Aimer Marie (p.47-49)

extrait du roman d' Anne-Claire Cornet

 C'était le souper. Autour de la table rectangulaire que papa avait fabriquée, il y avait le silence. On se passait les plats dans le silence. Le bruit des couverts et des verres, et des dents et des pieds sous la table, l'application à manger, à rassembler la nourriture au centre de l'assiette, à replier sa serviette, à boire encore un petit coup, sans soif, jusqu'au moment où tout le monde avait fini et se levait, vidait les lieux au plus vite, encore un repas de gagné sur l'orage qui n'avait plus jamais éclaté depuis la Grande Dispute au travers de la porte de la chambre. Marie voudrait pouvoir encore faire le clown à table, comme quand elle était petite et que papa et maman riaient de ses bêtises. Faire le clown pour faire exploser le béton, l'émietter et sortir tout le monde de la prison de silence. Maman se levait de table, allait chercher les plats, servait sans dire un mot, s'asseyait, se relevait, affairée alors qu'il n'y avait rien à faire ; et papa la laissait faire en silence, soucieux seulement de ne pas secouer la coupe pleine.
Au début, Marie disait des choses, elle parlait. Maman n'écoutait plus, comme si elle et les autres n'étaient pas là. Elle faisait des oui, des non, en fonction de l'intonation des voix. Papa marchait sur des œufs, depuis la Grande Dispute, répondait d'une voix très douce, presque gruyère, avec des trous dans lesquels filait la substance. Ses mots n'avaient plus de chair, c'étaient des pelures de fruits desséchés. Ce n'était pas gai, pas gai du tout. Papa et maman ne s'aimaient plus, mais Marie était encore si petite. Comment faire quoi quand on est si petit et que leur froid a commencé à geler vos contours ?
Marie était devenue une petite fille gelée. Elle ne savait plus dire ni merci, ni bonjour. Elle jouait celle qui disait merci et bonjour, mais maman lui avait dit que cela sonnait faux, alors Marie se taisait. Elle espérait ne plus rien recevoir, ne plus rencontrer personne pour ne plus devoir dire des choses qu'elle n'arrivait plus à dire sans que cela sonne faux. Elle était une petite fille toute seule. Parfois, papa le voyait, et il lui faisait un petit sourire, ça va aller, Marie, tu vas voir, c'est un mauvais moment à passer. Parfois maman aussi le voyait et demandait : tu veux qu'on aille se promener ? Tu veux que je joue à quelque chose avec toi ? Marie, elle voulait bien. Enfin, ça lui était égal, c'était comme eux voulaient… En fait, elle s'en fichait un peu. Un peu beaucoup. Complètement. Elle voyait bien que ça les énervait, mais c'était vrai qu'elle s'en fichait. D'ailleurs, ses épaules faisaient le mouvement toutes seules. Elle ne voyait que des choses cassées autour d'elle, maman était partie, puis revenue, puis repartie. Maire s'était fait une cabane de carton dans sa chambre, une carapace de tortue, pour ne plus l'entendre revenir, comme ça, elle ne saurait plus qu'elle était partie encore une fois. Elle croirait qu'elle était partie depuis longtemps et pour toujours, et elle ne devait plus recommencer à être triste. Quand on est triste, c'est triste, mais quand on croit que le malheur est fini et que le malheur revient, alors c'est impossible d'être triste. On peut dire : je suis triste. Ça se dessine, ça à un contour, comme un portrait dans un cadre, ou un chat dans un sac. Ça se dessine, ça a un contour, il y a la mer qui déborde, et rien pour l'arrêter. Et Marie alors était une petite fille noyée. Il y avait des gens qui, parfois apercevaient le blanc de sa petite culotte au fond de l'eau et qui tendaient les mains pour l'attraper par le fond de sa petite culotte. Mais elle était tellement lourde qu'il fallait qu'ils la lâchent pour ne pas glisser dans l'eau avec elle. Alors, elle restait dans l'eau toute seule. Maman, quand elle était là, lui disait parfois qu'elle lui gâchait la journée à promener son spleen. Qu'elle n'avait qu'à se remuer un peu, y mettre un peu du sien. Mais Marie était cassée là-dedans. Elle était comme le pied des verres à vin du beau service. Maman avait pris un couteau et avait donné un petit coup, comme font les gens dans les films pour réclamer le silence. Et elle avait cassé le pied en verre.

Anne-Claire Cornet



                                                  
                         

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