Une photographie de Yann Beauson

Poème d'oubli

de Charles Colonna-Césari

Séance de rattrapage de juin 2006

 

Je ne me souviens pas de rien ou presque

De peut-être demain ce qui ne change rien

Demain pareil au même temps

Qui défile à l’envers de nos mémoires sans tain

Au lent métal des jours des poignées de laiton d’une barque sans rame

Dans la bulle des feuilles des toiles de nos mains d’ombre

Des profondeurs d’un lit du fleuve au dos d’argile

Ciselant la vallée de tuyères d’argent

Les hublots d’un soleil et ses larmes brûlées

Son miel au goût de corne et de flammes zinguées

Juste avant que le corps d’anonyme liqueur

Coule un espace clos d’abolie certitude

Sur nos cendres jetées à la nuit tout entière

Un trop de jour qui baisse à nos portes de fer

J’irai m’éteindre aux bronzes du sommeil

Sur l’ancienne alliance aux tombeaux d’azur noir

Près de la terre ambrée de nocturnes saignées

Le salpêtre brûlant de nos ronces obscures

Les tardives flambées du pur et de l’impur

Des marbres de la nuit la glaciales pesée

Les griffes d’un désir hors d’atteintes rentrées

Cet espace mourant des dessous d’outre terre

Dédoublant la voilure des yoles des regrets

Sur le liège d’un temps d’indolore quiétude

Poème d’oubli d’eau vive et de la chaux

De saison grise mine d’ornières sous le chaume

Au cœur même des lauses et ses ruchers tranquilles

Détrempés d’aube fine d’albâtre et de résine aux statues de mon miel

D’un val aux doigts de feuilles au temple des campagnes

Des sèves sèches sous la terre des pépites nacrées d’horizontale amphore

Du village sans lieu la distance abolie

Tout est pris d’un sursaut dans l’eau morte des mots

Dans l’alcool de ces fruits

Devant l’âtre semé des parfums vieillis

Les perles d’ambre d’un vent gris

Les cuivres qui s’enflamment aux songes de la veille

Des visages d’étain disparus en sourdine

Derrière la haie sentant la fleur

Passaient encore des gens d’été

Des enfants sourds chargés de leurres

Les œufs les pailles d’un clocher

Il me reste les cris le chemin déserté

Sous la tôle des pluies des marées de morte eau

Cet outil dans la rouille au jardin détrempé

Des tailles d’un rosier le liseron d’arceau

Où vont tristes manteaux de mes dedans qui flânent

Tous ces preneurs de temps qui crèvent dans mon âme

Dans la peau et les os de mon âme sans yeux

Des royaumes d’un trou d’indésirable taupe

J’ai brûlé tout mon bois des flammes de gésine

Et j’en ai bu le sang de sève ou de résine

Recherché dans la cendre un mémoire latent

Des membranes d’un feu d’hémophiles sarments

Sans nulle aube d’un doute au ciel qui ne s’éteigne

Et déterre l’ennui de ceux qui s’en reviennent

Allons

Des eaux lustrales aux cernes des chemins

Sonder la terre astrale de mémoire et d’instinct

Du front des mers acides aux gerbes de silènes

D’une vaine Atlantide allons trouver la veine

Il y a cet étai dans l’instant qui s’installe

Et ne soutiendra rien du temps qui le prolonge

Les phasmes de nos vents de rouvres solitaires

Dans la nuit s’acheminent en pourpre luminance

Des essaims du sommeil aux louves de mon cœur

J’aime un temps délaissé de moniages tranquilles

Aux mimes d’un parloir de mes mots de sarments

De vignes sous la lune un raisin de sel noir

Dans la terre en sourdine au bronze des clochers

Des traces et de la boue

Des mémoires en chemin qui m’enlisent d’un rien

Ne parler que d’un seul à vos regards de lances

De la morne coulée

Du don de délivrance d’un monde souterrain

D’un dedans de mes veines à cent lieues d’être à même

D’emporter le linceul de mes essaims perdus

Des ruchées du sommeil aux rivières d’argent

D’un astre sans réveil aux larmes de mon ciel

De la tristesse allée d’aussi loin qu’elle chemine

Des gestes qui s’emmêlent au delta de tes yeux

De l’or de tes cheveux dans les ruches du temps

Ne reste qu’en passant les allées en sourdine

Et les chemins de vent d’une voix qui s’obstine

A n’être que du vent

Ne reste que la toile ouverte à contre ciel

Entre deux tournoiements d’abysses langagières

Les essaims noirs du gui des oiseaux du soleil

Où se perdent les vœux d’un trop plein de lumières

