Une photographie de Mari Mahr
Le lit de mort

de Aurélie Clavert

Séance de rattrapage de mars 2006

I.

 

J’avais reçu une lettre ; non, plutôt, un petit mot dans une enveloppe, dont voici la retranscription exacte, précise, sans rien d’ôté, sans rien d’ajouté :

 

Ma femme est malade. Il faudrait que vous lui rendiez visite.

 

C’était tout. Bon, il y avait une signature bien sûr, mais il n’y avait rien d’autre ; j’ai tourné et retourné le papier entre mes mains, comme s’il pouvait y avoir des phrases cachées, idiot que je suis ! Des phrases cachées ? Non mais quelle idée ! D’où est-ce que j’ai bien pu sortir ça ?

L’écriture était rapide, fébrile, les lettres étaient simplement suggérées – non, attendez, on s’en moque de ça, pardon.

On n’écrit pas une lettre d’une ligne sans but derrière la tête, ou alors, il faut être vraiment fou ou idiot. Hein ? L’auteur de la lettre avait atteint ce qui devait être son but premier, à savoir l’intrigue – paf, j’ai lu la lettre et j’ai été intrigué et immédiatement, j’ai voulu en savoir plus. L’auteur de la lettre a également atteint son but second, à savoir, la torture mentale – paf, j’ai lu, j’ai été intrigué et j’ai torturé ma cervelle avec une foule de questions, des questions insignifiantes, des questions sans réponse, voilà, les questions les plus insolubles donc les plus tenaces, les plus vicieuses, en bref, les plus détestables. Saleté de lettre – j’aurais préféré ne pas la recevoir, qu’elle se perde dans un sac postal, qu’elle n’atterrisse jamais chez moi et que tout soit plus simple, plus facile.

Mais la lettre a atterri chez moi, elle a même atterri entre mes mains et cette lettre, je l’ai lue et relue, des dizaines, des centaines de fois si bien qu’après ces relectures, la phrase planait continuellement dans ma tête, je ne pouvais plus m’en défaire – on me demandait l’heure et je répondais : “il faudrait que vous lui rendiez visite” ; je lisais un article dans le journal et je croyais distinguer entre les lignes : “ma femme est malade” et ainsi de suite, le exemples sont nombreux, trop nombreux pour être cités.

Et, diable, qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? On essayait de me signifier quelque chose ou quoi ? Y avait-il un sens caché, un message à double tranchant, une menace peut-être ? C’était vraiment trop complexe.

Venons-en au fait. La femme de l’homme qui m’avait écrit cette courte lettre, je la connaissais. Oui, bien sûr que je la connaissais et puis tout le monde la connaissait en fait ! Mais moi, je la connaissais fort bien, quelle question, puisque je me tordais d’amour pour elle depuis longtemps, bien longtemps. Bon, je ne l’avais jamais approchée de trop près, je ne l’avais jamais touchée – et alors quoi ? Ça, d’ailleurs, je ne devrais même pas le préciser parce qu’on s’en moque mais n’empêche, malgré tout, je le précise parce qu’il le faut ! Il le faut pour ma conscience, il le faut pour mon bien-être, après, on peut sauter ces lignes si c’est trop ennuyeux ! Je ne force personne, moi ! C’est amusant, ça va faire rire ça, je dis que je me tordais d’amour pour une femme (mariée, de surcroît) et qu’en plus, je n’ai jamais eu le courage de poser ma main sur elle ! Ça, j’imagine très bien que ça puisse faire rire, je le conçois parfaitement, d’ailleurs je ris moi aussi. C’est pas parce que je me lamente que je ne ris pas ; entre deux lamentations, je ris ; et entre deux éclats de rire, je me lamente, l’un ne va pas sans l’autre, ces deux extrêmes sont inséparables. Tous les extrêmes sont inséparables, on verra ça plus tard.

Des femmes, j’en avais touchées une quantité mais ces femmes, c’était juste de la viande. Je dis viande et je n’ai pas honte. Allez, pas d’hypocrisie, on va me huer si je dis que la femme, c’est de la viande, je dirai aussi : l’homme, c’est de la viande. C’est peut-être l’idée la plus intelligente que j’aie jamais eue, ça, cette idée de viande et je l’aime, mon idée, je l’affectionne par-dessus tout et voyez, je la place ici ; d’ailleurs, je la place partout, je trouve toujours une bonne occasion de placer mon idée de viande, de boustifaille ! Pas de quoi se vanter, c’est sûr – mais laissez-moi me vanter de la seule idée dont je suis fier ! Je ne me vante jamais, sauf de ça. L’idée est banale, c’est juste le terme de viande qui me plait.

Je dis de la viande, on va dire que c’est vulgaire et ça, c’est sûr, c’est vulgaire. Sauf que cette idée, je l’applique à tout le monde, sans exception – moi le premier ! Alors, est-ce toujours aussi vulgaire ? Non, je ne crois pas. Nous sommes tous les mêmes et moi aussi, comme tout le monde, je me dis que je diffère, ne serait-ce que sensiblement, légèrement, des autres, je me dis ça et je sais que le monde entier se dit ça dans son petit coin et dans notre petit coin (car nous avons tous un petit coin), nous potassons nos différences, nos “plus” ou nos “moins” – je suis “plus” intelligent, je suis “moins” beau etc. etc. Et tous, là, dans nos coins, nous potassons sur une humanité plus que douteuse, une humanité tout à fait subjective, nous faisons “comme-ci” avec nos “plus” et nos “moins” et notre humanité subjective et nos différences notoires et, n’est-ce pas, on vit très bien comme ça, on est heureux, on se rend heureux comme on peut, on se donne des excuses, des justifications, on se les donne à nous-mêmes (ah ! ah ! comme si on avait besoin de se justifier à nos propres yeux ! ah ! ah ! c’est stupide), bref ! Ainsi, tout le monde fait comme-ci et comme ça avec ses illusions, avec son monde bizarre et tout le monde est satisfait et tout le monde est rassuré et tout le monde se complait là-dedans – moi le premier, n’est-ce, j’insiste sinon on va dire que je ne suis qu’un merdeux qui ne fait que cracher sur le monde ; je crache sur le monde mais voyez, je crache aussi sur moi.

Bref ! Regardez donc un homme, c’est de la chair, du sang, des muscles, lymphe, peau, os, bla bla, ne nous étendons pas sur la description, d’autres le font bien mieux que moi. Bref, les hommes sont tous bâtis sur le même modèle – quel modèle atroce, soit dit en passant. Et moi, j’y pense souvent, je me dis “aïe ! aïe ! nous venons tous de là, nous venons tous du trou !” Moi, j’avoue, ça me tord le cœur, ça me met dans une rage terrible et une rancœur bâfre ma cervelle et voilà que je me mets à me haïr.

L’homme, partout, le même, de la viande, de la viande ! De la laideur en boîte, rien que ça, juste ça ! Je regarde un écorché vif et j’ai des hauts le cœur ! Je me dis que la peau, vraiment, il faut la laisser en place et de ne pas regarder en dessous ! Le dessous, le dessous de la peau, le dessous de l’homme, de la terre, c’est laid, c’est sacré, il ne faut ni regarder ni toucher.

C’est simplet, tellement simplet que je m’étonne moi-même.

Comme ça, on dirait que je déteste l’homme. C’est faux ! Absolument, c’est faux, j’aime l’homme, j’aime l’humanité entière et je tomberai volontiers à genoux devant l’humanité entière pour pleurer d’amour. J’aime l’homme. Ce sont les hommes que je n’aime pas. La nuance est gigantesque, le gouffre est infranchissable entre ces notions.

Je divague horriblement, je devrais être plus sévère envers moi-même et suivre le chemin que j’aie emprunté ! Ainsi je disais : des femmes, j’en ai touchées des quantité et que c’était sans importance parce que c’était juste de la viande. Et c’était justement pour cette raison que je posais mes mains dessus, que je pétrissais les chairs bla bla, non sans des relents de dégoût qui me faisaient vomir mon estomac, intestin grêle, foie, poumons – tout l’intérieur que je ne désirais en aucun cas voir.

