

La Mère :

D'accord mais veille à ce que ce ne soit pas trop long, j'attends un coup de fil de la plus grande importance d'une minute à l'autre et je ne veux le manquer sous aucun prétexte...bon je descends...tu as compris...ne traîne pas !

Iago :

(à lui-même) Mon Dieu...mais comment fait-elle ? Elle va finir par s'étouffer un jour à force de parler comme ça...c'est même plus « être bavard »...c'est de l'incontinence verbale ! (il va vers sa chaîne, prend un CD et met « suavo sia il vento » extrait de Cosi fan Tutte de Wolfgang Amadeus Mozart , se couche sur son lit et pousse un soupir d'apaisement)

On toque brusquement à la porte

La Mère :

Met cette musique moins fort par saint Jean-Baptiste ! On a des locataires là haut et je ne veux pas qu'ils déménagent sous prétexte que mon fils ne sait pas écouter de la musique normalement !

Il va vers sa chaîne et l'éteint d'un mouvement brusque. La musique s'éteint tout aussi brusquement.

Iago :

(à lui-même) Putain mais quelle vie de merde ! (il se laisse glisser doucement contre le mur, se passe la main sur le visage et remarque qu'il a marqué quelque chose dessus). Ah c'est vrai, je dois encore l'appeler celle-là ! (il décroche le combiné) Alors..(il compose le numéro en essayant de le déchiffrer) 521 42 38, non, c'est 98...oh puis zut on verra bien, pffff j'écris comme un porc.

Une fois le numéro composé le téléphone de la pièce de droite, encore plongée dans l'obscurité, se mettra à sonner. Après 3-4 sonneries un homme ouvrira la porte, un agenda en bouche, et allumera la lumière.

Nathan entre en scène.

Nathan :

(trébuche sur une pile de CD's) Putain, quelle vie de merde ! (il décroche) Allo ?

Iago :

Euh...oui bonjour, excusez moi de vous déranger, pourrais-je parler à Aude s'il vous plaît ?

Nathan :

J'aimerais vous la passer mais elle n'est pas encore là.

Iago :

Ah bon, vous ne savez pas quand elle rentrera ?

Nathan :

Ah non, je fais confiance au destin.

Iago :

Pardon ?

Nathan :

Oui, vous me demandez quand Aude rentrera, je ne connais pas d'Aude alors je m'en remets au destin...je suis certain qu'il m'annoncera en temps voulu quand une Aude entrera dans ma vie. En attendant, et croyez-moi je le regrette, je ne puis vous aider. Mais laissez moi votre numéro de téléphone, je vous préviendrai dès que j'aurai des nouvelles.

Iago :

Oui, bien entendu...c'est le 426...mais bon Dieu, qu'est ce que je fais...vous avez un grain vous !

Nathan :

Ben oui, enfin c'est ce que tout le monde me dit...et comme disait ma grand mère Gilda: « quand on a un grain, c'est qu'on est fou...car l'homme qui ne plante pas un grain est soit un gâcheur soit un dément ».

Iago :

Votre grand mère s'appelait Gilda ?

Nathan :

Oui, comme la fille de...

Iago :

(coupant Nathan) de Rigoletto !

Nathan :

Tiens, vous connaissez ?

Iago :

Et comment ! Je suis un grand fan de Verdi, d'ailleurs, mon père qui, apparemment, était très prévoyant m'a prénommé Iago...au grand damne de ma mère qui voulait m'appeler Camille.

Nathan :

Notez, au même prix vous auriez pu être fan de Shakespeare...c'est comique ce que vous me dites...moi j'aurais dû m'appeler Ivan mais ma mère a absolument voulu me nommer Nathan, ça lui rappelait le moment où il m'ont conçu...il parait que, pendant que mon père tentait d'enlever ses chaussettes, ma mère insistait vivement pour qu'il la rejoigne, ce à quoi mon père avait répondu : « nan attends ! » d'où l'abréviation "Nathan" !

Iago :

Vous déconnez j'espère ?

Nathan :

Mais oui je déconnes, c'est comme pour votre Aude, je déconne tout le temps, faut s'y faire. M'enfin...pour mon prénom c'est aussi assez sordide comme histoire : en allant à l'hôpital mon père a écrasé le chat de la voisine. Ma mère qui était, et est toujours, une grande protectrice des animaux me donna son nom : Nathan !

Iago :

(retrouvant le sourire) Eh bien, heureusement que nous ne sommes pas voisins, mon chat s'appelle Kierkegaard.

Nathan :

Mhh, notez, ça a son charme...l'ennui c'est au stade avec des copains : « heuuu salut toi, c'est quoi ton nom, moi c'est Ruddy » - « enchanté, je suis Kierkegaard » - «Kierkequoi...putain vieux, t'as le nom d'un attaquant Roumain » !

Iago :

Oui, en effet...hehe, j'imagine le tableau...dans ces cas là mieux vaut s'appeler Nathan, effectivement.

Nathan :

Voilà pourquoi les chats ne vont pas au stade.

Iago :

Il y a des chats qui s'appellent Marcel !

Nathan :

Vous en connaissez beaucoup ?

Iago :

Non, c'est vrai.

Nathan :

C'est logique, les gens, à travers leur petit félin d'appartement tentent de faire suer la culture qui sommeille en eux. Bon, vous comme vous avez l'air cultivé vous avez opté pour ce cher Soren Kierkegaard mais les gens du stade, eux, opteront pour des noms plus subtils, genre « Isis » car ces gens savent, et c'est leur grande fierté, qu'Isis était une déesse égyptienne. Ils estiment donc que Ruddy, comme nom de chat est totalement ridicule. Voici ma théorie : le peuple accorde plus d'importance au nom de leur chat qu'à celui de leur gosse ... contrairement à nous, éternels übermenchen, que la peur du ridicule empêcherait d'appeler nos gosses Kierkegaard, Offenbach ou Toulouse Lautrec. Qu'en dites-vous ?

Iago :

Pas mal du tout...quoique plutôt compliqué comme théorie...mais ça se défend !

Nathan :

N'est ce pas. Au fait, sans indiscrétion, je trouve que vous avez une très belle voix, vous avez fait de la diction ?

Iago :

Oui, à l'académie de Bruxelles, j'ai fait 3 ans avec Philippe Melville, vous connaissez ?

Nathan :

Et comment ! Je suis sorti avec son fils quand j'avais seize ans. Très bon prof !

Iago :

Ah bon...vous êtes.... ?

Nathan :

(rapidement) Non j'étais...tout le monde passe par là à l'adolescence ! J'espère ne pas vous avoir choqué, enfin, je ne pense pas, sinon j'aurais eu droit au « tuut tuut tuut, belgacom vous annonce que, pour Dieu sait quelle raison votre correspondant a pris ses jambes à son cou ».

Iago :

Tout le monde passe par là comme vous dites…

Nathan :

Ah vous…

Iago :

Je crois…enfin, rien de ce qui vous arrive n'est sérieux quand vous avez dix-sept ans, je verrai ce que l'avenir me réserve…

Nathan :

Ah, dans ce cas, je vais faire appel au peu de sérieux qui sommeille en moi, je me souviens de cette époque, c'est pas facile à vivre tous les jours...dis je vais me permettre de te tutoyer, c'est plus intime...fais en autant...tu as un copain ?

