Nacre et ambre (p.65-66)

extrait du roman d' Anne-Claire Cornet

Editions Luce Wilquin

Fatigue de la semaine maquillée derrière la trace du soleil sur la peau. Week-end au jardin. Avoir espéré un signe de Liam. Sans l'attendre… Une petite heure maintenant, avant de reprendre le collier. Course dans le matin encore chiffonné jusqu'au café. S'asseoir auprès des plantes vertes, fausses, Claire le voit pour la première fois. Lise, d'habitude, lui faisait face et les plantes prennent bien moins d'espace. Claire s'assied, dos au mur, la place de Lise.
Aujourd'hui, c'est jeudi. Claire dépose ses livres sur la table. Tantôt, à cinq heures d'ici, elle sera avec Liam. Elle tremble un peu en se versant du thé. Elle a couru. Elle respire mal quand elle court, et son cœur fait des bonds de jeune chat maladroit. Elle s'efforce à un peu de calme, tout en évitant désormais de toucher les plantes. Sa respiration est un poème. Liam, l'autre jour, a fait mine de s'excuser : cela faisait partie du travail… Il a ri en silence. Il se sent bien avec cette femme qu'il peut amener si près de la cascade rien qu'en lui parlant de son ventre. Et elle aime cette voix qui prétend s'adresser à tout le groupe, mais dirige sa ferveur vers ces reins-là, vers ce ventre qu'il a mangé et bu. Trouver le vide mental alors, ne pas paralyser les ondes qu'il lui envoie. Laisser agir, suivre la montée de la respiration, la saccade progressive, le bruit de plus en plus ample et court. Avec Liam qui encourage cette pompe de vie... La déesse habite vraiment cet espace qu'il lui a dessiné entre les hanches, et le bleu du ciel est partout : dans ses yeux, dans ses veines, dans la mer qui sourd des parois de son ventre… Claire n'ira pas jusqu'à l'explosion. Ce n'est ni le moment, ni le lieu. Alors, Liam met fin au jeu et ramène les vagues folles à une paisible caresse sur le sable mouillé. Malgré le feu des joues, il faut se remettre à exister aux autres. Liam lui a jeté un coup d'œil en coin. Qu'elle a saisi avant de détourner les yeux. Mais le sourire, le sourire entre les côtes, et la soudaine plus grande amplitude des gestes ; sentir son corps. La vie est partout, lui a écrit Liam, et beaucoup en toi. Claire vide sa tasse, se passe les mains dans les cheveux, sur le visage. Effacer le trop-plein de bien-être pour éviter les questions. Elle n'a aucune envie de parler. Elle se lève, paie, s'en retourne travailler. Elle appelle cela se préparer, habiller son âme. Liam en arrivant du haut de la rue, plus tard, en fin d'après-midi, Liam verra tout de suite cette heure passée à penser à lui. Dans la rivière que les yeux de Claire tracent jusqu'à ses pieds, cette feuille d'or, ce tapis de blés mûrs qu'elle fait pousser sur la distance qu'il lui reste à parcourir avant de toucher ses lèvres. Et elle rit de le voir en équilibre sur ces épis de soleil.

Anne-Claire Cornet



                                                  
                         

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