Aimer Marie (p.25-28)

extrait du roman d' Anne-Claire Cornet

Editions Luce Wilquin

 
L’oncle Pierre avait le vertige, Marie ne l’avait pas : c’est là que commençait le travail d’équipe.
Ses cheveux avaient poussé : ils lui balayaient la taille maintenant. Elle les dénouait en arrivant à la Grande Maison. La longue tresse, la queue de cheval, c’était pour l’école, mais la robe de cheveux, leur caresse dans le vent, l’auréole qu’ils lui faisaient dans le soleil, c’était pour la Grande Maison. Et pour l’oncle Pierre.
Marie s’était glissée dans la vieille salopette bleue, bien trop large pour elle et qui blousait au-dessus des bottes, trop grandes elles aussi et que l’oncle Pierre avait bourrées de paille pour quelles ne lui glissent pas hors des pieds. Le déguisement lui donnait un air de contremaître et Marie s’en allait, très droite, emmenant Pierre, l’oncle Pierre, qui portait le grand panier d’osier qu’ils rempliraient de pommes et un seau en fer blanc que Marie accrocherait tout en haut de l’échelle : l’oncle Pierre avait le vertige, donc c’était Marie qui montait.
Ils marchèrent vers leur bout de verger, à grandes enjambées d’homme, Marie y tenait. Elle marchait vers son travail d’homme, très contente d’échapper à la cuisine et aux femmes, et fière, très fière. Ils décidèrent ensemble du meilleur endroit où poser l’échelle, puis l’oncle Pierre s’y appuya plusieurs fois de tout son poids. Quelques branches cédèrent, une ou deux pommes roulèrent sur le sol tandis que l’échelle s’enfonçait un peu plus dans l’arbre. Marie suivait la manœuvre, les yeux fixés sur le sommet de l’échelle, mais concentrée toute sur Pierre, l’oncle Pierre.
- Oncle Pierre ?
- Mmh …
Il ne la regardait pas.
- Je peux t’appeler Pierre ? « Oncle Pierre », c’est un peu bébé maintenant, non ?
- D’accord, bonne idée… Voilà, je crois que ça ira comme cela. Ça tient.
L’échelle de Madame était avancée, si Madame voulait bien se donner la peine. Marie inclina la tête : Madame voulait bien.
- Tu la tiendras bien ?
- Bien sûr, monte, n’aie pas peur. Ne t’occupe que des pommes. Je suis en bas, je ne bouge pas, je te regarde.
- Tu mettras ton pied sur le premier échelon ?
- C’est prévu. Va, Marie, je suis là.
Marie prit le seau, vérifia que le crochet s’y trouvait bien, passa devant son oncle qui tenait l’échelle d’une main, puis des deux. Marie fit mine d’hésiter ou de réfléchir encore… Prolonger ce moment entre ses bras. Elle inspira lentement, goûta chaque goutte du miel qui se répandait dans ses veines, tourna la tête, son visage très proche de celui de son oncle Pierre et murmura : j’y vais. Il sourit, reçut ses longs cheveux sur les joues quand elle se retourna et commença à monter. Marie n’avait pas peur : c’était toute la force du miel dans ses veines, du soleil sur ses cheveux blonds et aussi le vertige de l’oncle Pierre, l’idée qu’elle le sauvait en montant à sa place. Et puis, il tenait l’échelle, comment aurait-elle eu peur ?
Sous son poids, l’échelle s’écrasa un peu plus loin dans les branches, mais Marie savait éviter les mouvements brusques. Elle avait commencé à cueillir les pommes qu’elle déposait dans le seau en fer blanc, suspendu au dernier échelon. Des pommes belles-fleurs : une joue rouge flamboyant, l’autre vert cru. Des pommes que les petits cousins et les femmes arrangeraient dans des caisses tout à l’heure, et que des gens de passage, certains des fidèles, viendraient acheter, attirés par les panneaux colorés posés de dix en dix mètres le long de la Grand’Route. Ce qui ne serait pas vendu tournerait en tartes ou en compote après que chacun eut rempli le coffre de sa voiture à la mesure de ce que les caves des villes pouvaient contenir. Le reste irait aux cochons du voisin.
Le seau de Marie débordait vite. Au quatrième aller-retour jusqu’au panier d’osier, elle dit :
- Oncle Pierre ? Je veux dire, Pierre ?
- Marie ?
- Si je te lançais les pommes plutôt ?
- On peut essayer. Mais je devrai lâcher l’échelle.
Marie visa les mains en coupe de Pierre et y lança une pomme en douceur. Il l’attrapa, la posa dans l’immense corbeille en osier qu’ils porteraient à deux quand elle serait pleine.
- Marie, ça va ?
Maire jeta un coup d’œil en direction de la voix. Son père passait avec Fabienne sous son pommier.
- Oui, très bien.
Et elle sourit à l’oncle Pierre.
- Ne te penche pas trop, Marie. Déplaçons plutôt l’échelle.
- Non, ça va encore. Si tu me tiens bien, je peux continuer.
Marie se penchait un peu trop. Elle le savait. Mais elle voulait sentir que l’oncle Pierre la retiendrait de tomber, aussi loin qu’elle se penche. Elle sentait son regard sur ses cheveux si blonds dans le soleil, et elle eut ce geste qu’ont toutes les filles aux longs cheveux blonds, ce petit non de la tête pour détacher la masse soyeuse de ses épaules, lui redonner du fluide, du libre tout au long de son dos.
Pierre, l’oncle Pierre suivait tout cela. Elle le savait.
- Pierre ?
- Oui ?
- De toute la famille, tu es celui que j’aime… disons que j’aime le plus.
- Bien !… Ça me fait plaisir.
Il rit en secouant la tête, puis :
- Tu vois encore des pommes à ta portée ?
- Non.
Marie redescendit, en comptant les échelons pour oublier l’échelle qui ployait sous le déplacement de son poids. Mais plus elle descendait, plus elle devenait légère. Elle sentit la chaleur du demi-cercle des bras de Pierre sur ses mollets, puis son dos, sa nuque. Quand elle posa les pieds au sol, elle ferma les yeux.
- Pierre, s’il te plaît, chuchota-t-elle sans se retourner. Laisse tes bras autour de moi encore une toute petite minute, tu veux bien ?
Pierre obéit, murmura :
- Tu es une drôle de petite bonne femme, Marie.
Marie se retourna.
- Tu te rappelles ce que je t’ai demandé un jour ? J’étais encore petite.
- Un matin de champignons ? Oui, je m’en souviens très bien.
- C’est toujours vrai ?
- C’est toujours vrai.
 
 

Anne-Claire Cornet



                                                  
                         

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