Loncle Pierre avait le vertige, Marie ne lavait pas : cest là que
commençait le travail déquipe.
Ses cheveux avaient poussé : ils lui balayaient la taille maintenant. Elle les
dénouait en arrivant à la Grande Maison. La longue tresse, la queue de cheval,
cétait pour lécole, mais la robe de cheveux, leur caresse dans le vent,
lauréole quils lui faisaient dans le soleil, cétait pour la Grande
Maison. Et pour loncle Pierre.
Marie sétait glissée dans la vieille salopette bleue, bien trop large pour elle et
qui blousait au-dessus des bottes, trop grandes elles aussi et que loncle Pierre
avait bourrées de paille pour quelles ne lui glissent pas hors des pieds. Le déguisement
lui donnait un air de contremaître et Marie sen allait, très droite, emmenant
Pierre, loncle Pierre, qui portait le grand panier dosier quils
rempliraient de pommes et un seau en fer blanc que Marie accrocherait tout en haut de
léchelle : loncle Pierre avait le vertige, donc cétait Marie qui
montait.
Ils marchèrent vers leur bout de verger, à grandes enjambées dhomme, Marie y
tenait. Elle marchait vers son travail dhomme, très contente déchapper à la
cuisine et aux femmes, et fière, très fière. Ils décidèrent ensemble du meilleur
endroit où poser léchelle, puis loncle Pierre sy appuya plusieurs fois
de tout son poids. Quelques branches cédèrent, une ou deux pommes roulèrent sur le sol
tandis que léchelle senfonçait un peu plus dans larbre. Marie suivait
la manuvre, les yeux fixés sur le sommet de léchelle, mais concentrée toute
sur Pierre, loncle Pierre.
- Oncle Pierre ?
- Mmh
Il ne la regardait pas.
- Je peux tappeler Pierre ? « Oncle Pierre », cest un peu
bébé maintenant, non ?
- Daccord, bonne idée
Voilà, je crois que ça ira comme cela. Ça tient.
Léchelle de Madame était avancée, si Madame voulait bien se donner la peine.
Marie inclina la tête : Madame voulait bien.
- Tu la tiendras bien ?
- Bien sûr, monte, naie pas peur. Ne toccupe que des pommes. Je suis en bas,
je ne bouge pas, je te regarde.
- Tu mettras ton pied sur le premier échelon ?
- Cest prévu. Va, Marie, je suis là.
Marie prit le seau, vérifia que le crochet sy trouvait bien, passa devant son oncle
qui tenait léchelle dune main, puis des deux. Marie fit mine dhésiter
ou de réfléchir encore
Prolonger ce moment entre ses bras. Elle inspira lentement,
goûta chaque goutte du miel qui se répandait dans ses veines, tourna la tête, son
visage très proche de celui de son oncle Pierre et murmura : jy vais. Il
sourit, reçut ses longs cheveux sur les joues quand elle se retourna et commença à
monter. Marie navait pas peur : cétait toute la force du miel dans ses
veines, du soleil sur ses cheveux blonds et aussi le vertige de loncle Pierre,
lidée quelle le sauvait en montant à sa place. Et puis, il tenait
léchelle, comment aurait-elle eu peur ?
Sous son poids, léchelle sécrasa un peu plus loin dans les branches, mais
Marie savait éviter les mouvements brusques. Elle avait commencé à cueillir les pommes
quelle déposait dans le seau en fer blanc, suspendu au dernier échelon. Des pommes
belles-fleurs : une joue rouge flamboyant, lautre vert cru. Des pommes que les
petits cousins et les femmes arrangeraient dans des caisses tout à lheure, et que
des gens de passage, certains des fidèles, viendraient acheter, attirés par les panneaux
colorés posés de dix en dix mètres le long de la GrandRoute. Ce qui ne serait pas
vendu tournerait en tartes ou en compote après que chacun eut rempli le coffre de sa
voiture à la mesure de ce que les caves des villes pouvaient contenir. Le reste irait aux
cochons du voisin.
Le seau de Marie débordait vite. Au quatrième aller-retour jusquau panier
dosier, elle dit :
- Oncle Pierre ? Je veux dire, Pierre ?
- Marie ?
- Si je te lançais les pommes plutôt ?
- On peut essayer. Mais je devrai lâcher léchelle.
Marie visa les mains en coupe de Pierre et y lança une pomme en douceur. Il
lattrapa, la posa dans limmense corbeille en osier quils porteraient à
deux quand elle serait pleine.
- Marie, ça va ?
Maire jeta un coup dil en direction de la voix. Son père passait avec
Fabienne sous son pommier.
- Oui, très bien.
Et elle sourit à loncle Pierre.
- Ne te penche pas trop, Marie. Déplaçons plutôt léchelle.
- Non, ça va encore. Si tu me tiens bien, je peux continuer.
Marie se penchait un peu trop. Elle le savait. Mais elle voulait sentir que loncle
Pierre la retiendrait de tomber, aussi loin quelle se penche. Elle sentait son
regard sur ses cheveux si blonds dans le soleil, et elle eut ce geste quont toutes
les filles aux longs cheveux blonds, ce petit non de la tête pour détacher la masse
soyeuse de ses épaules, lui redonner du fluide, du libre tout au long de son dos.
Pierre, loncle Pierre suivait tout cela. Elle le savait.
- Pierre ?
- Oui ?
- De toute la famille, tu es celui que jaime
disons que jaime le plus.
- Bien !
Ça me fait plaisir.
Il rit en secouant la tête, puis :
- Tu vois encore des pommes à ta portée ?
- Non.
Marie redescendit, en comptant les échelons pour oublier léchelle qui ployait sous
le déplacement de son poids. Mais plus elle descendait, plus elle devenait légère. Elle
sentit la chaleur du demi-cercle des bras de Pierre sur ses mollets, puis son dos, sa
nuque. Quand elle posa les pieds au sol, elle ferma les yeux.
- Pierre, sil te plaît, chuchota-t-elle sans se retourner. Laisse tes bras autour
de moi encore une toute petite minute, tu veux bien ?
Pierre obéit, murmura :
- Tu es une drôle de petite bonne femme, Marie.
Marie se retourna.
- Tu te rappelles ce que je tai demandé un jour ? Jétais encore petite.
- Un matin de champignons ? Oui, je men souviens très bien.
- Cest toujours vrai ?
- Cest toujours vrai.
|