Mais il y avait cette femme que je ne touchais pas justement parce que ça n’était pas de la viande, c’était autre chose et je suis proprement incapable de désigner cette “autre chose” ! Hein ? Quoi ? Comment ? C’est une infamie ce que je dis ? Je crache sur les gens qui se croient différents et voilà que je fais exactement ce que je critiquais cinq lignes plus haut ! Comment ? “Ah, quel charlatan ! Quelle bassesse d’esprit !” on va dire ! Oui…  Mais non !

Si vous aviez vu cette personne alors vous vous seriez rangés de mon côté et vous auriez acquiescé avec moi, sans discuter, sans longs discours, sans rien, en silence ! Absolument ! Non, ne pensez pas que je vais vous agacer avec un amour aveugle, ne dites pas ça, ne pensez pas que je vais encore parler de transcendance, d’amour unique, de niaiserie, de toutes ces choses qui n’intéressent que le principal concerné et qui agacent, lassent, tous les autres ! Non, pas du tout ! Ou alors, juste un peu, je m’en excuse. Moi aussi je trouve ça agaçant, tous ces petits gentilshommes noyés dans leur amour démesuré, qui pataugent comme des grenouilles dans leur petite mare d’amour et de boue – leur amour si grand, si beau, si démesuré ! Diable ! qu’ils le gardent pour eux ! Au moins, ça ne fera pas de jaloux ! C’est agaçant à la fin ! N’est-ce pas que j’aie raison ?

Si vous aviez vu cette personne (est-ce nécessaire de préciser que je parle actuellement de la femme de l’homme qui m’a écrit une lettre, je le précise une dernière fois, il est uniquement question de cette personne ici), vous n’auriez pas pu résister car résister était vain. Les hommes tombaient comme des mouches sous son regard, ils trépassaient bêtement ; un battement de cil et c’était milles cœurs qui s’arrêtaient, c’était mille arrêts cardiaque consécutifs, vlan, un raz de marée !

Elle était d’une beauté criminelle ! A-t-on idée d’être aussi belle ? Ah ! Ah ! je suis un parfait imbécile ! Cette beauté, c’était elle qui l’engendrait ; et c’était surtout les autres. Elle se nourrissait du regard avide de tous les hommes, elle était insatiable, elle prenait tout l’amour pour elle, l’amour de tous les hommes, elle se l’appropriait – et devenait plus belle, avec. Elle s’en servait pour resplendir encore plus. Absolument ! un regard amoureux la rendait plus éclatante, un cœur battant faisait briller ses yeux, une belle parole lissait sa peau ou ses cheveux, etc.

Toute seule, elle n’aurait jamais pu être aussi belle ! Toute seule, elle aurait été acceptable, sans plus, sans aucune autre particularité, elle aurait eu une petite beauté banale voire une beauté de paysanne. Or, elle était entourée, elle était adulée par le monde entier, les regards transis l’auréolaient, les regards amoureux la rendaient belle, la crédibilisaient chaque jour un peu plus. Les regards font naître la beauté ; sans regard, la beauté n’existe pas – et par ailleurs, une beauté qu’on ne regarde pas n’a aucun intérêt. Est-ce clair ? Sa beauté étonnait parce qu’elle était tout à fait particulière, envoûtante ! Une sorcière magnifique ! Un démon adorable !

Sa beauté n’était pas subjective, la beauté subjective n’a absolument aucun intérêt ! Si telle personne dit d’une jeune femme qu’elle est belle et que l’autre rétorque non, alors vraiment, c’est que cette femme n’est pas belle ! C’est assez simple, c’est clair ! Une beauté subjective est une idée illusoire, un point c’est tout ! Et elle… il était totalement impensable de dire qu’elle n’était pas belle ! Elle l’était, belle ! Et tous étaient d’accord, c’était peut-être le seul sujet qui réunissait les hommes ! Ah ! On dirait que je parle d’un sujet politique, sérieux, ennuyeux, bla bla ! Oh, mais c’est sérieux, pourtant, la beauté de cette personne était peut-être la chose la plus sérieuse sur terre ; c’était très certainement le seul sujet digne d’intérêt ! Non, je n’exagère rien, je n’exagère rien – si vous l’aviez connue alors… Inutile ! Si vous ne l’avez pas connue alors quelle vie de laideur et quelle vie de misère.

Non, je réfléchis, si vous ne l’avez pas connue alors, tant mieux ! Tant mieux ! Parce que tous ceux qui l’ont connue puis perdue, ont souffert les pires douleurs de ne plus pouvoir voir de beauté ravissante, de ne plus être capables de voir quelque chose qui soit si élevée.

Bien ! Je crois que je m’emporte un peu trop et que je divague à nouveau, vraiment, je manque de sérieux et de rigueur ! Honte à moi !

Elle était une mondaine, une icône ! Non, je me trompe, elle était une égérie, celle qu’on avait hissé au-dessus de toutes les bassesses du monde et celle qu’on contemplait, d’en bas. On s’écartait sur son passage, on se mettait à genoux devant elle afin de former un couloir, une allée humaine dans laquelle elle puisse avancer majestueusement. Et tous étaient cois d’admiration. Elle élevait un tel respect, un tel bien-être, un tel bonheur que les paroles, les mots, toutes ces stupidités, ne suivaient pas et restaient encastrées dans le fond de la gorge – tant mieux, on sort des stupidités sans nom sous l’emprise de l’amour. Qu’est-ce que nous pouvions faire d’autre, nous ne pouvions que nous aplatir !

Dans son allée de corps humains aplatis, elle avançait comme un félin, sûre d’elle-même, elle marchait sur un filin invisible, ses bras gigantesques, maigres, presque osseux, semblables à des ailes, planaient à ses côtés, lui donnaient la contenance et l’équilibre nécessaires. Elle avançait avec assurance. D’ailleurs, n’est-ce pas, elle faisait tout avec assurance, comme si elle avait travaillé secrètement tous ses gestes durant des heures pour qu’ils aient l’air magistral. Elle ne travaillait pas secrètement, elle ne s’abaissait pas à de telle occupation, tout était naturelle chez elle et c’était peut-être cela le plus plaisant, que des gestes grandiloquents soient tout à la fois calculés et naturels.

Et cette charmante créature asexuée, consciente plus que n’importe qui de sa douce bestialité et de ses charmants attraits, de sa beauté infinie, rougissait par bienséance et se servait de ses mains comme d’un spectre, elle distribuait les ordres et – et tous obéissaient ! Est-ce possible ? Est-ce possible que des gens obéissent à quelqu’un, de leur propre volonté, qu’ils disent “oui” au moindre caprice ? Est-ce possible ? Je me pose la question même si moi aussi j’ai obéi, même si moi aussi j’ai répondu “oui” au moindre caprice ! En fait, c’est surtout parce que moi aussi j’ai obéi que je me pose la question ! Oui, j’ai obéi aveuglement j’ai courbé mon échine et j’ai couru derrière elle et j’ai exécuté toutes ses demandes ! Pourquoi ? Ah ! si seulement je le savais ! Croyez-moi, elle exerçait un tel pouvoir qu’un seul regard suffisait à faire flancher n’import quel fort gaillard ! Je l’ai dit, un regard et vlan, tout le monde se retrouvait au sol, paralysé, soumis, tranquille, docile. Et même si je voulais refuser, même si décidément, je voulais la contrer… Impossible ! Que faire, alors ? Elle aimait trop la soumission des hommes, tous, moi y compris, elle aimait trop ça – et peut-être bien, je crois, que ce qu’elle voulait, en réalité, c’était qu’on la remette bien proprement à sa place ou mieux, qu’on face vriller sa jolie tête d’une seule gifle sonore. Je crois bien que c’était son seul souhait, son souhait caché, son petit secret. Bien sûr personne n’osait la remettre à sa place et personne n’osait, encore moins, gifler sa mignonne tête au risque de la défigurer – quelle horreur que cette pensée ! Moi, même si je me disais ça, je n’ai jamais approché ma main de sa figure ; je n’ai jamais approché ma main du tout ! Oh, j’insiste sur ce point, c’est important.