Iago :

Ca faciliterait les choses...mais non...je suis irrémédiablement moche...(il s'observe dans un miroir imaginaire qui se trouve sur le mur, lui aussi imaginaire, qui sépare les deux pièces) J'ai un gros pif, un regard méchant...mon Dieu, je ferais peur à un croque mort Wallon !

Nathan :

M'enfin ! Rien ne fait peur aux croque morts Wallons...si ce n'est la Wallonie...mais qui n'en aurais pas peur...ah je me souviens que quand j'étais petit ma mère me disait « mange ta soupe où on emménage en Wallonie » !

Iago :

C'est vrai que c'est pas beau....la Wallonie.

Nathan :

Tu sais, Iago, quand j'étais adolescent je me trouvais moche comme tout et pourtant je n'étais pas si moche...je suis certain que, même apollon s'est trouvé moche quand il était adolescent...d'ailleurs je ne l'ai jamais trouvé super craquant ce chtit apollon, je me demande franchement ce qu'elles lui trouvaient ces petites minaudes grecques...enfin, là n'est pas le problème, je suis certain que tu n'es pas laid...t'as pas une voix d'homme laid, je t'assure.

Iago :

Oh…Attends de me voir. Pardon, je m'emporte un peu là, j'ai l'impression (un petit temps)...c'est dingue tout de même...je ne vous...pardon, je ne te connais même pas depuis un quart d'heure et me voilà entrain de te raconter ma vie en long et en large, c'est dingue, définitivement dingue !

Nathan :

Ben...c'est dix fois plus simple de raconter sa vie à un inconnu qu'a un proche, tu as moins à y perdre.

Iago :

Oui (un long instant)...merde, j'en ai vraiment marre de cette vie, je ne sais plus quoi en penser, j'ai vraiment l'impression qu'elle m'en veut...parfois j'ai envie de m'ouvrir les veines et de fermer les yeux pour me réveiller dans un monde où tout serait bleu clair...je sais, c'est naïf, mais qu'est ce que c'est beau !

Nathan :

Ce n'est pas naïf...je pensais un peu la même chose à ton âge...attends, si tu veux je vais te lire un texte que j'ai écrit quand j'avais ton âge...tu permets une seconde ?

Iago :

Oui bien sûr !

Il se lève et va chercher une feuille qu'il lira tout haut.

Nathan :

Voilà, ça s'appelle « le petit garçon et la vie » : Il était une fois un petit garçon qui n'avait peur de rien. Il ne croyait pas en l'amour, ça lui semblait dérisoire, de quoi nourrir la naïveté des idiots. Il ne craignait pas la mort, elle lui semblait tellement loin. Rien ne pouvait lui arriver. Un jour ce petit garçon est tombé amoureux. Mais qu'est-ce que l'amour ? Etait-ce cette chose idiote qu'on voyait dans les feuilletons américains, était-ce cette fameuse frénésie qui vous envahissait et vous transformait en groupie hystérique ? Non, au contraire, ça faisait mal au ventre, ça donnait la nausée, ça donnait envie de pleurer, le petit garçon ne comprenait pas. Enfin si, il comprenait. Il comprenait que, comme d'habitude, la vie lui avait menti, qu'elle l'avait mené vers de ternes idéaux pour mieux le faire souffrir. Le petit garçon était persuadé que la vie lui voulait du mal. Pourquoi ne le laissait-elle pas en paix ? Pourquoi se donnait-elle tant de peine à lui faire verser quelques larmes ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi....pourquoi le petit garçon avait-il envie de s'éteindre, de s'effacer comme un bête sédiment sur une dune, balayé par le souffle rauque du désert ? Le petit garçon a enfin compris, il a enfin compris que la vie c'était verser des larmes, c'était avoir mal au ventre, c'était avoir la nausée. Ce matin, le petit garçon a vu la vie au plus profond de son cœur. Ce matin, le petit garçon a cessé de pleurer, glacé par l'image effroyable que lui avait laissé sa découverte. Ce matin, le petit garçon a vu que la vie et la mort ne formaient qu'un. La vie vous sourit, vous parle doucement, vous mène tranquillement là où vous croyez vous sentir bien...et finalement elle vous pousse dans le dos pour vous plonger dans une chute sans fin, une chute où les larmes ne coulent pas, où les plaintes ne s'entendent plus, où l'amour n'a plus sa place...où l'amour n'a jamais eu sa place...ce trou, ce n'est pas la mort....c'est la vie. Quand le petit garçon réalisa cela il ne versa pas de larmes, il n'eut pas de nausées, il n'eut pas mal au ventre...il mourut. C'était la seule solution....c'est la seule solution....

Iago :

C'est beau, c'est indéniablement vrai mais, putain : c'est d'un gai ! Dis, tu as été enfermé dans une cave pendant toute ton enfance avec pour seul compagnon un petit rat que tu avais subtilement baptisé « maman » histoire d'apaiser un chouilla toute la frustration qu'il y avait en toi ?

Nathan :

(rigolant) Ouais, c'est ça, fous-toi de moi, pauvre mirliton ! Ô cruel destin qu'est celui de jeune philosophe belge !

Iago :

Non non, je ne me fous pas de toi, loin de là, je le répète : tout ce que dit ce texte est vrai…je dis simplement qu'il faut éviter de le distribuer à la sortie des meetings de « la ligue des wallons qui s'assument », histoire de pas faire trop baisser la démographie de notre petit pays en causant une bonne centaine de suicides.

Nathan :

Bah, c'est qu'un texte de gosse après tout…

Iago :

Un texte qui m'a parlé…

Nathan : Vraiment ?

Iago :

Oui, bien sûr, regarde…là je serais malade si tu raccrochais, je suis dépendant de toi…c'est con hein ?

Nathan :

(rigolant) Tout ça grâce au texte ?

Iago :

Grâce ? Et pourquoi pas « à cause » ?

Nathan :

Car c'est une joie de vous avoir au bout du fil, mon cher !

Ils sourient tous les deux sans mot dire.

Iago :

Voudrais-tu m'aider ?

Nathan :

Je ne crois pas en être capable...mais j'essayerai. Tu devrais m'en dire plus à ton sujet. As-tu des animaux de compagnie…ah ouais, ça tu me l'a déjà expliqué en long et en large…hum…portes-tu des chaussettes roses pour aller à la messe ?

Iago :

Pour sur ! Enfin, j'en porterais…si j'allais à la messe

Nathan :

Evidemment ! Hum…alors, que penses-tu de la situation politique en Wallonie ?

Iago :

Salaud, j'y penserai quand j'aurai trouvé où ma mère planque ses barbituriques !

Nathan :

Tiens, à propos de madame ta mère, comment sont tes rapports avec tes brillants géniteurs ?

Iago :

Ben, avec ma mère c'est pas ça et mon père est mort quand j'avais trois ans.

L'entretien devient plus lourd

Nathan :

Oh merde, je suis désolé, franchement...qu'est ce qui ne va pas avec ta mère ?

Iago :

Boh, depuis la mort de papa, elle débloque complètement, je ne sais pas ce qui lui prend...je la comprends parfois...ça ne doit pas être simple tous les jours, mais enfin...ça fait quand même quatorze ans ! J'ai parfois l'impression qu'elle m'en veut de ne pas lui ressembler, elle passe sa vie à me dire : « mon Dieu, heureusement que ton père n'est plus là pour voir ce que tu es devenu, toi qui étais sa fierté ».

Nathan :

Mais, c'est immonde. Archi sympathique la maman.

