Une photographie de Mari Mahr

La vigie

de Charles Colonna-Césari

Sélection de décembre 2004

Dans le métal encore chaud du soleil, des souvenirs de vieil aérolithe, d’étranges lymphes originelles, des paupières de vents sales, des désirs défroissés.

Les confins de mes nuits lèvent des âmes d’ombre, les appâts du réel, de nos sens en pâture, ce plaisir endogène à sa mort décharnée, ce grand corps décrié de mortelle substance.

J’attends la vie sans impatience, j’en ramasse les bribes, les poches de hasard, l’ivraie, la soif et l’ordalie.

Je perds la connaissance, le monde en majesté des marches d’un calvaire, l’aspect de cire du temps seul retrouvé, bâillon de chair, de lame et de tisons, de ma mémoire de lise et ses charrois boueux, dans des suaires d’eau de lune et le sang d’orient.

Et ton visage bleu qui se ferme au clinquant cherche sans fin d’obscures pariétaires sous l’herbacée senteur des défuntes amours, d’autres semblants d’idoles étendues sur la rive jusqu’aux pierres levées des landes millénaires, à la lointaine veille des chlamydes bleutées.

Je viens des bouches argentifères d’un horizon muet, de ces roches insatiables du vent, des terres de l’araucan, du son des conques et d’un lointain mural ; je viens d’étranges certitudes, de leur mine enfouie, de ce don naturel, de l’infini latent des lentes cordillères.

Je viens de l’autre mort qui s’étire lentement, du grand poumon des terres qu’empile le soleil, sur la cale des soirs le cageot des couleurs, les grands oiseaux d’attelles, les chiens d’ombres brûlées, les morsures d’une mauve douleur, les entrailles du fruit, de leur jus de papaye, de ces larges chapeaux d’ocelles et de pépites.

Je viens d’un peuple qui défile, de l’arche de mes ponts à des jardins déserts, de l’asphalte au sang noir au cadavre des rues.

Je viens des chrysalides à ton heure endormie, de ton havre secret de douves corallines, de l’ondoiement des eaux qui démêlent les cris, les pleins et déliés dans la traîne du jour.

Et ne reste plus rien que le rire souillé, la plainte et le débris de la parole aimée, tout mon cœur déchaussé qui se traîne et se prend sur le vif et ne voit plus la piste et ne va pas plus loin sur le fil équilibre.

Le temps qui se faufile jette un filet troué, un chapiteau d’étoiles, des cimiers de fougères aux astres sans sommeil, un temps d’horloge basse, de pages violines, de mélodie de cuivre au sucre des parfums, d’une encre et de la cire au jardin seul enclos, des frondes et de l’entaille où verdoie le soleil.

Voici venir le temps qui ne délaisse rien, le temps des volets clos près d’un fleuve endormi, de la rive au lent cours le précieux métal, de ton corps qui s’enfuit le fortin péristyle, de la courbe du dos à la ligne des sens, le geste d’une main déliée du sommeil sous ce plaisir se pâme à d’autres rais danseurs, du sol tiède à cet isthme argenté du soleil.

Voici venir le temps baladin des césures ; je peins, je vogue en sa fêlure, au grand largue du chant de l’ire entr’aperçue, de l’étrange hyménée des vergues du langage, aux monstres désirables d’harmonies lingères, du lent repli sur soi des châles d’un drap frais, dans le cercle d’opale aux lumineux danseurs.

Et cet air vague à l’âme, voici venir le temps qui s’arrête à demeure, loin des patiences à tordre l’ombre, des grandes harpes au bleu d’élytre, des palmes aux mains de figue, d’un solitaire suave tout le pourpre désir

Le soleil prend du gîte au centre de carène, horizon rouge lise d’un dévers de ma nuit, d’un papier de lunules à l’encre indélébile où murènes et gorgones s’enlacent, près du disque endormi le sérail.

De cet instant de terre et d’alun vespéral, ton cœur infranchissable, et du rivage sang l’écueil. Près de ma source noire un débris du soleil, de notre temps passé la poussière et la boue, la courbe et la pâleur de terre à la dérive.

Sur mon volcan d’ivoire de perle et de pastel, dans mon rêve tropique où ne s’éteint jamais

la lampe du sommeil sur l’orient perdu, du bleu de Samarkand aux minarets de psaumes, l’étrange suspension des sables de l’hégire.

Du jour où je viendrai dans les parloirs de l’ombre délier la mémoire des cages de ma nuit, je donnerai des ailes aux comètes sans nombre, de ton éternité je serai la vigie.