Reine couronnée à l’unanimité, tyran des cœurs et geôlière toute puissante, elle piétinait les nuques et martelait les phalanges. Pourquoi faisait-elle tout ça ? Je ne sais pas trop, je serais incapable de bien répondre mais je me dis qu’elle avait entièrement raison et j’aurais fait pareil. Voyez, ça n’est pas elle, pas du tout, loin de là, qui a asservi les hommes, qui les a rendus amoureux à mourir ; ce sont eux, tout seuls, qui se sont enchaînés à elle et qui se sont asservis à elle. Elle, je crois bien, elle les a juste regardés s’enchaîner et se flageller, elle les a regardés, tout d’abord avec curiosité puis elle a vu qu’on lui conférait un pouvoir gigantesque alors elle y a pris goût et elle est devenue celle qu’ils voulaient qu’elles deviennent ! Ça, c’est une hypothèse, n’est-ce pas ! Je ne sais pas, moi, je spécule, je formule des hypothèses parce que je n’ai rien d’autre à faire ! Peut-être que je suis dans le tort. De toute façon, ça n’est vraiment pas important et encore une fois, je m’aventure là où je ne voulais pas aller, je ne voulais pas parler de ça !

Bon. Vous savez, personne ne lui en voulait, ça, de sa cruauté tellement féminine, tellement adorable. Nous avions fait naître la tyrannie alors quoi, nous ne pouvions pas la contester ! Alors nous acquiescions tout, sans rien trouver et redire, nous acquiescions la tyrannie – pire, cette tyrannie plaisait terriblement ! Je dis “nous”, ça signifie moi, évidemment, et ça signifie également tous les autres hommes, sans distinctions parce que nous étions tous identiques, nous étions tous de la viande, et nous nous pliions tous à son passage. Nous faisions tous une petite courbette à son passage, pensant tous être là, avec cette petite courbette, terriblement original ; alors que tous les hommes, nous tous, nous faisions une courbette comme-ci et comme ça, avec un pied là et une main ici lorsque la belle se trouvait à moins d’un mètre. Et moi aussi je faisais des petites courbettes, je m’appliquais et même, je m’entraînais chez moi aussi et moi aussi je mettais la tête comme ça et une jambe comme ci, une main comme ça, pour plaire à la belle. Plaire de quoi ? Pour quelle raison ? Ah ! encore une chose à laquelle je ne peux pas apporter de réponse ! Une chose de plus ! Moi, avec ma courbette, je voulais qu’elle porte un regarde sur moi, un tout petit, minuscule regard de rien du tout (voyez, je me serais même contenter d’un regard de mépris, c’est dire) ; un seul regard qui aurait témoigné de l’attention que me vouait la belle, une attention de rien. Mais il le fallait ! Il le fallait ! Elle devait porter son attention sur moi pour que je me sente vivre encore plus.

Je ne me distinguais en rien, moi aussi j’étais de la viande ! Ah, saleté de viande, saleté de corps ! Mais de tous, je lui vouais l’amour le plus fervent ! Ouh, je recommence mes prétentions stupides, voilà, je suis stupide ! Nous avons tous la prétention d’aimer plus que quiconque et en cela aussi, bon, en définitive, je ne me distinguais aucunement des autres. Quelle tristesse ! Elle devait bien être lasse de cette monotonie, de ces gestes identiques, des ces paroles identiques. Pourtant, ça lui plaisait mais n’empêche, je crois, ça l’ennuyait terriblement et elle attendait toujours une gifle, même une gifle de rien, pour qu’elle puisse sentir sa tête tourbillonner.

J’étais très satisfait – tout en ne l’étant pas du tout. Je ne désirais rien d’elle – et pourtant, j’attendais tout. Quoi ? Est-ce que ça vous semble étrange, contradictoire ? Mais rien ne se fait ni ne se pense sans contradiction ! Il fallait que je lui parle – et pourtant je n’en avais pas envie ! Ah ! Bon, il fallait que je lui parle, sans cesse, parler avec elle était un plaisir incommensurable. Le reste du temps, j’étais silencieux, je n’avais rien à dire, je ne parlais à personne ou alors très peu, juste pour les commodités, le strict nécessaire. Et là, hop, je la voyais et j’avais envie de parler, mais dire quoi, qu’en sais-je, je devais lui parler, lui dire des choses et que ça soit des choses aux “consonances intelligentes” (ah ! je crois qu’il s’agit là de l’expression la plus stupide que j’aie jamais dite) – il était hors de question qu’elle pense que j’étais un attardé, un idiot. Pourtant (ah ! une autre contradiction qui se profile), pourtant, je voulais qu’elle parle, elle aussi, qu’elle m’adresse la parole et pourtant (voilà), eh bien je ne voulais pas qu’elle parle ! Comment, qu’est-ce ? Bon, je lui demandais juste d’être belle – ah ! je dis “je demandais” mais je ne demandais rien du tout, bref, disons que je souhaitais simplement qu’elle soit belle. C’est mieux ainsi. Qu’elle me parle, c’était une nécessité pourtant, le plus important était sa beauté or les mots détruisent la beauté, n’est-ce pas. Elle était terriblement intelligente, je le précise car sinon, il risque d’y avoir méprise. Mais je préférais sa beauté.

Ah ! En  parlant de beauté, hop, du coq à l’âne, comme d’habitude, quoique – bref ! Je ne l’ai pas encore décrite, ça, on va me le dire ; je suis là, comme un crétin, je loue sa beauté folle depuis des lignes et des lignes, je tourne en rond, je piétine et je ne l’ai pas encore décrite ! Ouh, il doit y en avoir des choses à décrire, chez cette beauté parfaite, il doit y en avoir des choses à dire. J’aurais pu consacrer un chapitre entier à la description, c’est vrai !... Mais ç’aurait été un tort, le pire de tous. L’explication est simple : la belle était indescriptible de beauté ! Non, sérieusement ! On ne décrit pas une telle beauté, c’est impossible, tout simplement ! Impossible ! Une telle beauté qu’on dirait immuable et éternelle, une beauté mortelle ! Ah ! Tous les adjectifs que j’utilise, je les colle là et je la balance là, ouh, ça ne sert à rien, j’essaie de décrire sa grandeur et, bon, non, inutile, je n’y arriverai pas ! Inutile de l’imaginer – sa beauté était inimaginable ! Ah, quelle impertinence de ma part ! Mais si seulement, si seulement vous l’aviez connue…

Bref ! Dans tous les lots d’hommes transis, amoureux, il faut croire qu’il y en a un qui se distinguait des autres. Elle s’est mariée avec.

Quel charivari, ensuite ! La belle indéboulonnable était mariée ! Ç’a élevé des plaintes terribles, des lamentations terribles, des cris, des gémissements ; ce fut terrible. La belle, la belle n’était plus libre – que nous restaient-ils, à nous autres, bredouilles. Là aussi, encore, il faut que je précises quelques petites choses. En ce qui me concerne, que la belle soit mariée ou non, je m’en moquais éperdument, je n’attendais rien d’elle (oui, oui, j’attendais aussi tout, bla bla), tout ce que je voulais, c’était pouvoir la contempler, le reste – quel reste ? Il n’y avait pas de reste à mes yeux !

J’ai continué à l’aimer ! Ah ! mais quelle phrase stupide, “continuer à l’aimer”, ah, comme si je me forçais ! Cette phrase ne convient pas du tout ! Moi, je l’aimais, c’est tout, ça faisait partie intégrante de mon corps, je ne pouvais pas passer outre, cet amour était un nouvel organe vital. J’ai donc continué à l’aimer, puisqu’il faut le dire ainsi, vous me comprendrez. Je ne pouvais pas cesser, me forcer n’y aurait rien changé, voyez, je ne résistais pas, je l’aimais grandement et follement et rien d’autre. Je n’avais besoin de rien, de rien d’autre.

Revenons-en à la lettre.

 

II.

 

Ainsi, je “devais lui rendre visite”. C’était signifié comme : “ah ! alors, il serait de bon ton que vous lui rendiez visite.” De bon ton ! Comme si ça “ferait bien, distingué”, que j’aille la voir ! Quelle horrible lettre, quelles horribles phrases !