Iago :

Ben oui, enfin, je trouve aussi que c'est immonde...mais en même temps je ne peux pas m'empêcher de la comprendre...je ne suis pas un cadeau...elle n'est pas foncièrement mauvaise non plus mais que veux-tu…elle vit dans son monde…ça ne marche pas, on passe nos vies à se disputer, c'était la même chose avec papa, c'est incroyablement stressant.

Nathan :

Oui, j'imagines.

Iago :

Mais tu vois, elle l'adorait à sa manière, même si elle le traitait comme elle me traite aujourd'hui. D'après ce qu'on m'a raconté et, à ma grande stupéfaction, ce n'était pas un couple comme les autres, ils s'adoraient...ils étaient ensemble depuis l'école, papa avait quinze ans quand il l'a embrassé pour la première fois...et depuis ce jour ils ne s'étaient plus quittés...je me demande encore comment papa faisait pour la supporter…je ne me l'explique pas….(cyniquement) il était, sans doute, aveuglé par l'amour. (un temps) Enfin, tout ça pour qu'un jour tout s'arrête brusquement.

Nathan :

Que c'est il passé ?

Iago :

Oh, rien de très original...un bête cancer...un bête cancer qui s'est tout de suite généralisé...quand on l'a repéré il était déjà trop tard...les médecins, ces connards, restaient optimistes dans leurs discours…tout en sachant éperdument qu'il n'y avait aucune chance, aucune. Ma mère était convaincue que rien ne pourrait les séparer, elle était dans son monde, papa l'importait très peu, mais sa mort lui ferait du changement, elle ne pouvait le concevoir...Il est très vite mort….une embolie pulmonaire…pendant son sommeil. Maman est redevenue la même, plongée dans son monde, pour ne pas avoir à affronter sa vie…je crois qu'elle n'a même pas pleuré à l'enterrement de papa. Elle suivait le cercueil, bêtement, sobrement, mais il n'y avait aucune émotion en elle, si ce n'est la peur d'être bousculée par la vie…enfin…papa était mort quoi…

Nathan :

Tu t'es rendu compte de ce qui se passait à l'époque ?

Iago :

Je ne comprenais rien à ce qu'avait papa...maman n'était plus jamais à la maison, c'est la voisine qui s'occupait de moi...personne ne m'a jamais rien expliqué...fallait pas compter sur elle…j'étais totalement perdu. Un jour elle est revenue à la maison toute pâle et malgré le fait que je n'avais que trois ans et que personne ne m'avait rien dit j'ai immédiatement compris que je ne reverrais plus jamais papa...

Un long temps

Nathan :

Eh bien, mon pauvre Iago...j'aimerais vraiment t'aider...

Un autre long temps (eh oui...)

Iago :

Il faudrait qu'on se voie

Nathan :

Oui, tu as raison...c'est incroyable ce qui arrive...tu te rends compte, on ne se connaissait pas il y a une demi heure !

Iago :

Comme tu dis « c'est dingue ». Dis, tu n'as pas l'impression que le hasard nous manipule très bien parfois ?

Nathan :

Que veux-tu dire ?

Iago :

Eh bien...tu vois...le faux numéro, nos prénoms...et tout ça...

Nathan :

(en rigolant) hehe, oui ! C'est vrai. Bon, quand veux-tu qu'on se voie ?

Iago :

Maintenant ?

Nathan :

D'accord, on se rencontre où ? J'ai une voiture, je passe te prendre ?

Iago :

Non...non, tu connais le parc royal ?

Nathan :

Bien sûr.

Iago :

Rendez-vous dans une heure au parc royal, près de la fontaine.

Nathan :

Mais il y fera tout noir.

Iago :

Tant mieux, c'est de circonstance...

Nathan :

(rigolant) A tout de suite.

Iago :

A tout de suite.

Rideau Fin du premier acte.


Acte 2.

Nuit dans le parc royal. Un banc entouré d'arbres, une lanterne éclaire le banc, la fontaine se trouve dans la salle, on l'entend mais on ne la voit pas. Iago entre en scène, vêtu d'un long manteau noir, d'un pantalon beige et d'un t-shirt blanc. Il parait essoufflé, dès qu'il arrive, après avoir regardé autour de lui, il s'assied sur le banc.

Iago :

Merde, j'ai oublié ma montre...il doit être minuit ou quelque chose dans le genre (un temps) putain qu'est ce qu'il fait ?

Le bruit de la fontaine cesse.

Ah, ils éteignent la fontaine, il est minuit. (il se lève et va devant la fontaine, c'est à dire au bord de la scène) C'est dingue, cette fontaine me fait penser à ma vie...(il rit) elle s'éteint en même temps que le peu d'espoir qui veillait en moi (à lui même) putain, je suis vraiment pathétique quand je m'essaye aux envolées lyriques...(un temps) il ne viendra plus...il aurait déjà dû être là. (il s'assied sur le bord de la fontaine, enlève ses chaussures, et trempe ses pieds dans l'eau imaginaire) Ah...voilà qui fait du bien...(un long temps - affolé) Nathan, s'il te plaît viens ! (il se prend la tête dans le mains) Pourquoi me fait-il ça, c'est horrible...il aurait très bien pu refuser si ça l'avait embêté...

Nathan entre en scène côté jardin.

Nathan :

Iago ? C'est toi ?

Iago :

Ah t'es là !

Nathan :

Ben oui je suis là...mais si tu veux je peux...

Iago :

Imbécile ! Reste, je me faisais un sang d'encre, je croyais que tu ne viendrais pas.

Nathan :

J'étais persuadé que tu me faisais une plaisanterie, j'ai failli ne pas venir...et pourtant, me voilà devant toi. Mais dis donc, c'est très vilain de mentir, t'es très beau...tu devrais vraiment passer chez l'oculiste.

Iago :

Merci...tu veux t'asseoir sur le banc ? Ah...à propos, t'es pas mal non plus.

Nathan :

C'est sympa...non je vais me mettre à côté de toi, j'ai toujours rêvé d'avoir les pieds rongés par une bonne eau aux nitrates, c'est l'occasion ou jamais (il le rejoint après avoir enlevé ses chaussures) Ah....ça va, mes pieds tiennent toujours à mes jambes, pas de moignons en vue. (un temps, il le regarde dans les yeux, Iago détourne son regard, Nathan lui parlera doucement) Alors vieux, ça va ?

Iago :

(rigolant) Non pas du tout...mais alors vraiment pas du tout.

Nathan :

Bon, raconte moi tout.

Iago :

Très bien...bon je vais essayer de t'improviser un monologue aussi larmoyant que possible sur l'histoire pathétique qu'est ma misérable existence.

Nathan :

Eh ben, mon vieux, ça commence fort !

Iago :

N'est ce pas ? Bon…(il se racle la gorge et commence son récit sur un ton théâtral) Il était une fois l'histoire d'un p'tit con qui ne savait pas ce qu'il était, qui il était et pourquoi il était.

Nathan :

Voilà, ma foi, une histoire fort banale !

Iago :

(le regardant méchamment, reprend) Sa vie balançait entre une subtile envie de rire et une sombre tristesse jetée depuis quelques années, comme un linceul opaque sur sa vie.

Nathan :

Ah, mais dis donc, on tombe dans le lyrisme là !

Iago :

N'est ce pas ! Bon, je reprends : Ses yeux ne voyaient que le malheur, son cœur ne cherchait que le bonheur, ses larmes coulaient quand il était heureux car il craignait de perdre ce qui le rendait heureux, ses larmes coulaient quand il était malheureux car il savait très bien que ses malheurs ne signifiaient rien aux yeux des adultes qui l'entouraient. Pour ces gens le mot « amour » était devenu banal, pleurer par amour c'est comme se tordre la cheville, ça fait mal, mais après tout, ça passe vite.

