Aimer Marie (p.78 et 98-100)

extrait du roman d' Anne-Claire Cornet

Editions Luce Wilquin

Marie fermait toujours les yeux avant d'ouvrir un livre de la Grande Maison. Elle le rapprochait de son nez et passait lentement un pouce sur l'épaisseur de la tranche, feuille par feuille : libérer le contenu d'odeurs, chaque mot la sienne, et s'enivrer du vieux papier Vélin Pur Fil. Marie ne savait pas qu'il y avait du fil dans les livres mais imaginait maintenant que celui qui les écrivait devait enfiler les mots bien soigneusement, sans être distrait, sous peine de devoir tout recommencer. Couper le fil pour enlever ou déplacer un mot ferait glisser tous les autres… Peut-être fallait-il laisser reposer un peu les livres après qu'ils aient été écrits, jusqu'à ce que le fil des mots disparaisse et que les mots aient l'air de tenir tout seuls… Et que l'odeur vienne.


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(p.98-100)

Les panneaux de l'exposition dessinent un labyrinthe ajouré. Marie a fini par repérer le manège de l'homme au pantalon vert : ses pirouettes de dernière minute, son pas soudain plus rapide ou plus lent l'ont définitivement distraite des tableaux. Devant elle, les rectangles, les lignes, les jaunes, rouges et bleus de Mondrian, qu'elle n'aime décidément pas.
La première fois, elle avait douze ans tout juste, et ces mêmes tableaux l'avaient mise en fureur.
- Ce n'est pas juste de mettre des choses pareilles dans un musée, avait-elle grogné.
Son père avait ri, l'avait entraînée plus loin.
- Regarde, Marie, ça raconte une histoire… Cette tache de couleur-ci, par exemple : à partir d'elle, tu peux descendre de ce côté-ci, ou remonter par là… Tu n'as qu'à suivre, te laisser emmener, sans rien faire, sans t'en faire…



Marie l'écoutait sans bouger. Dans la manche de son pull blanc, le petit doigt de son père, glissé tout au long de son fin poignet. Comme cela, il lui donnait vraiment la main.
Marie caresse la trace du petit doigt de son père sur son poignet : comme cet endroit est resté tendre !
- Vous avez l'air bien rêveuse !… Vous aimez ce tableau-ci plus particulièrement ?…
Marie tourne la tête.
- Non, répond-elle en regardant l'homme au pantalon vert droit dans les yeux.
- Oh ! Welch'ein Licht ! fait l'homme en se cachant les yeux derrière son poignet.
- Ce n'est pas de vous, dit Marie en souriant : Vercors.
Et elle lui tourne le dos.
- Excusez-moi, fait l'homme, et il recule d'un pas.


Une dame était arrivée. Elle riait fort. Elle avait beaucoup de rouge aux lèvres. Papa avait lâché la main de Marie pour aller l'embrasser.
- Jean, pas devant ta fille, avait-elle murmuré.
Papa avait ri, passé une main autour des épaules de Maire.
- Marie et moi, on ne se cache rien, n'est-ce pas Marie ?
Marie avait fait oui, gravement en tenant la dame de ses yeux.
- Bonjour Marie, je m'appelle Françoise.
- Bonjour, Madame.
- Tu peux m'appeler Françoise !
- Oui, tu peux appeler Françoise Françoise !
Marie avait repris la main de son père.
- Tu continues à m'expliquer ?
- Oh, fit la dame en faisait semblant, excusez-moi de vous avoir interrompus.
Et elle lança un clin d'œil à papa. Marie pinça les lèvres.
- Je n'aime pas quand on se moque…


- Ça me ferait plaisir de vous offrir un café.
Marie lève la tête : l'homme au pantalon vert, encore.
- Et votre femme ?
- Pardon ?
Il se met à rire.
- Je ne suis pas marié.

Papa lui avait caressé les cheveux, puis lui avait dit :
- On reviendra plus tard, ma chérie, je t'expliquerai encore une autre fois.
Marie s'était mordu la lèvre.
- C'est ce que tu dis !
- Marie, je t'ai dit qu'on reviendrait, on le fera.
- Pour les tableaux ou pour elle ?
La dame Françoise avait éclaté de rire, et papa, et Marie aussi, au bout du compte.


Marie sourit à l'homme au pantalon vert.
- Et bien oui, allons-y pour un café, c'est une bonne idée !
- Mon nom est Gilles.

Anne-Claire Cornet



                                                  
                         

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