Après avoir reçu la lettre, je me suis mis à réfléchir durement, voilà, je me demandais depuis quand je ne l’avais plus vue. Depuis son mariage, elle se faisait discrète, elle n’était plus tellement mondaine et ses rares apparitions n’étaient que plus éblouissantes, forcément. Si nous apprenions qu’elle devait se rendre à telle endroit, à telle date, à telle heure, alors nous nous y rendions également et nous l’attendions et nous la regardions de loin. L’attente était insoutenable, féroce. Mais quel plaisir ! Les frustrations s’évaporaient aussitôt pour laisser place à la joie de la contemplation. Je n’ai pas eu besoin de réfléchir longtemps, je savais depuis quand je ne l’avais pas vue, du moins, je me souvenais de la date précise, du jour précis, de la soirée précise à laquelle je l’avais entraperçue. Un an ! Une année entière, pfiou, mais c’est court, une année ! Une année sans la voir, juste à l’imaginer, à imaginer sa beauté et tout ça. Je ne lui rendais pas visite (j’aurais pu, cependant), à quoi bon… ? Hein ? Je préférais la voir une fois par an et que ça soit la joie plutôt que de la voir tous les jours et que la lassitude pointe son nez.

Seulement, ça, c’est une raison. Il y a une autre raison honteuse, ah ! voilà, je me l’extirpe ! Voilà, je n’osais pas ma présenter à elle sans un motif valable ! Que j’aille la voir chez elle, que je me présente à sa porte, les oreilles basses, les yeux suppliants, c’était tout à fait possible. Mais imaginez, je vais chez elle, je toque à la porte, elle ouvre, elle m’invite à entrer, elle m’assoit dans un fauteuil et elle s’assoit en face de moi – et après ? Certes, regarder sa beauté, c’était suffisant. Et après ? Si j’avais fait ça, j’aurais rougi de déshonneur ! Hein, face à elle, j’aurais dit quoi et j’aurais fait quoi ? Et elle, elle m’aurait pris pour qui, et pour quoi ? Pour un imbécile qui se présente à son domicile sans aucune raison. Et pour mon bien-être, pour apaiser mon esprit, absolument, il fallait une justification de ma présence, sans ça, je pouvais trépasser sur place de honte ! Est-ce compréhensible ?

Et ma justification, là, je l’avais entre mes mains. La lettre, le petit bout de papier avec les quelques mots débridés, c’était cela ma justification, la meilleure de toutes ! J’avais la possibilité de la voir, j’étais comme qui dirait “invité”, en quelque sorte, j’avais le droit de la voir, j’en avais l’autorisation ! C’était trop facile !

Tellement facile que j’ai réfléchi trois jours avant de prendre ma décision.

Pendant trois jours, j’ai tourné en rond, je me suis questionné jusqu’à mourir, j’ai fait tourner mes yeux, je me suis rongé les ongles, j’ai froncé les sourcils, j’ai tordu mes mains, je n’ai pas dormi, j’ai piétiné le sol jusqu’à élimer mes talons et… j’ai décidé que je devais y aller !

Trois jours, c’est le temps qu’il me faut pour prendre une décision ! Et encore, trois jours, pour une décision quelconque qui n’a pas vraiment d’importance sauf que là, c’était important, bref. Parfois, il me faut une semaine entière de triturations mentales ! Sans rire, je ne plaisante pas ! L’indécision, mais ça vous bouffe un homme tout cru ! Ah, mais c’est une maladie, un tourment, un horrible tourment ! Et même si je sais ce que je veux, même si j’en suis certain, je passerai quand même trois jours à réfléchir, à hésiter, à me poser des questions. J’étais sûr et certain de voir la belle, il n’y avait aucun doute là-dessus, bien sûr que j’en avais envie, je me languissais d’elle, la voir était une nécessité. Mais j’ai quand même passé trois jours entiers à réfléchir ! Alors, faut-il que j’explique ce fait, que je décrive ce trouble, que je me justifie pour ces trois journées ? Eh bien, je peux uniquement vous dire que je me posais des questions et que ces questions me retardaient et entraînaient d’autres questions et tout ça, ça formait un chaos pas croyable, des nœuds se formaient, des nouvelles questions qui n’avaient aucun rapport s’ajoutaient à mon chaos pas croyables alors je passais du temps à défaire les nœuds avec mes petits doigts mais de nouveaux noeuds apparaissaient, encore plus inextricables alors tout s’embrouillait, le chaos pas croyable prenait une ampleur démesurée et j’en venais à me poser des questions telles que : “au fait, quel est mon âge ?” Bref, je n’avais rien résolu de mes questions ! Elles étaient diverses, en voici quelques unes simplement pour éclaircir le passage quelque peu obscur que je viens d’écrire : une maladie ? Qu’est-ce que ça voulait bien dire ? Pourquoi était-ce le mari qui m’écrivait une lettre ? Pourquoi est-ce que cette lettre était si courte ? Et pourquoi opter pour un ton si sarcastique ? etc.

Le quatrième jour, je me suis extasié sur le nombre de pulsations à la minute ; je parle de mon cœur, n’est-ce pas. Une attaque de tachycardie m’empêcha de réfléchir plus ; c’était ce jour là où c’était jamais. Ah ! Tachycardie, tachycardie, c’est bien joli ! C’est juste que je pensais à elle, voilà tout, quel mot étrange pour l’amour ! Hein, quoi, tachycardie ou pas, moi, j’appellerai ça tachycardie, voilà tout ! Mais oui, je pensais à elle et vlan, mon cœur s’est emballé comme un cheval, j’ai compté les pulsations et j’ai été très fier de ce qu’elles atteignent 221 – à la minute, bien sûr ! Il y avait de quoi, réfléchissez ! Je ne l’avais pas vue depuis une année et voilà que j’allais avoir tout le loisir de la contempler, de lui dire tout ce que j’avais potassé durant une année ! Alors là, vous comprenez ma tachycardie ou pas ?

Je lui rendrai visite, je lui dirai quelques mots de convenance, je lui souhaiterai un bon rétablissement et je l’observerai, simplement. Je lui dirai que je l’aime, encore une fois, même si elle le sait. Mais elle aime trop qu’on lui répète alors je le lui répèterai, jusqu’à assécher ma gorge s’il le faut ! Elle aime bien savoir ça alors je me plie à ces exigences, comme tout le monde et je dis ce qu’elle veut bien entendre. Devais-je apporter des fleurs ? Quelque chose ? D’autres questions insondables se profilaient à l’horizon.

J’étais horriblement impatient de revoir sa beauté ! Sa beauté me manquait, bien sûr ; sans sa beauté, le monde était comme trop fade, trop inintéressant. Cependant, j’aimais le manque et j’aimais la frustration et j’aimais la douleur – et surtout, surtout, je détestais tout ça, d’une force inimaginable ! Oui, bon, j’aimais et je détestais, vous voyez, toujours tout à la fois, les contraires ensembles et les opposés enchaînés. J’étais faible et fort, triste et heureux, patient et impatient, j’avais peur et j’étais confiant, j’avais hâte et je retardais l’heure fatidique… Je ne pouvais pas ressentir une émotion, quelque chose, sans que l’opposé absolu ne se reflète derrière. Ç’a toujours été comme ça, je n’ai jamais été stable, j’ai toujours été transpercé par le oui et par le non, toujours en même temps, jamais dissociés. Je suis le symbole parfait de l’instabilité et pire, de l’insipidité, je crois ! Je ne suis rien car je suis tout à la fois ! Ah, elle ne m’aimait pas, je comprends pourquoi ! Je ne m’aime pas non plus ! J’exècre ce que je suis et je suis sûre qu’elle exécrait ce que j’étais.

Bon, je râle, en fait, je n’en sais rien, elle n’a jamais rien dit !

Je dérive encore, diable, diable ! Je ne peux décidément pas me contenir !

Ainsi, le quatrième jour, je sortis de chez moi (chose suffisamment rare pour être signalée) afin de rendre visite à la belle. Et j’ai marché, comme ça, en direction de son domicile, avec ma tachycardie et mes milliers de questions en effervescence ! Depuis la lettre stupide, j’avais son visage en tête. Bon, je l’avais tous les jours en tête, mais là, l’image de son visage était comme plus insistante et persistante ! Son image me hantait, m’obsédait comme jamais elle ne m’avait obsédée, je me la représentais, j’essayais de me souvenir, de me souvenir de tout, des détails, d’une mèche de cheveux par ici, du jaune au fond de l’iris, d’un accroc invisible sur sa veste. J’essayais de me souvenir de tout ce que j’avais vu la fois d’avant ; tout remontait dans mon esprit. Bien sûr, il y avait des vides, des blancs, mes yeux n’étaient pas suffisamment grands pour absorber toute sa beauté ! Alors je comblais ces blancs, ces vides idiots par mon imagination. Même, je maudissais ces vides, je maudissais ma mémoire défaillante, je maudissais tout ; je levais mon poing et je grommelais, comme ça, tout bêtement, dans la rue.

