Une encre de Naomi Lipson

Le baiser

de Béatrice Deparpe

Sélection de mai 2006

Tant bien que mal, Jules réussit à tourner la clef dans la serrure. Ses paquets calés d’un genou et du menton, il poussa la porte de l’appartement et, enfin soulagé, déposa ses emplettes sur la table ronde du petit séjour.

« Voilà une bonne chose de faite », souffla-t-il. Et pour cause. Il avait pris en horreur ce mois de décembre, immanquablement froid et gris dans cette petite ville du Nord. Il exécrait d’autant plus la tradition qui l’obligeait au rituel des cadeaux que tout un chacun se doit d’offrir en ces fête de fin d’année. Pour lui, cela devenait un supplice : sa belle-sœur, une fois de plus, avait réussi à lui glisser –l’air de rien qui veut tout dire- ce qui plairait à ses deux enfants : « Jean serait si heureux d’avoir un train électrique mais je crois qu’on ne pourra encore pas lui offrir cette année. Tu sais bien, avec ce qu’on a encore à payer de la maison… »

Et plus tard, d’ajouter : « la petite rêve d’une poupée qui parle et qui marcher. Tu sais, celle qui fait aussi pipi et qui dit maman… C’est vrai que c’est la mode mais ton frère trouve qu’elles coûtent drôlement cher… »

Jules avait compris. Et sa belle-sœur le connaissait si bien : il les achèterait ces jouets. Même si ce célibataire endurci détestait voir ces deux mômes s’accrocher à son cou à chaque visite. Pour la forme, pour son image, ou tout simplement pour garder bonne conscience, il le ferait.

Jules contempla encore quelques instants ces deux énormes paquets, preuves irréfutables de sa faiblesse d’homme, songeant déjà aux remerciement de sa belle-sœur, belle hypocrite qui viendrait lui susurrer toute sa reconnaissance, tandis que son frère l’admirerait une fois de plus pour son geste.

Un peu plus tard, bien au chaud dans ses draps, il s’endormit en songeant à sa Noël idéale, de celle où les enfants entre joie et larmes osent à peine toucher aux paquets amoureusement déposés là par des parents qui –comme l’avaient toujours fait les siens –sauraient cacher tout le prix de leur sacrifice derrière tout le bonheur qu’il pourrait leur procurer… Le réveil le tira brutalement de son sommeil. Assis dans son lit et encore ahuri par une nuit qui s’avérait trop courte. Jules s’étira, se frotta longuement les yeux et… se figea !

Là, au pied de son lit, « la-poupée-qui-parle-et-qui-marche-et-qui-fait-pipi-et-qui-dit-maman » se dandinait, dansait devant lui, provocatrice, lui débitant des insanités ! Jules resta pétrifié.

Effaré, incrédule, il la regardait encore quand, de sous son lit, un grondement lui parvint. Le bruit s’amplifia jusqu’à lui meurtrir les tympans, avant que ne surgisse, sifflant et crachant toute sa suie, la locomotive du marchand de jouets !

Le pauvre homme voulut se lever, sortir du lit, quitter la pièce. Mal lui prit : «la-poupée-qui-parle-et-qui-etc » s’agrippa à son pyjama, le repoussa sur l’oreiller, lui attacha les mains avec ses cordons de pantalon, les pieds avec le drap et, le maintenant ainsi prisonnier, lui mordit le nez, les oreilles, le griffant de ses mains dodues. A force de gesticulation, Jules réussit à se libérer de ses liens et tenta de s’échapper, mais c’était sans compter sur la locomotive : devenue gigantesque, elle s’approchait dangereusement du lit, qu’elle pulvérisa d’un coup avant de rouler sur les jambes du malheureux…

Il cria, hurla dans le noir, tandis que derrière les « tchou-tchou » du train électrique, il entendait encore les ricanements de « la-poupée-qui-parle-et-qui-marche-et-bip-bip-bip-bip ».

Jetant un œil sur le radio-réveil, Jules fut rassuré d’un coup : « cinq heures ! Mais quel cauchemar ! Allez, au boulot » s’encouragea-t-il, rasséréné.

Sans plus d’hésitation, il fonça dans la salle à manger, attrapa les deux paquets, les jeta à terre.

Bien réveillé cette fois, il quitta ses chaussons pour sauter à pieds joints sur l’objet de son tourment nocturne.

Soulagé devant l’amas de débris colorés et de papier froissé, il s’arrêta enfin.

Cette fois, sa belle-sœur avait bel et bien perdu : elle n’allait tout de même pas le faire chanter une année de plus pour un seul petit baiser volé !