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" Maman, maman, elle dit
que les bébés se font dans le ventre, c’est pas vrai ? "
Méline arrive en courant sur sa mère et sa tante qui sont allongées
au bord de la baignoire chauffée. Elle les secoue avec insistance.
Méline a cinq ans et ses yeux brillent de révolte. Sa cousine Limène
la suit d’un pas traînant, elle hausse les épaules avec condescendance
:
" Mais si c’est vrai... "
répond sa mère en se redressant avec une grimace parce qu’elle doit
abréger sa sieste :
" Alors à quoi servent
les cuboteurs ? Le bébé Ben qu’on a vu l’autre jour il était
dans un cuboteur ? "
" Tu veux dire un
incubateur? Parce qu’il avait déjà quatre mois de gestation... "
" Mais je comprends pas
la gestasson ? Et le ventre alors à quoi y sert ?
Dis, explique-moi... "
Méline est au bord des larmes, elle
ne comprend plus rien. Elle s’assied sur l’herbe artificielle entre
les deux femmes qui se regardent en souriant : Limène, visiblement
agacée par sa petite cousine, reste quand même pour suivre la conversation :
" C’est encore un peu
compliqué pour ton âge, poursuit sa mère, mais je vais t’expliquer :
on n’a rien trouvé de mieux que de commencer les bébés dans le ventre
d’une maman au début. Dès qu’on est sûr qu’ils sont bien faits on
les aspire et on les installe au chaud, avec de la bonne nourriture
dans un incubateur pendant huit mois, ça s’appelle la gestation
et quand on les sort de l’incubateur ça s’appelle la naissance,
voilà tu sais tout. "
Méline s’était mise à arracher des
petits brins d’herbe synthétique. En cette belle journée de printemps
de l’année 2120, toute la famille Witt composée des deux soeurs,
Wittan et Witton et de leurs filles respectives, Méline et Limène,
profitait de la fin-journée au bord de la baignoire à bulles sur
le grand balcon. Au vingtième étage, elles profitaient du soleil,
sans pollution, des cyprès bien imités les cachaient des voisins
et le faux gazon était doux et lumineux. Les deux femmes se reposaient
de leur journée de travail et respiraient le grand air en bavardant
avec leurs filles. Limène qui n’avait pas bronché jusque là mais
qui attendait son tour pour en savoir davantage, ne voulut pas se
contenter des explications simplifiées de sa tante :
" Non, c’est pas tout,
c’est pas tout, t’as pas dit comment on les fait, t’as pas dit... "
Wittan fronça les sourcils car elle
n’était pas d’humeur à rentrer dans les détails aujourd’hui mais
elle comprit que ce n’était plus Méline qui était en jeu, mais Limène
qui allait avoir douze ans et qui voulait affiner encore une fois
ses connaissances.
Witton sa soeur aînée, le comprit
aussi et avec un petit signe de tête prit la relève des explications
pour sa propre fille :
" On les fait avec un
homme qui vous plaît, si on en a envie, comme Wittan, ou bien, comme
moi, on va chez le médecin si on n’a pas envie de prendre un homme,
et on choisit sur catalogue. Je te l’ai déjà raconté cent fois,
j’ai choisi ton papa sur catalogue, et je t’assure que j’ai beaucoup
réfléchi, je lui ai même téléphoné.... "
" Mais qu’est ce qui est
le mieux ? " insista Limène. Witton répondit du tac
au tac :
" Pour les enfants ça
ne change rien du tout. Puisque de toutes façons les papas et les
mamans ne vivent pas ensemble, c’est trop dangereux pour la santé
mentale des enfants...Je t’expliquerai pourquoi. Ce qui est le plus
important c’est qu’on vérifie que les gènes sont normaux avant de
commencer la gestation. Ce n’était pas le cas du temps de notre
arrière arrière-grand-mère, on pouvait avoir des enfants anormaux,
au vingtième siècle...... "
" C’est vrai que les femmes
à cette époque elles étaient comme des bêtes ? "
" Oui, hélas, c’est vrai,
on n’avait pas beaucoup de respect pour elles, parce qu’on les laissait
grossir et déformer leurs corps de façon monstrueuse, et le pire
c’était la naissance. " Witton ferma les yeux à cette
pensée, en revoyant les photos consultées à la bibliothèque !