Je me suis surpris à l’imaginer encore plus belle tout en me demandant comment c’était possible que ça soit “plus” puisque c’était déjà “trop” ! Ah ! pardonnez-moi avec ces monosyllabes creuses ! Je ne peux pas m’en passer, ça fait comme très abstrait, ça rend bien. Je préparais de belles tirades, il fallait que je sois prêt, que je ne rougisse pas comme un enfant, que je ne me démonte pas et que je montre que je suis capable de bien parler – je dis ça parce que dans mes souvenirs, face à elle, j’avais toujours rougi comme un enfant, je m’étais toujours démonté facilement et j’avais toujours bafouillé ou bredouillé, bref, j’étais une preuve vivante de stupidité. Il fallait que ça change à tout prix, ça aussi, c’était juste une question de conscience, c’était pour avoir une conscience apaisée que je devais faire tout ça ! J’avoue, j’avais aussi en horreur cette idée, comme quoi, ça se trouve, elle me considérait comme un idiot. Cette seule idée me donnait la fièvre !

Bref ! Bref ! Donc ! Je me rendais chez elle et ce elle provoquait une tachycardie impressionnante, j’étais un spécimen tout à fait intéressant à étudier. Avec sa beauté parfaite en tête, j’observais ce qui m’entourait et forcément, tout était… beau, beau à ravir. Je crois que j’avais un de ces airs benoîts assez stupide, qu’en sais-je, je ne regardais pas mon reflet. Passons. Cet amour que je lui vouais (je parle de la belle, pas de mon reflet, bien évidemment), donc, cet amour se répandait sur la terre et d’un coup, ça n’était plus uniquement elle que j’aimais, c’était le monde entier, chaque homme que je croisais, chaque mendiant à la main tendu, à la puanteur repoussante, chaque gamin qui bondissait dans le caniveau – tous ! Je me suis mis à aimer le meurtrier, je me suis mis à aimer le menteur et le perverti et le débauché et le violeur et le dictateur et le bourreau, je me suis mis à aimer les pires horreurs, je me suis même surpris à m’aimer, moi !

Et son immense beauté, à elle, se répandait aussi sur le monde entier et le monde entier, mon dieu ! qu’il était beau ! Jamais je ne l’avais vu de cette manière ! Le monde était beau comme jamais. Comme si sa seule beauté suffisait à rendre les pires horreurs du monde pas forcément belles, mais tout du moins, acceptables. Mes yeux pétillaient, j’étais ivre de beauté je vacillais, je ne marchais pas droit, mon cœur secouait mon corps et je portais un regard famélique sur tout ce qui m’entourait, j’étais insatiable, tout ce qui m’entourait me ravissait, tout ! Ce tout là était global !

Et j’avançais, dans cette joyeuse mélasse, je prenais le temps de tout regarder et de tout détailler et ça me procurait un plaisir immense, chaque gouttière, chaque tuile, chaque feuille d’arbre, tout était ravissant de beauté, même le caniveau était auréolé de beauté, c’est dire ! Même les égouts, je supposais, devaient être somptueux ! Là, je répète précisément tout ce que j’ai dit et pensé, ça me semble très sérieusement stupide ; tout me semble stupide, tout ce que j’aie dit et fait, tout ce que j’aie pensé et vu. Et tout ça, croyez-moi, je me l’extirpe de force, pour ne pas mentir ; n’empêche, on dirait une adolescente enfermée dans son couvent qui écrit dans ses petits journaux ! Ah ! Oui, tout à fait, c’est amusant, je crois.

Avec ma vision spéciale, ma tachycardie (dois-je encore le répéter ? Est-ce suffisant ?), avec ma cervelle cotonneuse et mon amour démesuré, je me suis présenté. Bon, d’abord, je suis arrivé en bas du bel immeuble, je me suis arrêté dix bonnes minutes, pour savourer ma jolie patience impatiente (tiens, tiens), pour calmer mon cœur furieux, j’ai attendu, j’ai réfléchi longuement, j’ai répété mes tirades une nouvelle fois, comme un écolier fou et je suis monté au troisième étage. L’escalier était interminable, j’ai grimpé de nombreuses marches avant d’atteindre le troisième étage.

Et j’ai frappé à la porte ; c’est comme ça qu’il faut faire, n’est-ce pas ?

 

 

III.

 

J’ai entendu des pas discrets, la porte s’est entrebâillée et un œil est apparu dans l’entrebâillement. Pour me justifier de ma présence, j’ai sorti la lettre de ma poche, en tremblant, elle était tout chiffonnée, je l’ai dépliée proprement, du mieux que j’ai pu, en marmonnant des petites choses et vite, vite, je l’ai tendue à l’œil derrière la porte. L’œil a parcouru rapidement la lettre puis a dévoilé un reste de visage, toujours dans le minuscule entrebâillement.

Diable ! Diable ! Mais pourquoi est-ce que tout prenait tant de temps, pourquoi est-ce que tout était si lent et pourquoi est-ce que ce visage derrière la porte me faisait attendre ? L’impatience grandissante me faisait trépigner sur place, quoi, j’ai tapé du pied, enfin, légèrement, pour ne pas que ça se voie trop. Le visage a ensuite fermé la porte, un bruit de chaîne s’est fait entendre et – enfin ! La porte s’est ouverte, toute grande accueillante, béante, devant moi ! Je m’y suis engouffré.

L’œil, donc, appartenait à un visage qui appartenait à une femme plus ou moins âgée, qu’en sais-je, je ne l’ai pas détaillé, ce visage.

— Je suis l’infirmière, a dit la bonne femme.

— Moui… moui… Où est-elle, où est-elle ?

Ah ! J’étais trop impatient, la tachycardie agissait sur tous les nerfs et même sur les cordes vocales ! Ah, oui, ça n’a aucun rapport mais n’empêche, j’ai constaté que ma voix tremblotait, comme tout mon corps. Ah ! j’étais trop proche du but, je ne pouvais plus attendre, plus du tout.

Je crois que la bonne femme a répondu quelque chose mais… mais je n’ai rien entendu ! Je n’entendais plus rien tout simplement parce que je ne prêtais plus attention à rien. Et vous savez quoi, je le dis, maintenant, qu’il y ait cette infirmière, ça ne m’a fait ni chaud ni froid, je veux dire, je ne me suis même pas questionné ! Exacte, la scène s’est passée ainsi, je ne lui ai pas demandé ce qu’elle faisait là, l’infirmière, je n’ai rien demandé, j’avais approuvé malgré moi. Non mais quelle stupidité, ça, “approuvé malgré moi”, non mais d’où est-ce que je sors une telle chose ! Je devais vraiment être dans un état tout à fait spécial pour “approuver malgré moi”, je ne vois pas d’autres explications.

En y réfléchissant bien, je crois que la bonne femme était rongée de suspicion et ça, je me le suis dis tardivement aussi, quand j’ai revécu la scène. Je n’ai remarqué que plus tard cet air qu’elle arborait et je crois bien qu’elle avait eu comme peur de moi, qu’elle était inquiète, méfiante. Ah ! diable, je n’ai compris que tardivement, tardivement – était-ce possible d’être aussi bête ? Mais alors bête comme ça, comme je l’ai été, je ne comprends pas que ça soit humainement possible ! Avec mes yeux envahis de beauté, hi, je ne voyais pas le mal ! Quelle bêtise, je ne peux pas le croire.

Bon, à un moment, mes yeux, ils n’ont plus du tout vu de beauté mais ça, ça, c’est pour  plus tard…

Et puis, vous voyez, l’infirmière, après, j’ai compris, j’ai compris, ensuite, tellement tardivement ! Mais oui pourtant, c’était évident !

Tellement évident que…

 

 

IV.

 

Voilà, la bonne femme m’a entraîné avec prudence dans une chambre. J’étais déjà venu ou une deux fois et je peux vous dire que je n’ai pas reconnu les lieux, pas du tout, pas du tout !

