La vieille dame aux érables

de Jean-Pierre Coljon

 

Elle est assise là, collée au poêle qui ronronne et réchauffe sa peau aussi ridée que l'horizon désertique de sa solitude. Elle respire à peine et son regard fixe ce point au loin, là-bas, qu'elle est seule à voir à travers les fenêtres de la cuisine, derrière les grands érables dénudés que son aïeul avait plantés à sa naissance, il y aura bientôt un siècle. Bien loin, à l'horizon, elle aperçoit la ville de Québec, mais sans le Château Frontenac qui n'est alors encore que dans les plans des architectes.

 

Elle se souvient de son aïeul comme si c'était hier. Elle se rappelle les histoires qu'il lui racontait l'été, étendue sous les grands arbres fiers, ou l'hiver, ici, sur cette chaise, alors qu'elle s'asseyait sur ses genoux et riait aux éclats. Elle l'aimait tant. Mais de lui, il ne reste plus que ces géants qu'elle aperçoit au loin, coiffés de neige blanche, puis cette chaise vide de ses yeux brillants et caressants, et de son sourire envoûtant.

 

« Maintenant que j'ai son âge, plus personne ne me parle. Personne n'écoute ces histoires qui me faisaient tant rire », se répète-t-elle alors que les onze coups de l'horloge annoncent l'arrivée de l'épouse de Jacques, son arrière arrière petit-fils, qui s'en vient préparer le dîner. Dans une heure, le couple sera assis à la table, face à leur énorme téléviseur qui vomira crimes, viols et guerres de la veille. Alors que leurs yeux seront rivés à la machine à terreur, elle se dit : « Je verrai ces horreurs dans le regard de mon fils aîné et de son épouse. Ils resteront silencieux tout le temps de la soupe aux pois, des restants de tourtière et de la tarte à l'érable. » En cette journée grise, elle sait ce scénario immuable. 

 

Une demi-heure. C'est le temps que durent les mauvaises nouvelles, puis elle se retrouve aussi seule, à côté de la fournaise qui crépite, alimentée de bûches sèches, et qui réchauffe ses vieux os.

 

« L'horloge vient de sonner trois coups. J'ai dû m'assoupir après le repas », soupira-t-elle. « Dans une heure, il fera nuit. Les enfants de Jacques rentreront de l'école. Ils me voleront les bonbons que j'ai enfouis pour eux au fin fond de la poche gauche de mon gilet. Thomas ne soufflera mot, mais je lirai dans ses yeux la joie ou la peine de sa journée alors qu'il s'agitera devant ses jeux électroniques et ses amis imaginaires. Virtuels, disent-ils depuis peu. »

 

« Isabelle me regardera à peine mais je ferai semblant de dormir pour savoir tout de ses espoirs et de ses déceptions par ses conversations secrètes au téléphone qui l'occuperont jusqu'au souper. »

 

Si elle ne cachait pas des sucreries dans sa poche, la verraient-ils ? Remarqueront-ils son absence quand elle sera partie rejoindre son aïeul pour, enfin, écouter à nouveau ses histoires et rire à gorge déployée ? Pour elle, les jours ressemblent à des nuits, et la mort se confond avec la vie, l'ombre avec la lumière. Elle est déjà morte parmi les vivants et vivante parmi les morts.

 

Elle soupira en posant son regard au loin, sur ce point noir qui n'existe que pour elle, derrière les ombres de son grand-père. Elle concentra son attention sur le tic-tac de l'horloge qui lui chuchotait le chemin de son aïeul. Elle s'appliqua alors à attendre l'inéluctable tombée du jour pour accueillir la nuit dans sa chute. Elle finirait bien par arriver à faire place à un nouveau jour et à la lumière de son enfance et de sa jeunesse.

 

 

(c) Jeep Novak