" Ben quoi la naissance,
comment ça se passait ? C’était comme pour notre chatte angora ? "
" A peu près, en plus
difficile que pour une chatte car le bébé était plus gros, cela
prenait du temps, il y avait d’abord la tête qui sortait, puis le
médecin tirait et puis il y avait cet horrible cordon à couper... "
" Quoi ? Un cordon
à couper ? "
" Oui, il fallait ensuite
serrer ce cordon avec une pince sur le ventre du bébé, cela faisait
une cicatrice que l’on gardait toute sa vie, cela avait même un
nom spécial, le " nombril " ! Là au milieu
du ventre, une petite boule de chair, c’était bizarre... Tandis que
dans l’incubateur on a un cathéter très fin qui ne laisse presque
pas de marque, juste un petit trait comme le tien, là.... "
Limène regarda son petit ventre
bronzé et lisse. Elle fit une grimace :
" Vraiment je n’aurais
pas aimé être une femme en ce temps là, être gonflée comme un tonneau,
avoir une tête qui sort entre les deux jambes ! "
" Oui, les choses ont
bien évolué pour les femmes ces derniers siècles, et c’est heureux,
on peut faire une famille avec des enfants sans s’abîmer le corps
ni la santé, on n’est pas des bêtes quand même, hein ma chérie ? "
Witton et Wittan se regardèrent
en riant " Mais le plus étrange c’était pas ça.... "
Leurs deux filles les regardaient
interloquées, elles ne voyaient pas ce que l’on pouvait trouver
de plus étrange que ces histoires incroyables de têtes qui sortaient,
de cordons à couper ! Aussi effrayantes que les histoires d’hommes
qui mangeaient la cervelle de leurs ennemis ou d’Incas qui arrachaient
le coeur des victimes : une époque vraiment dégoûtante !
Wittan riait de bon coeur en les
voyant si affolées. Elle leur expliqua :
" Oui, le plus étrange
c’est qu’il fallait à tout prix différencier les hommes et les femmes... "
" Comment, ça se voyait
pas avec le sexe ? "
" Mais si, mais si, mais
tu as bien vu sur les photos anciennes, il fallait que tout soit
différent, les cheveux, les vêtements, les chaussures... c’était ridicule !
Je te ressortirai des images de ton arrière arrière-grand-mère,
la pauvre on voit bien qu’elle avait du mal à marcher sur ses mini-échasses,
avec des jupes collantes, les cheveux attachés avec des épingles
sur la crâne !"
" Même les noms des filles
devaient pouvoir se reconnaître de celui des garçons, par exemple
avec Rose tu étais sûr que c’était une fille et avec Gaston tu étais
sûr que c’était un garçon " ajouta Wittan pour Limène qui écoutait
passionnément sa tante et sa mère. La petite Méline, satisfaite
de connaître le rôle des " cuboteurs " n’écoutait
plus les longues explications des soeurs Witt. Elle était retournée
flotter dans les bulles chaudes avec son chien automatique à qui
elle parlait tendrement et qui lui obéissait bien, car il était
encore neuf, en bon état de marche.
" Mais, rétorqua Limène,
et l’article numéro 2 de la Charte des Humains, alors ? "
" Ah, tu l ‘as appris
cette année La Charte des Humains ? "
" Oui, oui, par coeur,
l’article n° 2 dit que " Rien ne doit permettre de discriminer
les humains entre eux ni l’ADN, ni le nom, ni la race... "
" Oui cela a été vraiment
un grand progrès-en 2080 ou 2085 je ne sais plus- parce qu’avant
cette Charte, la différenciation des sexes obligatoire créait beaucoup
de problèmes. Parfois c’était les hommes qui étaient favorisés,
parfois c’était les femmes, c’était vraiment injuste pour tout le
monde. Par exemple les hommes n’avaient pas le droit de se
maquiller, ni de porter des bijoux, ni des robes longues, il fallait
à tout prix différencier les hommes des femmes! C’était la
base de toute leur civilisation !"
" Les pauvres hommes,
ils n’avaient pas de chance..."
" Oui, les rares hommes
qui transgressaient ces tabous étaient ridiculisés...."