Ainsi, dans cette chambre à part, les rideaux avaient été tirés. Là, je préviens, je fais une description de la chambre (ah ! ah ! je sais, je ne vous prends pas pour des imbéciles), voilà mais cette vue, je ne l’ai eue que tardivement ; en fait, voilà, tout a été très tardif, c’est vrai. Ce que je signifie, c’est qu’en entrant dans la chambre, je n’ai pas du tout eu ces impressions, que les impressions, je les ai eus plus tard, je dirais quand, plus tard. Mais bon, il faut tout faire dans l’ordre : je rentre dans un lieu, je décris le lieu et ensuite, bon, on peut passer à la trame, l’action, ce que vous voulez

Bon ! Dans cette chambre aux rideaux tirés, une toute petite lampe diffusait une lumière faible, quelque peu verdâtre ; c’était une affreuse pénombre glauque et dense. Une odeur horrible grignotait la cervelle. En fait, bon l’endroit était laid. Les tapisseries étaient déchirées, le plafond transpirait de longues traînées dégoulinante d’eau noirâtre, le sol était parsemé de taches indistinctes et tous les objets, tous les meubles étaient sens dessus dessous.

Je le rappelle, je n’ai rien remarqué d’anormal dans cette chambre lorsque j’y suis entré ; c’est seulement après, plus tard, que j’ai pris conscience de la laideur de l’endroit. Moi, encore, en entrant, j’avais encore les yeux voilés de beauté, la tachycardie, tout ça, tout ça, ça m’empêchait de voir ce qu’il y avait autour.

Au centre de la pièce, tel un trône, un lit reposait, un petit lit ridicule et dans ce lit, il y avait un corps ou du moins, je l’ai supposé, un corps, donc, qui se dessinait sous les draps. Et dedans – était-ce la reine ? “Eh ! mais non, idiot, impossible !” ai-je répondu en écho pour moi-même. Quelle idée, non mais quelle idée ! Parfois, décidément, je me trouve assez stupide.

La bonne femme, l’infirmière s’était rendue devant un meuble sur lequel trônait (il y a tant de chose qui trônaient !) une pile effroyable de médicaments, je signifie par-là des boîtes, bien sûr ; des boîtes colorées, multiples, presque jolies. Tout était en désordre, les boîtes étaient ouvertes, la majorité trônait (ah ! ah ! encore !) sur une commode mais il y avait également quelques boîtes éventrées sur le sol, des boîtes déchirées, émiettées. L’infirmière trifouillait dans tout ce bazar, elle semblait chercher quelque chose, une boîte bien précise mais elle ne trouvait rien – ou alors, faisait-elle semblant ? Elle ne parlait pas, elle respirait comme un cheval, elle plongeait ses mains dans ses boîtes et me lançait, comme ça, je ne sais pas, des regards en biais, en fait, voilà, elle m’épiait. Ah ! Ah ! Elle a cru que je ne la voyais pas ou quoi ? Moi, pareil, je restais silencieux.

Je me tenais dans l’encadrement de la porte, je n’avais pas de boîtes dans lesquelles fouiller alors mes bras, je les croisais, je les dépliais, je les posais contre le mur. Quel remue-ménage, je ne savais pas quoi faire de mes bras, ouh, quel imbécile. Et l’infirmière qui me regardait de biais ! Quoi, je la voyais qui m’espionnait ! Là, j’avoue, j’ai commencé à perdre patience, même si en fait, je n’avais pas de patience, juste de l’impatience, mais c’est l’expression qui veut ça, vous aurez compris. J’ai perdu patience et je me suis même un peu irrité à cause de cette infirmière, là, qui feignait d’être occupée et qui me laissait là, comme un imbécile. Parce que moi, tout seul, je ne savais pas décider ; décider quoi faire ! Alors, elle ne disait rien l’infirmière ? Eh ! alors, je devais faire quoi, non mais c’est vrai, ça ! Je n’allais pas passer ma journée comme ça, debout, dans l’encadrement d’une porte, à plier et déplier mes bras !

— Elle est où, alors, elle est où ? j’ai dit au bout d’un moment.

L’infirmière à relevé sa tête et m’a lancé un regard de compassion triste à mourir – paf, ç’a glacé mon sang. N’empêche, elle n’a pas répondu ! Mais qu’elle était bête ! Que faire, que faire ? J’ai réitéré ma question, encore plus agacé et je n’ai pas eu de réponse là non plus ; l’infirmière n’a même pas daigné relever sa tête vers moi.

Je jetais des coups d’œil discret à l’infirmière puis sur le lit et ainsi de suite, mon regard volait de l’infirmière au lit en passant parfois au plafond. Je me sentais terriblement bête, d’ailleurs, tout me paraissait bête et ce lit était bête et ces médicaments étaient bête, et l’infirmière et les rideaux, tout, tout.

— Elle est où ?

Ma voix a résonné, elle était lointaine, un simple écho. Puis il y a eu du mouvement, une légère agitation, j’ai entendu des frémissements de draps rugueux alors je regardai en direction du lit. Une espèce de chose émergea du non moins atroce oreiller sale, un peu brun, un peu jaune, originellement blanc (du moins, je présumais.) Quoi ? Quoi ? Mais qu’est-ce que c’était que ça ! Bon, de là où j’étais, je ne voyais pas grand-chose, à cause de la pénombre, de la lumière verte ; en fait, je ne voyais pratiquement rien, je distinguais juste une silhouette dans le lit et puis cette chose qui avait surgit, comme un mât, de sous les draps.

— C’est… toi ? ai-je demandé.

Puis aussitôt, j’ai voulu être foudroyé sur place ! Si, je vous jure, foudroyé ! Après, j’ai essayé de me rattraper, j’ai balbutié des choses, des inepties, j’ai malaxé mes mains encombrantes et je les ai finalement rangées dans mes poches. J’ai jeté un rapide coup d’œil à l’infirmière. Cette imbécile faisait comme si de rien n’était, ah ! elle devait bien ce moquer de ma stupidité !

Puis le mât est retombé dans ses draps, dans un fracas assourdissant – j’en ai sursauté ! Là, j’ai commencé à avoir très peur.

L’infirmière, tiens, j’ai remarqué, tiens, désormais, elle me dévisageait d’un œil à la fois curieux et anxieux. Moi aussi, agacé, je me suis mis à la fixer droitement dans les yeux avec autant d’impudence et d’insolence qu’elle et elle, eh, elle ne cillait pas, elle ne baissait même pas les yeux ! Non mais quelle insolence, quel sans gêne ! Je déteste ça ! Et puis… et puis, qu’est-ce qu’elle faisait là ? Je me suis préparé à dire :

— Mais dégage donc hors de ma vue, saleté, va-t-en !

Je n’ai rien dit.

J’imagine toujours déclamer des répliques foudroyantes, je les imagine toujours très nettement, avec tous les mots et toutes les intonations nécessaires mais en réalité, tout ce qui sort de ma bouche ? Bredouillages et balbutiements et bafouillages ! Ah !

C’était ridicule, tout ça ! Tout ça, c'est-à-dire le lit qui remuait et l’infirmière qui me dévisageait et moi qui parlais n’importe comment ! Bizarrement, il n’y avait que moi qui étais oppressé par cette sensation, l’infirmière, à elle, ça ne lui faisait rien du tout, elle plongeait ses yeux dans les miens afin de les sonder. J’ai soudain réalisé que cette infirmière, je crois, eh bien qu’elle était bête comme ses pieds ! On voyait une espèce de stupidité dégouliner de toute sa face.

Bref ! Cette scène grotesque cesse à l’instant où l’infirmière eut un soubresaut d’intelligence, elle fit une révérence maladroite en disposant encore une fois ses ustensiles diaboliques à leur place, d’une main peu confiante, en baissant la tête pour ne plus voir mon regard puis elle fuit hors de la chambre, à petits pas.

“Et moi, je fais quoi, maintenant ?” me disais-je. Que décider était difficile ! Ç’a toujours été difficile ! Avancer ou bien reculer ? Aller à droite ou aller à gauche ? La vérité, c’est que les questionnements eh bien, ça fait stagner ; au moins, après, plus de problème pour savoir si devant, à droit à gauche c’est mieux !