Des coupes d’ambroisie pétales d’eaux dormantes

Sur le cuivre des pis des dômes de torchères

Le sang d’encre les plaies de nos mains violines

L’allaitement des nuits de ce tiède univers

J’irai l’amble au lent cours de mes arçons bleutés

Sous la nacre des nuits des arches de mon cœur

Traînaillant tout le plaid la corde et les filets des oiseaux de l’aubier

Dans la paille d’étoile des grandes oseraies

Mes pâtres de gerbiers délivrés d’être seuls à la terre dédiés

Des traces de cet envers de la pierraille des terres de lune

Qu’agrège et calque un sel aux trames incertaines

La fable délaissée dans la cage effleurée d’un parfum de tonnelles

Les orbes sensuels prisonniers de la rouille

Du gel de la lumière saupoudrée sur le jour

Qui ferme les flacons de l’impure clarté

Répandant tout le lait des senteurs décharnées

Sur cette chaleur grasse des coulées d’herbe rase

Ces levant promontoires noircissant du soleil

Notre momie de feu de rose fée charnelle en naïades poisseuses

Alanguies d’être nées dans la nuit d’être nues

Sensibles à ces regards des caresses d’un poulpe

Se perdent en vestales en lieux d’indifférence

En saveurs de l’amer où se tordent sans vie

Les moues de l’apparence au cœur de ce qui fut

La douleur ignorée tout près de notre espace

Au cœur même d’un temps qui se donne à l’insigne

A la moindre faveur d’être né pour lui-même

De chanter sur l’épée tout le sang de ses larmes

Du limon des charniers les lyres pétrifiées

Les vieilleries impures et les sources taries

Les coraux des fontaines épuisées de rejets

Du soufre d’un vieil orme enlacé dans l’eau verte

Et les fleuves d’ennui les dimanches à fleur d’eau

Dans la ville en sommeil à pleins bras sur la nuit

Le branchage des pluies des cerisaies jaunies

Les essaims du grain noir des vieux fruits déflorés

Les baumes de momie des essences d’une ombre

Au cloître des jardins qu’enluminent d’un sel

Une fièvre de lune et ses reflets poreux

La veille sous la lampe aux balades d’un cil

Une larme séreuse au petit lait d’ardoise

Sur les chéneaux de verre des néons de la pluie

Par les fleuves lointains des dernières lueurs

Qui calquent sur le tard le chaland promeneur

Et l’à-valoir sans fin de rives désolées

De semblants de nature aux étranges scellés

Mon cœur qui se souvient dans son poing refermé

De la femme d’argile aux grands yeux de Sumer

Donne au sang des jardins d’en peindre la lumière

Dans la chambre d’éveil d’une aurore tremblée

Mon cœur qui ne retient des bains chastes d’idoles

Que la pierre abolie des fontaines ridées

D’un souffle sur l’eau claire et d’une ombre s’affole

A la saison de jade à peine dévoilée

D’âge en âge en été quand la vie se promène

Sur le chemin qui rôde aux siestes des jardins

Le linge frais s’enfuit soulevé sur l’ajonc

La lande doucement remonte sur la plaine

Au pas d’ombre et d’ennui de la pâle bohême

O femmes aux doigts de lyre l’hydrophane ferveur

D’un rêve au goût d’opale aux sources de vos mains

J’irai cueillir l’ajonc des songes sans retour

Sur la lande d’un soir d’austères luminances

Avant que ne s’éteigne au revers de mes jours

Des veilles surannées l’intime patience

Les lunes désarmées des petits jours de ronces

Défilant sur la nuit des moires d’un sommeil

Des mousses de l’enfance à ces temps qui renoncent

Au dernier mot d’amour que personne n’éveille

Lever le coin brûlant des voiles d’anamnèse

Dévider l’écheveau des planètes inférieures

Au plus près de l’œil nu d’un aster de synthèse

Des fusions polychromes de l’amère saveur

Dans le rouge cristal de notre forme humaine

Et la masse d’argile et de tranquillité

Qu’équilibre la langue aux lèvres d’une empenne

D’où jaillissent les mots de cet astre inhalé

De l’épave en sourdine aux vertiges d’éther

Des heaumes fracassés les cathéters enfouis

Dégorgent le vin noir des cruelles trières

Sur des cotons de Smyrne où le vent s’assoupit

C’est à peine parfois si le passé prend l’air

À la fontaine chaude aux fruits de moracées

Dans une anse d’été d’une ombre devient clair

Des cernes d’un silence un soleil à la clé