Une photographie de Fabéris

Pablo

de Charles Colonna-Césari

Sélection de novembre 2003

Mon front s’essuie sur le métal encore chaud du soleil
Et j’ai des souvenirs de vieil aérolithe

Nos différends nos désirs défroissés
D’étranges lymphes originelles

Quand l’ombre triangule
Un vent sale aux confins de ma nuit

Les appâts du réel de nos sens en pâture
Le plaisir endogène
La douleur à sa mort décharnée

Ce grand corps décrié de mortelle substance

Pas même en apparence tirée à quatre épingles
Devant sa fronde immobile et tendue

J’attends la vie sans impatience
J’en ramasse les bribes les poches de hasard

L’espalier de nuages ouvre la connaissance
D’une marche aux flambeaux les derniers voyageurs

La parousie naissante
Cette orbe quaternaire et ses hordes dressées sur nos lentes détresses

Sur la douleur de chair de lame et de tisons
L'aspect de cire
D'un monde en majesté

Ce champ d’ivraie de soif et d’ordalie
Près d’un calvaire de cordes et de chaînes pendantes

Des charretées de boue
Les fourches de nos larmes
Les suaires d’eau de lune dans le sang d’orient

Et ton visage bleu qui se ferme au clinquant
Cherche sans fin d’obscures pariétaires
Sous l’herbacée senteur des défuntes amours

J’attends que d’autres bourreaux viennent
D’autres semblants d’idoles étendues sur les rives
Jusqu’aux pierres levées des landes millénaires
Et la lointaine veille des chlamydes bleutées

Pablo

Je viens des bouches argentifères d’un horizon muet
De ces roches insatiables du vent
Des terres de l’araucan
Du son des conques et d’un lointain mural
Je viens d’étranges certitudes
De leur mine enfouie
De ce don naturel ta présence finie

Je viens de l’autre mort qui s’étire lentement
D’un grand poumon des terres qu’empile le soleil
Sur les cales des soirs les cageots de couleurs
Les grands oiseaux d’attelles
Les chiens d’ombres brûlées

Je viens de la morsure d’une mauve douleur
Des entrailles des fruits
De leur jus de papaye
Sous les larges chapeaux d’ocelles et de pépites
De l’asphalte au sang noir
Du cadavre des rues
Des arches de mes ponts
De mes vergers de rouille
De ces jardins d’abside aux vitraux de lucioles

Je viens des chrysalides à ton heure endormie
De ton havre secret de douves corallines
De l’ondoiement des eaux qui démêlent les cris
Les pleins et déliés dans la traîne du jour

Et ne reste plus rien que mon cirque

Pablo

Que le rire souillé
La plainte et le débris de la parole aimée
Tout mon cœur déchaussé qui se traîne et se prend sur le vif et ne voit plus la piste et ne va pas plus loin sur le fil équilibre

Un temps qui se faufile a tendu ses filets de draps d’or de trompettes d’étoiles un ciel de chapiteau troué des cimiers de fougères l’étincelle de silence le nez rouge des fruits des astres sans sommeil

Un temps d’horloge basse de pages violines
De mélodie de cuivre au sucre des parfums
De l’encre et de la cire du jardin seul enclos
Des frondes et de l’entaille où verdoie le soleil

Voici venir le temps qui ne délaisse rien
Le temps des volets clos près du fleuve endormi
De la rive au lent cours le précieux métal

De ton corps qui s’enfuit le fortin péristyle
Sur la courbe des sens et la ligne du dos
Le geste de tes mains emmêlées du soleil
Sous ce plaisir se pâme à d’autres rais danseurs
Le sol tiède et cet isthme argenté du sommeil

Voici le temps qui s’arrête à mesure
Du dédale de mon cri d’asphalte et de césure

Je peins je vogue en sa fêlure
Au grand largue du chant de l’ire entr’aperçue
De l’étrange hyménée des vergues du langage
Aux monstres désirables d’harmonies lingères
Du lent repli sur soi des châles de draps frais
Dans le cercle d’opale aux lumineux danseurs

Voici le temps qui s’arrête à demeure

Las du domaine altier des songes
De cet air vague à l’âme
Et des patiences à tordre l’ombre

Les grandes harpes au bleu d’élytre
Les palmes aux mains de figue
Et du pourpre désir au suave solitaire

Le soleil prend du gîte au centre de carène
Horizon rouge lise d’un dévers de ma nuit
D’un papier de lunules à l’encre indélébile

Des murènes et gorgones enlacées
Près du disque endormi le sérail

De cet instant de terre et d'alun vespéral

Ton cœur infranchissable

Et du rivage sang l'écueil

Près de ma source noire un débris du soleil
La courbe et la pâleur d’une île à la dérive
Sur mon volcan d’ivoire de perle et de pastel
Dans mon rêve tropique où ne s’éteint jamais
La lampe du sommeil sur l’orient perdu
Du bleu de Samarkand aux minarets de psaumes
L’étrange suspension des sables de l’hégire