Il a bien fallu que je me bouge, pourtant.

Une peur colérique s’emparait de moi. J’entends par là que cette peur attisa une colère noire dans mon cœur. D’où est-ce qu’elle venait cette colère ? De l’irritation de l’attente ? Bien, je n’en avais aucune idée. Ah, la colère grondait, au loin, et remuait les bas-fonds de mon corps !

Je me suis approché du lit – il le fallait bien ! Ah, avec cette peur et cette colère et cette tachycardie, tout ça, non mais quel chaos ça provoquait ! J’ai hésité horriblement longtemps, peut-être juste cinq minutes, mais ç’a duré des heures. Il n’y avait plus d’agitation dans le lit, il n’y avait plus rien !

C’était elle ! Mais bien sûr, bien sûr que c’était elle ! Et puis, hein, qui est-ce que ça pouvait être d’autre, sérieusement ? Mais ça je le savais, que c’était elle, je le savais depuis le début – mais n’empêche, je me suis dit que… peu importe ! Je le savais et je ne voulais pas le savoir, je voyais et je ne voulais pas voir.

Et encore, là, c’était rien.

Alors, avec la peur au ventre, je me suis approché du lit, à pas lents et incertains.

 

V.

 

Vous voyez, je décris cette scène avec une solennité ennuyeuse, comme trop outrecuidante, qui ne convient absolument pas à la situation ! Faux ! Faux ! A ce moment-là, je m’imaginais être au centre d’une cérémonie pompeuse et j’agissais en tant que tel. Oui, bon, c’est vrai, c’est stupide, et alors ?

Passons aux faits, je ne fais que divaguer sans cesse mais je jure que je ne fais pas exprès !

Mon cœur se dilatait, s’accélérait encore plus (ne me demandait pas comment ce “plus” était possible, je ne sais pas), j’étais fou d’amour comme jamais (bon, ça va, merci, épargnez-moi vos commentaires) et j’avançais. En réalité, j’avais juste dix pas à faire mais je crois bien que j’ai mis une heure à les faire, ces dix pas.

Puis je l’ai vue ! Ah ! Ah ! Enfin, enfin, la belle !

Etait-ce bien elle ? Elle donnait envie de pleurer sans fin, elle donnait envie de mourir, de se crever les yeux, elle donnait envie de… de vomir ! Elle ressemblait à un cadavre en putréfaction, un cadavre que les vers, les mouches, les larves ont déjà entamé et rongé ! Il ne manquait que l’odeur agressive du corps en décomposition !

Mais quelle vision infernale ! Croyez-moi, quiconque aurait eu cette vision infernale, ce corps à moitié rôti par le diable, ce corps à moitié dévoré par la maladie, quiconque aurait senti ses viscères gronder ! Ah ! Que dire ? J’ai réfréné un violent haut le cœur et j’ai, dans un automatisme navrant, porté à ma main à ma bouche. Quel geste stupide, ça, j’en conviens.

— C’est bien toi ? j’ai dit encore.

Ah ! Vous voyez ça ou pas ! Je ne suis capable que du pire et encore, parfois, on dirait, eh bien que le pire, c’est pas assez ! Dire une parole un tant soit peu intelligente, ça, j’en suis bien incapable, j’en ai toujours été incapable – surtout face à elle ! Pourtant j’ai essayé de dire quelque chose d’intelligent, je me suis creusé la cervelle, longtemps, longtemps. Mais… c’est quoi, quelque chose d’intelligent ? J’ai bien réfléchi à ça, quelque chose d’intelligent, c’est le silence ! Le silence ! Et je me dis que j’aurais dû garder le silence ! Je me dis que j’aurais dû arracher ma langue  et me taire, me taire ! On ne sait pas si le silencieux est bête ou intelligent, on ne sait pas !

Elle a ouvert ses grands yeux pâles aux milles reflets de douleurs, dans un effort impensable – et elle les a lourdement rabaissés, dans un mouvement de découragement.

Oui ! Malheur ! C’était elle ! Mais bien sûr, mais quel idiot ! Je le savais que c’était elle, je le savais depuis que j’avais mis le pied dans la chambre. J’ai levé les yeux et j’ai vu la chambre, j’ai vu les tapisseries déchirées et j’ai vu les traînées noires qui gouttaient du plafond, j’ai tout vu en détail ; c’est seulement à cet instant que j’ai pris conscience de la laideur de l’endroit ! Une odeur d’hôpital, de médicaments, s’est soudain insinuée dans mon nez. Ouh, mais j’étais en enfer ou quoi ?

Elle, je l’ai regardée plus en détail, je ne sais pas ce qui me poussais à détailler l’horreur ! C’est une infamie de détailler l’horreur ! Ah, c’est comme regarder des cadavres de loin, avec dégoût et plaisir, avec horreur et délice, c’est la même chose ! Regarder des cadavres, regarder un homme se faire tuer, regarder un homme qui saute par sa fenêtre, pareil ! On trouve bien quelque plaisir là-dedans. Je l’ai regardé d’un œil attentif et profond, mon regard était inéluctablement attiré par ce qui se traînait dans le lit. Ça me plaisait et ça me rebutait, j’avais la nausée et pourtant, je regardais, je braquais mes yeux sur le corps, impudiquement et je regardais, je détaillais, j’observais et je cataloguais les plaies, les blessures. J’étais fasciné par l’horreur.

Je ne parlais pas, je ne savais pas quoi dire – bien que j’avais toujours des choses à lui dire, à elle. Et elle, quoi, bon, elle ne disait rien, elle respirait comme un bœuf qui va à l’abattoir, elle haletait, violement ; chaque respiration était entrecoupée par un sifflement court et strident. Elle ne soulevait que très légèrement sa poitrine malade.

Je me suis senti affreusement contrarié – il y avait de quoi, n’est-ce pas ! J’avais pourtant lu la lettre, la courte lettre ; je l’avais juste imaginée un peu amaigrie, un peu souffrante, un peu tout ça. Mais jamais, jamais à ce point ! D’ailleurs, je ne crois pas qu’un cerveau humain puisse pleinement imaginer toute l’horreur qui se reflétait sur son visage.

Que dire… ? Elle était juste indescriptible de laideur !

Depuis quand était-elle malade ? Depuis quand était-elle couchée, là, avec son corps en mutation, qui se transformait peu à peu pour devenir un ramassis de saleté, de microbes, un amoncellement inextricables de plaies boursouflées, de sang ranci, de muscles gangrenés ? Depuis quand subissait-elle cette transformation inavouable ?

Mais pourquoi diable n’étais-je au courant de rien ?

J’attendais d’elle une parole, un mot, un mot de rien du tout, un petit regard, une petite seconde d’attention ! Elle demeurait cloîtrée derrière ses lèvres cousues et derrière ses paupières lourdes ! Mais quelle frustration ! Et là, encore, je me suis questionné sur un tas de truc ; ah ! ah ! je me questionne toujours sur un tas de truc. Bon, bon ! Que pouvait-elle bien penser ? Avait-elle des choses à me dire ? Etait-elle heureuse de ma présence ? Je voulais tout savoir, absolument tout, il le fallait, c’était une nécessité de tout savoir.

— Dis quelque chose.

C’est ce que j’avais envie de grogner. Je ne l’ai pas fait ; j’ai déjà exprimé ce problème de parole plus haut, je ne vais pas non plus le répéter. Ce silence, quelle horreur ! C’était insupportable ! A part le ronronnement monotone de sa poitrine, il n’y avait pas d’autre son ! Mais quelle offense ! Quelle insulte ! Je me disais ça ! Mais pourquoi et comment pouvais-je me dire ça durant un moment pareil ? Comment ça se fait que je me suis dit qu’elle se taisait exprès pour m’agacer ? Comment en suis-je venu à penser une telle chose ? Bla bla, j’avais toujours été à sa merci, j’avais toujours baissé les yeux devant elle, j’avais toujours rougi sous son regard inquisiteur et là… là, c’était pareil !

Je fus pris d’une terreur soudaine. Mes genoux craquèrent et se brisèrent, mon corps tout entier s’affaissa, mes genoux cognèrent le sol et mon front aussi ; vlan, à genoux devant la reine ! Le sol était froid, terriblement froid. Et surtout, là-bas, tout respirait la maladie : le sol, les meubles, le lit, les rideaux, tout semblait imprégné par la maladie, comme contaminé.

