Aimer Marie (p.93-95)

extrait du roman d' Anne-Claire Cornet

Editions Luce Wilquin

Papa avait attiré Marie sur ses genoux, attendu que le petit frère se soit installé dans le divan, à côté de maman, puis il avait commencé à parler.

   - Maman et moi, on ne s’entend plus assez pour vivre ensemble. Je vais partir habiter ailleurs. Vous viendrez chez moi aussi.

   Le petit frère regarda sa mère, haussa les épaules et tapota de l’index sur la tempe : c’était une farce, papa disait n’importe quoi. Il était comique. Papa répéta doucement : non, c’est sérieux, je vais partir.

   Il n’y eut plus de bruit dans la pièce, que le chat qui s’amusait avec une bille. Et puis, d’un coup, Marie se dressa des genoux de son père.

   - Lâche-moi, mais lâche-moi, hurla-t-elle.

   Et elle lui boxait les bras, lui lançait des coups de talons dans les tibias. Mais papa l’avait ceinturée et la retenait.

   - Reste, Marie, chuchotait-il à son oreille, reste.

   Mais Marie ne voulait plus rien entendre. Marie ne pouvait plus rien entendre : tous ces cris, non, non !, qui la faisaient s’étrangler, dégouliner de morve et de sueur.

   - Ne t’en va pas toute seule dans un coin, continuait papa sans desserrer son étreinte, pas maintenant, surtout pas maintenant. Reste dans mes bras.

   Marie avait une force incroyable et lui faisait vraiment mal. Mais il sentit son corps lâcher peu à peu, sa résistance se diluer dans les larmes. Le petit frère avait cessé de sourire. Il regardait Marie sans comprendre. Pourquoi, disaient ses yeux, pourquoi elle crie comme ça ? Pourquoi elle pleure ? Marie la grande sœur, qui le fait tellement enrager : bébé, chouchou-à-sa-maman… et ne répondait pas quand il lui posait des questions.

   - Elle n’avait qu’à pas se moquer de moi, criait-il lorsque papa le punissait d’avoir assommé, mordu, griffé Marie.

   Et papa expliquait à Marie : tu le rends dingue, ton frère, à force de lui montrer qu’il est zéro pour toi. La seule chose qu’il peut faire alors, c’est te frapper. Tu le provoques, Marie. Et pourtant, il t’adore. Tu parles ! avait hurlé Marie. Mais si, avait dit papa en riant, mais tu ne le sais pas.

   Mais là, maintenant, dans les bras de papa, c’était Marie qui pleurait, elle que papa berçait, sur ses joues qu’il passait une main calme, dans son oreille qu’il réchauffait des petits mots doux.

   Le petit frère jeta un coup d’œil à sa mère qui n’avait ni bougé, ni parlé.

   - C’est vrai ce que papa dit ?

   - Oui.

   Alors, le petit frère, tout petit dans l’immensité du divan bleu, ramena ses jambes sous lui et dit sans plus regarder personne :

   - Bon, c’est quand que tu t’en vas, alors ?

   Et papa avait baissé la tête dans la nuque de Marie : il y avait dire, et puis, il y avait faire.

Anne-Claire Cornet



                                                  
                         

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