" De plus, seules les
femmes pouvaient faire des enfants puisqu’elles les portaient dans
leurs ventres, c’était une forme de pouvoir. Les hommes n’avaient
d’enfant qu’à condition de trouver une femme. C’était une reproduction
vraiment primitive ... ! "
Limène était de plus en plus perplexe :
" Je comprends pas, il fallait qu’ils soient différents
et il fallait qu’ils fassent des enfants ensemble ? "
" Tu vas comprendre. Le
but de tout ça c’était d’ aider les hommes et les femmes à se repérer
en toutes circonstances pour pouvoir se marier ! "
" Comment ça "
marier " ? Je sais pas ce que ça veut dire, je l’ai
lu l’autre jour dans un livre mais j’ai déjà oublié.. "
" C’est un mot très important,
il faut que tu t’en souviennes si tu veux comprendre cette période !
Cela voulait dire en gros deux choses : faire l’amour ensemble
et faire une famille ! "
" Une famille comme Wittan
et toi avec nous ? C’est trop bizarre, il fallait combien d’hommes
et de femmes pour faire ça ? "
" Justement tu poses la
bonne question ! Il fallait un seul homme et une seule femme,
surtout pas plus ! C’était terrible comme système, il fallait
rester ensemble toute la vie ou presque, il fallait faire les enfants
ensemble, dormir ensemble, manger ensemble, et surtout il fallait
avoir du plaisir ensemble et pas avec d’autres gens.... "
Limène pouffa de rire et chatouilla
le cou de Witton :
" Pas terrible cette époque
du mariage obligatoire avec un homme, hein, Maman, toi qui n’aimes
que les femmes..."
Witton acquiesça et caressa les
cheveux de sa fille.
" Tu l’as dit Limène,
j’ai bien choisi ma date de naissance ! Bah, je me serais débrouillée
autrement, c’est sûrement ce que les gens devaient faire dans le
temps ! Mais le mariage avait d’autres conséquences bizarres
que tu ignores sûrement : comme ils ne connaissaient pas leurs
capacités génétiques réelles, ils se reproduisaient comme des bêtes,
à l’aveugle, sans connaître le résultat final qu’ils devaient accepter
tel qu’il était ... "
" Mais si leurs gènes
ne convenaient pas ? C’est affreux, ils devaient faire quand
même des enfants ensemble ? "
" Hé oui, c’était la loi
de l’époque, alors tu penses bien que c’était risqué pour la santé
des enfants. Comme ils n’avaient pas encore de puce d’identité génétique
pour suivre la filiation, leur seule façon de repérer leur descendance
était le nom de famille avec des tas de registres, des tas de certificats...Les
enfants devaient porter le nom de l’homme, et pas celui de la femme.... "
" Comment la femme avec
le gros ventre, la tête qui sort entre les jambes, le cordon qu’on
coupe et tout elle ne choisissait pas le nom de ses propres enfants ? "
" Mais non, c’est normal,
la seule façon pour les hommes d’avoir des enfants étant de se " marier ",
il fallait bien qu’ils marquent leurs enfants avec leur nom tu comprends,
c’était leur seul repère ... Remarque, il y avait quand même
quelques ratés. Il y avait des hommes qui donnaient leur nom à des
enfants qui n’étaient pas d’eux... On s’en moquait, l’essentiel c’était
qu’ils puissent avoir des enfants " marqués "
de leur nom. Enfin quand je dis on s’en moquait, oui et non, parce
qu’il y a eu un terme spécial pour ça que tu ne connais sûrement
pas :c’est " bâtard " ! Cela
voulait dire que l’on ne connaissait pas le vrai père, parce que
la mère ça c’était pas dur à trouver, elle ne passait pas inaperçue
avec la " grossesse "...
" Qu’est ce que t’as dit,
" grossesse " ? Quel drôle de mot, cela
vient de " gros " ?
" Oui, c’était la période
où la femme était grosse... Tout ce que je t’explique sur le
mariage, les bâtards, les noms de famille cela se passait en Europe
et en Amérique. L’Afrique se comportait de façon plus équilibrée,
avec des systèmes plus souples, plus variés, et beaucoup d’autres
endroits aussi heureusement..."
" Quelle époque arriérée,
cela me rappelle l’esclavage... " poursuivit Limène songeuse.