Nathan :

« Pleurer par amour c'est comme se tordre la cheville, ça fait mal, mais après tout, ça passe vite » bon sang, ça c'est joli !

Iago :

Merci (impassible, reprend) Le petit con en arrivait parfois à se demander si l'amour existait...honnêtement il n'y croyait plus. Il pensait que l'amour était un grossier mélange d'attirance sexuelle, d'amitié et de niaiserie. Il n'avait jamais connu l'amour...il ne croyait que ce qu'il voyait, et tout ce qu'il croyait était noir. Le petit con voulait encore y croire, il savait éperdument qu'il s'accrochait à un vain espoir...mais, après tout, pourquoi ne pas rêver. Et si la vie n'était qu'un cauchemar qu'il fallait évincer par des rêves.

Nathan :

Judicieuse interrogation !

Iago :

Mais justement, comment faire pour évincer ce cauchemar ? Il ne pouvait pas se mettre au ban de la société, elle le mangerait tout cru...il ne pouvait pas non plus pas quitter le troupeau, il fallait qu'il les suive, eux, eux qu'il abominait tant. Il fallait se lever chaque matin à six heures trente, qu'à la récréé il parle de foot, qu'en rentrant il fasse bien tous ses devoirs, qu'avec ses amis il parle des filles qui l'attiraient...ces filles qu'il trouvait fascinantes mais tellement faibles...ces filles qui ne l'attiraient pas.

Nathan :

Ouais, c'est bon, c'est pas parce que t'aimes pas qu'il faut en dégoûter les autres !

Iago :

Oh, le p'tit con avait bien dû sortir avec une poignée d'entre elles, deux trois jolies, deux trois intelligentes, deux trois marrantes...mais aucune qu'il aimait...aucune.

Nathan :

Eh be…

Iago :

Voilà comment le garçon vivait...dans son monde, dans les opéras de Verdi, de Mozart, de Rossini, de Purcell,…il rêvait d'être le terrible Nabucco, le comte Almaviva ou pourquoi pas Dom Juan...tout pourvu qu'il trouve le bonheur. Parfois, il rêvait de s'évader en se lançant dans le lecteur de CD's,

Nathan :

Ce qui, au sens propre, peut faire très mal…

Iago :

Euh, en effet, mais on rêve là, tu t'en souviens ?

Nathan :

Vaguement oui...puis ce n'était qu'une précision, allons l'ami poursuivez, je vous prie !

Iago :

Après s'être courageusement jeté dans son lecteur de cd's il se réveillerait au dix-neuvième siècle dans des salons parisiens...

Nathan :

Ca…avec la bosse qu'il doit se payer, pas étonnant qu'il divague…

Iago :

Ta gueule...non mais...bon: dans ses rêves, il serait Alfredo Germont, le héros de « la traviata » , il tomberait enfin amoureux d'une personne exceptionnelle...de Violetta.

Nathan :

Tiens, il porte la moustache ou c'est bien ce que je pense ?

Iago :

Oui, le jeune con, tomberait amoureux d'une femme…au moins il aurait aimé...il aurait aimé une fois dans sa vie... mais comme le destin est tout sauf sympa, il lui enlèverait sa bien-aimée et le jeune con n'aurait qu'à la suivre (courageusement) quand on a aimé la mort est plus douce…

Nathan :

Ah ?

Iago :

Oui, car on n'y compte que les souvenirs, rien ne change...ce qui a été vécu a été vécu.

Nathan :

Brillante réflexion : la suite, la suite !

Iago :

En somme, il voudrait emmener sa vie dans la mort...il voudrait dormir et rêver pour l'éternité. La vie est un cauchemar...la mort est un rêve.

Nathan :

Oui, d'ailleurs qu'attend-on pour mourir… ?

Iago :

Ben d'aimer tiens…puis c'est un rêve…t'as tendance à l'oublier…

Nathan :

Pardon, ferai plus !

Iago :

Le p'tit con ne pense pas à des paradis artificiels, il ne voit aucune prairie, aucun nuage bleu, aucun ange...il ne voit rien, il n'entend rien...il voit un garçon qui dort, c'est lui...il rêve...il rêve...rêver, voilà son idéal...la mort sera son rêve...et son rêve sera sa mort. Voilà, c'est fini…idiot mais fini !

Nathan :

(le prend par l'épaule) Regarde-moi ma quiche (il ne le regarde pas). Tu as raison...c'est idiot, c'est même complètement idiot de dire que c'est idiot. Tu vois, là je l'ai pris à la rigolade, mais quand j'y pense…putain…c'est vachement vrai tout ça…enfin, sauf que quand on aime il vaut mieux se cramponner à la vie ou s'enfuir comme un lapin portugais, mais ça c'est une autre histoire. Tu vois Iago...pendant que les autres se tracassent et se tourmentent pour l'équipe nationale de foot, tu t'interroges sur ta vie, sur la vie en général...tu ne sais pas quoi penser et quoi de plus normal...tu n'as que dix-sept ans...je vais te dire une chose : c'est le jour de ta mort que tu comprendras ce qu'était la vie, crois-moi.

Iago :

Comment ça ?

Nathan :

Vivre c'est mourir, on est d'accord (Iago opine du chef). Naître c'est plonger dans l'inconnu, se lever le matin c'est plonger dans l'incertitude, prendre l'avion c'est craindre de s'écraser, à nouveau rien n'est certain...que savons nous de la vie si ce n'est que nous allons tous mourir. Pourquoi vivre si c'est pour mourir ? Quand tu répondras à cette question tu vivras...ou tu mourras.

Iago :

Je ne voudrais pas crever…

Nathan :


Avant d'avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d'argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d'égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres

Iago :

Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu'on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j'en aurai l'étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j'apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d'algues
Sur le sable ondulé
L'herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L'odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l'Ursula

Nathan :

Je voudrais pas crever
Avant d'avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J'en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux

Iago :

Je voudrais pas mourir
Sans qu'on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir
Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s'amène
Avec sa gueule moche
Et qui m'ouvre ses bras
De grenouille bancroche

Tous les deux :

Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d'avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu'est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d'avoir goûté
La saveur de la mort...

Iago :

(heureux) Tu connais.

Nathan :

Oui, Boris Vian, un de mes préférés…

Iago :

En tout cas c'est clair, je voudrais pas crever…

Nathan :

Qui voudrait crever ? Trouves-toi un idéal, vis pour le défendre et tu seras comblé. Par contre, connais l'amour une fois et tu pourras dire bonjour aux tourments. Admettons que tu trouves quelqu'un que tu aimes, tu en profiteras certainement, mais que feras-tu de tes craintes...tu penses réellement qu'elles vont disparaître comme par miracle ? Non, tu redouteras d'aimer de peur de perdre comme tu redoutes de vivre de peur de mourir. Tu ne seras jamais heureux si tu ne quittes pas ce monde, enfermes-toi dans le tien, crée, oublies les autres, entoures-toi d'un mur et à défaut d'être heureux tu seras vivant.

Iago :

(le regarde enfin dans les yeux) Quel âge as-tu ?

Nathan :

Vingt-deux ans.

Iago :

Comment peux-tu parler comme ça ? Tu as tellement vécu ?