" Et après les gens aimaient leurs enfants, même s’ils
étaient pas beaux, pas intelligents, pas en bonne santé ? "
" Ils n’avaient pas le
choix, c’est comme la chatte angora, ils les élevaient comme des
petites bêtes ! Dans certains textes très anciens les
mères parlent de leurs enfants comme " la chair de leur
chair " " le fruit de leurs entrailles "....
" Bah, c’est pas très
poétique ... "
" Tu as raison. Cela créait
des relations de dépendance, des liens très forts difficiles à supporter
pour certains, il y a eu beaucoup de littérature sur ce thème, un
écrivain a proclamé " Familles je vous hais "
cela en dit long sur les relations familiales de l’époque !
Tu verras quand tu étudieras cette civilisation pré-moderne.. "
" Mais ça devait être
horrible ? "
" Ben oui, c’était trop
de contraintes, les gens devenaient fous à la fin d’être enfermés
ensemble, certains devenaient méchants et les enfants étaient malheureux !
Ca rendait toutes les choses compliquées de mélanger la sexualité
et la famille ! Les découvertes récentes ont établi que c’était
deux activités bien distinctes chez l’humain à ne pas mélanger :
la famille est faite pour l’éducation des enfants, c’est essentiel
pour l’avenir de la civilisation, et la sexualité permet l’épanouissement
de l’individu ! Absolument aucun rapport ! Maintenant
il est strictement interdit d’avoir du plaisir avec les gens de
la famille, justement pour éviter les conflits, pour éviter aussi
la jalousie, les dépressions, bref toutes ces horreurs de l’époque... "
Limène , qui se grattait le nez
en signe de réflexion, demanda à brûle-pourpoint : " C’était
un peu comme les guerres de religion dans les familles alors ? "
Witton, très étonnée : "
Tu es forte ! Tu devrais t’orienter vers l’Histoire, toi !
C’est une comparaison intéressante, sauf que les gens ne se tuaient
pas, enfin rarement.... "
Wittan interrompit sa soeur :
" Tu oublies de dire que
c’est au début du XX° siècle qu’un grand philosophe a inventé la
psychanalyse, c’est à dire l’analyse des ressorts psychologiques
de l’ individu. Une analyse pas du tout scientifique puisque c’était
infalsifiable, c’est à dire que c’était ni vrai ni faux ! Mais
cette méthode floue, intuitive, un peu comme la religion, aidait
les gens à vivre! Cela a créé beaucoup d’excès : les gens
ne s’occupaient plus que de leurs problèmes privés, de leurs petites
personnes, dans les pays riches bien sûr. Ils s’intéressaient très
peu à l’avenir de la planète, au futur de l’humanité, ils ne votaient
plus, ils laissaient les grands groupes économiques décider"
Puis on est arrivé au grand Partage
de l’année 2079 quand les pays évolués ont dû accepter de répartir
leur richesse avec les pays émergents pour éviter la guérilla urbaine.
C’est après cette date qu’est apparue la grande Charte que tu as
apprise sur le droit des humains : non seulement elle efface
les différences entre hommes et femmes, mais elle déclare le vote
obligatoire pour tous, bref elle responsabilise davantage les humains
sur la planète... "
" Maintenant c’est plus
équilibré, enfin dans nos pays...On se consacre davantage à l’avenir
de la civilisation qu’à sa petite personne. Les familles se choisissent
au lieu de se subir, les hommes comme les femmes ne sont plus dépendants
de la reproduction animale, chacun mène sa sexualité à sa guise
selon son bon plaisir, l’humanité est en pleine évolution....Je pense
qu’elle va s’affranchir définitivement de la condition animale,
trop contraignante, trop brutale. De la même façon qu’on s’est libérés
du cannibalisme, de la barbarie, je suis sûre qu’on s’affranchira
de la procréation sexuée. Les progrès récents sur le cerveau laissent
penser que nous sommes sur cette voie plus sereine, asexuée...."
On entendit tout d’un coup la petite
voix de Méline qui s’était rapprochée du bord de la baignoire pour
écouter la conversation et qui battait des pieds dans les bulles :
" Ben, moi quand je serai
grande j’aurai une famille qu’avec que des garçons, et des papas
parce que moi j’adore les garçons et les papas... "
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