Nathan :

J'ai beaucoup souffert à ton âge...Un jour j'ai rencontré un gars tout à fait par hasard, il était un peu plus vieux que moi, il était gentil, intelligent, j'avais l'impression que c'était ma moitié - pas au sens matrimonial bien sûr -...j'avais simplement l'impression que nous étions faits l'un pour l'autre. C'est comique, ce qu'il écrivait, j'avais l'impression de l'avoir pensé, ce que j'écrivais, il avait l'impression de l'avoir vécu. Nous nous aimions...moi j'étais passionné, lui restait plus serein, mais il m'aimait, ça j'en suis certain. Le problème est qu'il était dingue amoureux d'une fille, une fille qu'il connaissait depuis bien plus longtemps que moi...une fille qu'il ne pourrait jamais ouvertement aimer vu qu'elle avait quatorze ans et que lui en avait vingt-deux. Nous avons passé plusieurs nuits ensemble, j'ai connu avec lui mes premières sensations homosexuelles, il a toujours été très doux avec moi, toujours sincère. (insistant) L'ennui est qu'il l'aimait. Ce qui était pénible, aussi c'est qu'à chaque fois que je lui disais « je t'aime », il me prenait dans ses bras en me disant : « oh, mon Natounet »...mais il ne me répondait jamais « je t'aime ». Au début je pensais que c'était sa façon de faire, mais après j'ai remarqué que c'était simplement une façon de ne pas s'engager. Il ne m'avait jamais caché son amour pour Aude...eh oui, Aude...elle s'appelait Aude elle aussi. Enfin... de jour en jour ma douleur augmentait, je savais qu'il était l'homme de ma vie, que seul son amour pouvait me tirer du désarroi dans lequel je me trouvais à l'époque...mais je le sentais partir. Le pire c'est qu'il n'arrivait jamais à me rassurer ou à me consoler...j'avais parfois avec lui de long monologues au téléphone, je lui disais ce que je ressentais, je pleurais et il pleurait aussi...mais les seuls mots qui sortaient de sa bouche étaient à chaque fois : « mon Natounet » et ça…ça me faisait mal, t'as pas idée, j'avais envie de lui hurler aux oreilles que j'en avais marre de ses « oh mon Natounet » mais je savais que ça ne servirait à rien, qu'il était impuissant lui aussi, qu'il ne pourrait rien changer à la situation car ce n'était, à nouveau, pas lui qui dirigeait sa vie, c'était l'amour. Quand il était loin de moi j'avais mal au ventre, j'avais envie de le voir, je pleurais en espérant l'entendre sonner à l'improviste, quand nous parlions au téléphone et que je me sentais mal, j'aurais donné un rein pour l'entendre dire : « attends mon Natounet, j'arrive » ...mais ce n'est jamais arrivé...je ne comprends toujours pas pourquoi...je suis persuadé qu'il m'aimait...il devait m'aimer ! (un temps) Pourquoi...mais pourquoi m'aurait-il fait vivre tout ça s'il ne m'aimait pas ? Un jour...il m'a téléphoné et m'a annoncé qu'il avait fait son choix, qu'il était désolé et qu'on pourrait rester amis. J'ai raccroché le téléphone sans lui dire au revoir, en espérant de tout cœur qu'il rappellerait pour essayer de me consoler...mais non, le téléphone ne sonna jamais...jamais...ce jour...ce jour, j'ai arrêté de vivre. Ce jour, j'ai enterré à jamais mon cœur au fond d'un trou...un trou que je ne rouvrirai probablement jamais.

Iago :

C'est horrible...

Nathan :

Bah, c'est qu'une petite histoire parmi tant d'autres,...tu comprends maintenant ?

Un trèèèèèèèèèèèèès long silence. (ndlr : Je sais, je suis lourd avec mes silences)

Iago :

(substituant la sobriété de rigueur au profit d'un enthousiasme étonnant) Non, au contraire...c'est incroyable !

Nathan :

Ah ?

Iago :

Oui…imaginons qu'il t'ait annoncé que tu avais été choisi, que c'était de toi dont il était amoureux...tu ne serais pas là...tu aimerais et ton cœur ne serait pas tout perdu...il serait entre les mains de madame l'amour qui en prendrait soin...en somme…l'amour existe !

Nathan :

(cyniquement) Ah bon, tu l'as rencontré...si tu le vois, remets-lui mon bonjour...tu sais l'amour c'est comme le soleil en Wallonie...on croit parfois l'apercevoir mais ce n'est jamais qu'un leurre.

Iago :

Oh, tu me fais chier avec la Wallonie, laisse-là où elle est ! Nathan...ce que je vais dire va sonner aussi juste qu'un promesse préélectorale…mais tu m'as redonné goût à la vie.

Nathan :

Soyez négatifs ils seront positifs...mon Dieu mais dans quel monde vivons-nous ?

Iago :

Oh... je t'en prie, ouvre les yeux...il ne t'aimait pas ! Je sais ça fait mal...mais c'est tellement évident. Toi tu l'aimais, tu voulais toujours être avec lui, tu voulais passer chaque minute de ta vie en sa compagnie...lui il voulait coucher avec toi...c'est tout bête...mais quand on le vit, comment l'admettre...c'est littéralement impossible, tu essayais de te persuader qu'il avait de bonnes raisons d'être distant...mais aucune raison n'est assez bonne pour t'écarter de l'être que tu aimes ! Aucune !

Nathan :

(en souriant) Il y a deux minutes tu disais que l'amour n'existait qu'en rêves et te voilà entrain de vanter les mérites des grandes valeurs sentimentales...tu avoueras que c'est plutôt pittoresque...

Iago :

Tu m'as ouvert les yeux...s'il t'avais aimé tu serais heureux, si tu étais tombé sur le bon, tu vivrais avec un sourire béat vingt-quatre heures sur vingt-quatre...mais voilà...tu n'as pas eu de chance, c'est tout...non ?

Nathan :

Non.

Iago :

Mais merde ! Ne te laisse pas bouffer par la vie...putain...c'est dingue...j'ai mis le temps qu'il fallait pour comprendre mais là je te jure que ça y est ! Le secret c'est de ne pas se poser de questions, de bêtement se laisser entraîner, de suivre le cours des choses sans essayer d'intervenir...tu avais raison, la vie est bien organisée, c'est en essayant d'échapper à cette organisation que tout se dérègle...il faut rester sur les rails !

Nathan :

Ca y est...il a perdu la tête...manquait vraiment plus que ça...

Iago :

Mais non j'ai pas perdu la tête...tiens par exemple : l'amour de ta vie qui t'a lâché pour Aude…il vit toujours avec ?

Nathan :

J'en sais rien, je suppose.

Iago :

Mais s'il vit toujours avec c'est que l'amour existe !

Nathan :

Oh, j'en ai marre de tes discours philosophiques à deux balles...j'en ai marre de tout...je voudrais en finir avec tout ça...mais je me vois très mal me foutre une balle dans la tête...je hais le foot (rire nerveux) Excuse-moi, elle était très mauvaise.

Iago :

Très...

Nathan :

Ouais c'est bon, n'en rajoutes pas hein !

Un temps

Iago :

(observant Nathan) C'est comique, on t'a déjà dit que tes cheveux étaient lumineux dans l'obscurité ?

Un temps

Nathan :

N'est lumineux dans ce parc que l'éclat de ton sourire mon Iagounet.

Iago :

Oh pitié, pas ça !

Nathan :

Pardon, essayons autre chose : je vois dans l'obscurité de ce parc un espoir d'une aveuglante luminosité, celle de l'amour. Ca te va ça ?

Iago :

Bernard-Henry Lévi s'est mis à la poésie ?

Nathan :

Salaud….c'est si mauvais que ça ?

Iago :

Bah…

Nathan :

Bon, essayons autre chose.

Il l'embrasse rapidement, se retire. Un temps

Iago :

J'y pense !

Nathan :

Quoi ?

Iago :

Ben, qu'au niveau philosophique, on ferait bien de revoir sérieusement nos copies…

Nathan :

Après ce qui vient de se passer, je demande pas mieux.

Iago :

(se lève et dit d'un ton solennel) Maistre Nathan…heu…c'est quoi ton nom de famille ?

Nathan :

Liber.

Iago :

Bien, maistre Nathan Philippe Gorge Antoine Marc Philémon Liber, acceptez vous devant ces eaux stagnantes de revoir toutes vos opinions philosophiques sur l'amour des mirlitons terrestres que nous sommes en ma modeste compagnie ?

Nathan :

I do !

Iago :

Vous pouvez embrasser la mariée.

Nathan :

Nous reverrons cette clause du contrat….tu n'es pas en blanc !

Iago :

Honte sur moi !

Il l'embrasse

Rideau

Fin du 2e acte


Acte 3.

Dans le salon de la maison de Iago, la mère lit, contrairement à ce que sa voix pouvait nous laisser croire, la femme est très belle et parait raisonnablement jeune. Iago entre en scène.

Iago :

Maman ? (pas de réponse, elle continue à lire) Maman, je peux te parler une minute ? (toujours pas de réponse, elle reste plongée dans son livre, il s'approche et soulève le livre, toujours dans les mains de sa mère) Nietzsche hein…toujours ce brave Friedrich

Mère :

(agacée) Oui Nietzsche, je suis entrain de relire ce livre pour la douzième fois d'affilée, avec un peu de chance j'aurai fini mon cours avant la fin de la semaine. (observant Iago) Tu l'as lu ?

Iago :

Oui, j'ai pas compris grand chose, un affreux manque de maturité, je le crains….ou des idées surannées…qui sait ? En tout cas je n'accroche pas du tout….que veux-tu, les goûts littéraires ne se transmettent pas de génération en génération.

Mère :

Et c'est bien dommage, ça t'éviterait de dire des âneries à longueur de journées, enfin, comme tu le dis si bien, ce n'est probablement qu'une question de maturité. Note, qu'à ton âge, je lisais déjà Bergson en version originale.

Iago :

Bergson était français maman…

Mère :

Oh, je voulais dire Hegel, tu le sais bien, arrête de prendre ce petit air supérieur, ça te va vraiment pas du tout tu sais ! Ah, pourquoi ne ressembles-tu pas un peu, un tout petit peu, plus à ton père. Heureusement qu'il n'est plus là pour te voir celui-là.

Iago :

As-tu conscience que ce que tu dis est proprement abject ? Tu ne t'es jamais intéressée à ce que je faisais. N'associe pas ton dédain à mon père qui à coup sûr, aurait traité son seul fils avec un peu plus de respect…

Mère :

Comment veux-tu que je te respecte ? Tu n'as encore rien prouvé, rien fait…j'attend, allez ! Dis-moi pourquoi je devrais te respecter ? Parce que tu es mon fils ? C'est un peu faible…tu n'es rien mon pauvre…rien…

Iago :

Rien… ? Ce n'est pas ce qu'on dit de mes poèmes…

Mère :

Flatteries mielleuses…ta poésie ne vaut rien, elle se compose de rimes faciles comme cœur, bonheur, odeur, chaleur, malheur et, pourquoi pas sueur, il n'y a aucun rythme, les images sont d'une naïveté et d'une maladresse consternante…allez, franchement, Iago….c'était quoi encore, le dernier poème que tu m'as fait lire ? Attend, ça va me revenir….voilà ! (ironiquement et « grandiloquent ») :

J'ai mal au cœur,
Ô enivrant bonheur,
Ta terrible cruauté
Ne mange que des crudités

(en riant) ce n'est pas ça, mais tu avoueras que ça y ressemble….non ?

Iago :

Ordure…

Mère :

(un large sourire aux lèvres) Mais non mon petit, lucide, cruellement, terriblement, invariablement, lucide. Que veux-tu, je suis ta maman, tu ne vas pas me changer. A moins que ta petite personne n'ait développé soudainement et, sans que je m'en rende compte, un système neurologique d'une inadmissible complexité dont je me ferais cependant le plaisir de t'expliquer minutieusement le fonctionnement afin que tu puisses, enfin, comprendre plus ou moins tout ce que ta géniale maman te raconte !

Iago :

(sereinement) Ma très chère maman, j'en serais, soyez-en certaine, ravi. Mais je crains que vos connaissances en territoire de neurologie se limitent, à votre insu, à la simple démonstration du fait que le cerveau d'un prof de philo n'est pas plus développé que celui du babouin sauteur de Patagonie dont la principale caractéristique est, je le rappelle, non seulement une effrayante mauvaise humeur ce qui, chez un animal, vous en conviendrez, est tolérable, mais aussi un titanesque cul rose-ocre dont l'odeur et l'allure nonchalante fait fuir, en dehors des périodes de rut, tous les mâles de la colonie ! A vrai dire, très chère maman j'ignore pourquoi je vous raconte tout cela (un large sourire aux lèvres) peut-être par association d'idées…. ?

Mère :

Mais parlons-en de votre vie sentimentale, mon cher enfant, je pense qu'elle n'a d'égale que la désespérante quiétude d'un théâtre de boulevard représentant une pièce d'Amélie Nothomb. A quand remonte votre dernier flirt ? A la ventouse qui vous extirpa, ô combien brusquement, de mes précieuses entrailles ? Au suçon visqueux que vous échangiez, à l'ombre d'un platane en décomposition, avec votre petite cousine ? Ou aux gluantes lèchouilles de notre adorable, mais baveux, « Orlando le chien » ?

Iago :

La désertique quiétude de ma vie sentimentale est un fait dont je n'ai absolument pas à rougir. Qui n'aurait pas d'aversion et un profond traumatisme envers la femme avec un spécimen de féminité aussi écœurant, répugnant, abject, infâme et purulent à la maison. Eh oui, chère maman, mon célibat est le fruit de votre suintante féminité. Mais, certain que la monotonie de ma vie ne vous embarrasse pas plus que ça, je vais stopper net mon argumentation avant qu'elle ne serve à votre lamentable entreprise qu'est la démolition psychologique et physique de ma petite et innocente personne.

Mère :

Vulgaire petite chose qui frétille dans le vide !

Iago :

En voilà une drôle d'insulte de la part d'une personne qui a fait du vide et de la stérilité une véritable doctrine de vie.

Elle le giffle. Un long silence.

Mère :

(calmement) Tu as eu ce que tu voulais ?

Iago :

(tout aussi calmement) Non, j'ai eu ce que je craignais, la confirmation du fait que me mère ne m'aime pas…qu'elle n'aime tout simplement personne…à part elle même. Tu es la pire des mères qu'il m'ait été donné de rencontrer….et malheureusement tu es la mienne. Quel être abject tu fais. Regarde-toi ! Tu es plongée à longueur de journée dans ton petit monde, rien ne peut t'en sortir, même les douleurs de ton fils, tu es un monstre, au sens premier du terme, une bête qu'on exposerait volontiers dans un quelconque congrès de psychologie. Il n'y a qu'un événement qui t'ai tiré de ton éternel dédain : la mort de papa. Avant sa maladie tu le traitais comme tu me traites, quand les docteurs t'ont annoncé qu'il était condamné tu as désespérément essayé de te rattraper…mais il était trop tard, papa était déjà mort…le pire, quand j'y pense, c'est qu'en en mourant, il savait très bien qu'il m'abandonnait aux mains d'un être infect. Qu'il a dû en souffrir… (toujours calmement) Je te hais, si tu savais à quel point je te…

Mère :

(hurlant) Tais-toi ! Tais-toi ! (en larmes) C'est de ta faute, c'est toi qui as tué ton père, c'est toi…oui….c'est toi. Je ne veux plus te voir, plus jamais, fous le camp d'ici, débrouille-toi sans moi, tu n'es plus mon fils, tu ne l'as jamais été. Je ne voulais pas d'enfant, c'est lui…c'est lui qui voulait…et il est parti en m'abandonnant son pantin… J'aurais voulu ne jamais l'avoir connu, je n'aurais jamais eu d'enfant…j'aurais pu vivre….vivre…allez ; laisse-moi, je n'ai plus rien à te dire…fous le camp…

Iago :

(retenant ses larmes) Adieu (Il sort et revient deux trois secondes plus tard) On se reverra…J'aurai plaisir à venir te voir agoniser dans un hospice miteux avec, pour seul autre visiteur, non pas un de tes nombreux amants dont tu n'as que foutre, mais le puceron qui rongera une des rares feuilles de la plante verte que t'aura généreusement livré la mutuelle d'aide aux personnes seules et démunies. Ah...maman, j'oubliais: je suis homo, t'auras, au moins raté une chose dans ta vie ! Rassures-toi, je ne fais aucunement référence à mon homosexualité, mais bien au dégoût que le simple fait de prononcer ton nom évoque à ton seul et unique fils. Sur ce, porte-toi bien.

Il sort, la mère reste en larmes, au milieu du salon, après quelques instants elle se relève, ramasse son livre et se remet à l'ouvrage…

Fin du 3e acte.


Acte 4.

Même décors que lors de la première scène. Seul l'appartement de Nathan est éclairé. Nathan est seul, couché dans son canapé avec les mains sur la tête. presque immédiatement après l'ouverture du rideau, on sonnera à la porte. On sonne… Nathan se lève, ouvre la porte, aperçoit Iago et lui dit la première réplique sur le pas de la porte immédiatement après avoir ouvert. Le début de cette scène doit être dit de manière brutale.

Nathan :

Je ne t'aime pas.

Iago :

(ironiquement mais pas surpris du tout) Quelle surprise.

Nathan :

Je suis désolé.

Iago :

Moi aussi…

Nathan :

Ecoute, je…

Iago :

Tu sais quoi ?

Nathan :

Quoi ?

Iago :

Je viens de foutre ma vie en l'air.

Nathan :

Ne dis pas ça, je…

Iago :

Je me suis disputé avec ma mère.

Nathan :

Iago, c'est…

Iago :

Pas la fin du monde, je sais mais j'ai aussi perdu l'être en lequel j'avais tout misé.

Nathan :

Mais ne…

Iago :

Et tu sais quoi ?

Nathan :

Ecoute Iago, il faut que…

Iago :

(insistant) Tu sais quoi ?

Nathan :

(dans un vain soupir) Quoi ?

Iago :

Je m'en fous, t'as pas idée.

Nathan :

Tu divagues, c'est le choc, écoutes-moi, entre s'il te plaît.

Iago entre dans l'appartement en passant à côté de Nathan comme s'il n'existait pas, va vers la chaîne, fouille dans les cd's et met la 4e symphonie de Gustav Mahler. Il s'assied tranquilement dans un petit fauteuil à droite de la pièce avec, au visage, un petit sourire apaisé. Pendant tout ce temps, Nathan est resté sur le pas de la porte, à l'observer.

Iago :

Tu as de chouettes cd's.

Nathan :

(gêné) Ecoute Iago, j'imagine l'état dans lequel tu te trouves mais il faut…

Iago :

(indiquant un portrait sur la cheminée) C'est ta mère ?

Nathan :

Euh, oui, c'est ma mère.

Iago :

Elle a l'air sympa.

Nathan :

Elle est morte.

Iago :

Ca arrive. Ton père a suivi le pas ou il est encore là ?

Nathan :

(toujours gêné) Iago, écoute…

Iago :

Pardon ?

Nathan :

Ecoute, je dois t'expliquer.

Iago :

Ah, tu veux m'expliquer pourquoi tu ne m'aimes plus, ou plutôt « pourquoi tu ne peux pas m'aimer » c'est bien ça ?

Nathan :

(surpris) Euh, oui c'est ça, alors voilà, c'est pas simple, je…

Iago :

(éclatant de rire) Mais si c'est simple, pauvre con, c'est on ne peut plus simple d'ailleurs !

Nathan :

(surpris) Ah ?

Iago :

Ouaip.

Nathan :

Tu m'expliques, parce que là, je suis perdu.

Iago :

Bien…il me semble que tu viens de prononcer le mot…« perdu ». (ironiquement) Mon Nathounet d'amour est perdu, tout le monde est perdu, personne ne sait quoi, nul ne sait où il va…en somme, tout le monde traîne, comme ça, bêtement, en attendant que quelque chose arrive…

Nathan :

(très embêté) Tu divagues.

Iago :

(rigolant) En effet.

Nathan :

(affectueusement) Tu es ivre ?

Iago :

(debout sur le canapé) Ô vert vermouth ! Baveuse liqueur teutonne... envoûte-moi de ta voûte ! Ô trianguleuse passion... alcool, vermouth et poisson... blups... blups... blups... mais ... diable, tu as les yeux rouges, ô toi mon verre de vermouth... comme le sable ne te chatouille pas les couilles, ô vertueuse boisson ! (indiquant Nathan) Et toi mon joueur de mandoline, qu'attends-tu ? Que demandes-tu ! Joue voyons, joue, que diantre ! Ah, la frénésie ne te visite pas... allons, un petit coup de vermouth... (chantant à toute voix) Il est des nôtres, c'est un ivrogne comme les autres.... c'est in ivrogne, il a bu le bon jus de la trogne ! Serveur ! Bitte, an autre glass off this excellent vermouth.... ach, schwuchtel !

Nathan :

Schwuchtel ?

Iago :

Ja ! Schwuchtel !

Nathan :

C'est un peu rude, non ?

Iago :

Maiz zertainement !

Nathan :

Iago... franchement... le vermouth ça te réussit pas....

Iago :

Mais non voyons je suis frais, tout frais, j'ai pas un gramme de vermouth dans le sang, juré. Regarde mes yeux. Tu les trouves rouges ? Sent mon haleine, elle te repousse ? Non. « Alors » se demande-t-il, qu'est ce qui lui prend à Iago de se comporter comme ça ! Eh bien il va te le dire Iago…il s'est réveillé. C'est tout con, il a ouvert les yeux. Alors, non seulement il a vu sa maman mais en plus il a vu le monde…oh, t'inquiètes pas, c'est pas en venant ici qu'il a vu le monde, c'est pas en croisant des gens dans la rue qu'il a vu le monde…il a causé à personne pour voir le monde…c'est bien ça le problème…

Nathan :

Iago…

Iago :

Oui Nathan ?

Nathan :

Tu veux m'écouter ?

Iago :

Tant qu'à faire. Sauf si, bien sûr tu as un Scrabble, c'est plus cool pour passer le temps.

Nathan :

(tendrement) J'ai un monopoly.

Iago :

Bah, t'es plus intéressant.

Nathan :

Merci.

Un temps. Il va éteindre la musique. Après 3-4 répliques Iago et Nathan seront à nouveau très proches, comme au téléphone, leurs corps seront figés ,à nouveau, seule la voix comptera.

Nathan :

Je sais que je t'ai dit « je t'aime » et que revenir sur ce genre de trucs il y a vraiment rien de plus dégueulasse.

Iago :

J'ai bien fait de t'écouter, c'est fou ce que c'est sensé ce que tu viens de dire.

Nathan :

C'est dégueulasse…surtout quand on revient dessus le lendemain. Mais…

Iago :

Amen !

Nathan :

Iago…

Iago :

Pardon, je t'en prie continue.

Nathan :

Des que tu m'as quitté j'ai commencé à avoir peur, je t'imaginais mort, dans les bras d'un autre, je t'imaginais malheureux ou loin de moi. Je te voyais écrasé par une voiture, renversé par un bus, agressé dans le métro. Je voyais tes yeux se poser sur la nuque du garçon qui était devant toi dans le métro, je te voyais tomber amoureux de lui, m'oublier.

Iago :

C'est beau !

Nathan :

M'oublier, comme l'autre. Tu comprends, je peux pas vivre comme ça, je peux plus assumer ça. Je sais que là c'est toi qui vas trinquer pour mes phobies, mais honnêtement, ça passera, tu en verras d'autres, moi j'en ai trop vu. Je t'ai parlé de mon mur. De ce large rempart que j'avais bâti autour de ma vie, de ce rocher qui empêchait quiconque d'y entrer et de s'y mettre à l'aise…tout ça pour pas avoir à souffrir. Je t'ai aussi dit que toi, tu avais réussi à le franchir ce mur, Dieu sait comment d'ailleurs. Ta voix sans doute, puis ton regard, plus tard. Tu as réussi à me faire croire un instant que toutes les merdes que j'avais vécu étaient définitivement reléguées au passé. Il n'a pourtant fallu que deux minutes de ton absence pour que tout ce que tu avais fait fuir revienne, plus fort, plus féroce…je ne peux pas assumer ça, c'est tout, je ne peux pas…

Iago :

Mais…mais…tu vas tout de même pas vivre comme ça jusqu'à la fin de tes jours, je sais pas moi, fais-toi soigner, va voir un psy, ils sont fortichs ces mecs-là pour te rassurer. Ecoute Nathan, je suis là moi, je t'aime tu le sais, je te l'ai dit. Je ne mens jamais. Jamais.

Nathan :

S'il est une chose qu'on ne contrôle pas c'est bien l'amour. Qu'est ce que tu crois, que ça va toujours durer, qu'on va se trouver beaux pour l'éternité ? Tu crois que dans dix ans tu auras encore envie de me prendre la main ? Mais non voyons, je te dégoûterai, ma simple présence te donnera envie de vomir. Quand on aime, au début rien ne compte, même le temps, mais ce temps dont, aujourd'hui nous nous raillons, sera demain notre pire ennemi. Il nous observera en ricanant, il se dira fièrement « chaque minute le rend plus laid aux yeux de l'autre ». Tu ne me crois pas, je sais, tu me trouves illogique, mais j'ai passé des nuits à penser, j'ai passé des nuits à me tourmenter, tout ça pour en arriver à me dire que le pire ennemi de l'amour était l'usure.

Iago :

Mais tu es con ou quoi, pense aux grands couples de l'histoire, je sais pas moi, heu : Roméo et Jul…

Nathan :

Morts à dix-huit ans…

Iago :

Tristan und Isolde, what about them, meine leibe schwantz ?

Nathan :

Iago…

Iago :

Mes grands parents !

Nathan :

Iago…je suis certain que le simple fait que ton grand père se gratte le bout du nez donne des pulsions de monstrueux assassin sanguinaire à ta grand-mère !

Iago :

Mais…je t'aime.

Nathan :

Moi aussi.

Iago :

Ecoute, si tu es certain que l'amour ne peut durer, je ne vois vraiment pas ce qui t'empêche de m'aimer, tentes le coup, on verra bien après.

Nathan :

Non ! Je ne peux pas, je n'en suis pas capable, j'ai trop souffert.

Iago :

Mais écoutez-le, regardez-le s'enfermer dans son petit monde. Il se protège, il ne veut pas souffrir…mais le fait que les autres souffrent, ça il s'en fout, oh ouais, ça il en a vraiment rien à foutre rien. Tu sais quoi mon vieux, tu es comme les autres, tu ne vis que pour toi. C'est ça que j'ai compris ce soir, et, crois moi, j'ai envie de me flinguer à l'heure qu'il est. Les gens dans la rue, les parents, les amis, les mamans, les maîtresses, les femmes, les maris, les gosses, tous, je dis bien tous, portent ces titres en vain, car un rien peut les faire changer de fonction : le mari, s'il n'a pas sa pipe tous les soirs va quitter sa bonne femme pour une petite pute de vingt ans, la femme, c'est pareil…(un peu perdu) enfin, presque pareil, t'as bien compris. Les amis, s'ils ne sont pas complimentés vingt-quatre heures sur vingt-quatre se cassent très vite…(rigolant) T'as déjà essayé de dire à un ami qu'il avait mauvaise haleine…je te jure que le mec il y a très peu de chances qu'il t'adresse encore la parole…et, crois-moi, c'est pas parce qu'il a peur de t'empester. Toi aujourd'hui, t'as beau dire tout ce que tu veux, tu me fais chialer parce que t'arrives pas à assumer un problème qui t'es propre, qui n'a strictement rien à voir avec moi….un problème dont je ne suis pas responsable…j'ai pas à trinquer pour ça…non…et puis, il y a ma mère…dire qu'il parait que les mères aiment leur gosse quoi qu'il arrive, quoi qu'ils fassent. Mon cul ouais, encore une fois c'est pareil : au moindre accroc tout fout le camp…mais dis moi Nathan…pourquoi dois-je vivre ? Hein…tu pourrais me trouver une seule bonne raison, une seule… ? Pourquoi devrais-je vivre ?

Nathan :

(vainement) Pour toi…

Un long silence

Iago :

(souriant par dépit) Pour moi…

On allume la lumière dans la chambre de Iago, c'est la mère qui entre. Iago, pendant ce temps, tombe en sanglots dans le canapé, Nathan lui est dans un fauteuil, dans le même état que Iago. La mère va vers le lecteur de cd, l'allume machinalement, le lecteur joue le même air qu'au début. Elle se dirige lentement vers le lit de son fils, ramasse, sous le sommier, une des vieilles pluches de Iago, s'allonge sur son lit. Les lumières s'éteignent lentement, très lentement.

La mère :

(en sanglotant, dit continuellement et de manière fort peu audible) Je t'aime, je t'aime,…si tu savais comme je t'aime

Nathan :

(murmurant) Si j'avais tort ?

Iago :

Tiens, j'y pense.

Nathan :

(doucement) Oui ?

Iago :

Si on les revoyait tout de même nos copies tordues sur l'amour ?

Nathan et Iago se rapprochent l'un de l'autre.

rideau


fin


Camille de Rijck


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