J’avais toujours été comme ça face à elle : à genoux, dans une position d’esclave, le front contre le sol. Et voilà qu’encore une fois, encore, je me retrouvais à genoux sans que je comprenne pourquoi. C’est vrai ça, que faisais-je donc à genoux ? Là, comme ça, je me suis senti investi par la maladie, je l’ai sentie s’insinuer dans mon corps comme un ténia.

C’est juste que… que j’ai mis du temps à comprendre et cette maladie qui me pénétrait c’était juste la compréhension, bah, la sale lucidité, saleté de lucidité.

Elle, sur son lit ; elle… elle allait mourir !

Je suis bête, je l’ai déjà dit. J’ai mis tout ce temps à comprendre ! Sans rire ! C’est sérieux ce que je dis, j’ai mis tout ce temps, tout ce temps ! Voyez, sa mort, exprès, je l’avais imaginée mille fois, exprès pour me faire mal, exprès pour souffrir, exprès, pour élever des tourments terribles dans mon cœur. Voilà, avant, je l’avoue, je l’avais imaginée morte et je me tordais de douleur dans ma bile.

Et là… elle allait mourir.

Et voilà que c’est revenu ! Cette chose là, derrière ma tête, cette chose qui me pousse à me torturer ! Je me disais, encore, malgré moi, qu’il fallait que je parle intelligemment, que je dise des paroles belles et que ça fasse bien, que ça sonne bien, que ça soit joli et larmoyant et tout ça, bla bla, vous avez compris. Je n’ai rien réussi à dire qui soit joli. Je n’ai rien trouvé de beau à dire. Je n’ai trouvé que des immondices, des bassesses, des ordures. Hein ! Même si j’étais comme qui dirait un peu inconscient, un peu perdu, croyez-le, j’avais encore suffisamment de conscience pour réfléchir sur tout ça ! Réfléchir sur de belles choses à dire, de belles phrases ! Mais qu’est-ce que c’est stupide, je ne peux pas le croire, c’est pas possible que ça soit moi, ça, ce que je décris !

Alors, à la recherche de mes jolies phrases, je me suis approché de son visage (c’est d’elle que je parle, mais oui, mais oui), je me suis approché près et je l’ai regardée, comme ça, de très près. De temps en temps, ses grand yeux s’ouvraient, laissant entrevoir leur vert malade et plâtré.

— Dis… tu m’entends ? ai-je dit plusieurs fois.

J’observai ensuite sa réaction en enfonçant mes ongles dans mes paumes. Néant.

Et je cherchai encore des belles choses à dire. Que je dise tout – parce que le mourant est le meilleur des confesseurs.

J’ai eu de plus en plus peur. Plus je réfléchissais et plus j’avais peur parce que plus je réfléchissais et plus ma conscience s’aiguisait. C’est comme ça que j’ai eu cette idée. Au début, c’était une idée lointaine, on ne devinait que les contours et puis elle est devenue plus proche, elle est devenue comme plus obsédante ; mon idée était plutôt un questionnement et absolument, oui, il me fallait une réponse. Alors voilà ce que j’ai dit, voilà ce qui faisait que ce questionnement était laid.

— Est-ce que… est-ce que tu me reconnais, dis ?

Je connaissais la réponse ; il n’y avait pas de réponse. Ça aussi, je le savais. Mais j’avais posé la question, comme ça, pour voir. Il fallait être un idiot pour ne pas voir, il fallait être un idiot pour ne pas comprendre. Je suis certes un idiot. Je suis un idiot mais je peux vous dire que je voyais sans voir et je comprenais sans comprendre – vous, ça, vous comprenez, hein ?

— Dis… ai-je murmuré encore.

Elle a soulevé légèrement son cou de poulet.

— Ah ! me suis-je écrié, en joie.

Elle est retombée, dans un soupir de moribond.

— Et…

Il n’y a plus eu de mouvement pendant quelques minutes.

Elle a bougé, ensuite ! Elle s’est mise sur son flanc droit et s’est retrouvée face à moi. Elle a bougé lentement, avec maints efforts et tout ça, dans un bruit fracassant de draps, de froufrous sonores. Par surprise, je ne sais pas, j’ai subitement reculé. Elle essayait d’ouvrir ses yeux, elle n’y arrivait qu’à moitié. Elle les a ouverts entièrement une fois ; elle m’a dévisagé de ses globes oculaires nébuleux et infectés. Les globes oculaires étaient comme vides, sans regard. Quelle étrangeté !

Elle a ouvert sa bouche sèche ! Elle a pris sa respiration, elle allait parler, enfin ! Elle a même tenté de lever sa tête. Elle allait parler ! Je me suis approché encore plus près, pour mieux entendre, mes cils frétillèrent, mon cœur battit encore plus rapidement, mes doigts se crispèrent, mes dents crissèrent ; elle allait parler !

La voilà qui entrouvre grand ses lèvres purulentes, la voilà, dans un rebond, qui s’apprête à parler. Ses dents brillèrent.

— A-a-i-eu-Rrr-P…p… A-r-r-… ur-…

“Quoi ?” je me suis dit. Et “quoi ?” j’ai répété à haute voix. Mais qu’est-ce que c’était que ça ? Je vais vous le dire, moi, ce que c’était ! Des syllabes éparses ! Des hoquets empâtés ! Des éructions grasses et indéfinies ! Des cris ! Des gémissements sans queues ni têtes ! Des croassements inaudibles ! Des râles, des vomissements ! L’horreur, l’horreur !

Sa tête s’affaissa ensuite dans un bruit sourd et détestable de draperie. Sans réfléchir (en fait, je ne réfléchis jamais – même lorsque je réfléchis, ah ! ah !), je me suis saisi de sa main dans un mouvement précipité, je l’ai extraite des draps sales et je l’ai serrée. Je l’ai soulevée et vraiment, j’ai eu l’impression de tenir une patte d’animal mort, mais une patte chaude comme un tison et j’ai cru que ç’allait laisser une empreinte, une brûlure sur mes paumes. Le contact avec cette chair malade me fit frissonner, m’effraya, et après avoir serré cette main avec amour, je la relâchai tout aussi rapidement, de stupeur, de dégoût, d’effroi, de tout ça. Elle retomba mollement ; une main molle comme de la viande ! Une excroissance de chair vide ! Un appendice nécrosé !

Ce fut atroce.

Elle (non pas la main mais la belle, tout entière) s’est mise à trembler. Ç’a commencé par de légers tremblements puis ç’a été des vrombissements de membres, des entortillements de peau, des frissons bruyants, des trépignements de squelettes, les draps se soulevèrent, les os trépidèrent, un ouragan dans son lit mortuaire, une tempête, un véritable séisme du corps ; elle trembla, elle se roula, s’enroula, se recroquevilla, avec des gestes en saccades, un bras tordu, un autre coincé sous le dos, la colonne vertébrale brisée en deux, en trois, en quatre, le cou comme une toupie, les yeux révulsés, les reins retournés, elle ressemblait à une marionnette désossée. J’ai eu terriblement peur, je me suis relevé, j’ai fait trois pas en arrière et j’ai crié, j’ai toussé, j’ai tremblé.

L’infirmière, avec son air niais, ses yeux creux et ses remèdes maléfiques est entrée précipitamment dans la pièce, en faisant ses enjambées de naine (dieu ! qu’elle était laide !) et elle a justifié sa présence soudaine par des paroles empressées :

— Dix-sept heure ! L’heure… crise… dix-sept heure ! Montée ! Ah ! Oh !

Je n’ai pas pu supporter tout ça. L’infirmière, je ne l’avais pas vue si laide. Elle aussi avait le visage couvert de plaies purulentes, de cicatrices gonflées, elle avait du poil au menton et une bosse énorme dans le dos. Des mains noueuses, jaunâtres, un nez rouge et dégoulinant, des dents en moins… Mais ! Mais ! Etait-elle comme ça auparavant ? Eh ! J’étais incapable de le savoir, je n’avais même pas remarqué sa bosse dans le dos alors qu’un aveugle l’aurait vue ! Diable ! Que se passait-il ? Eh ! Il fallait que je fuie ! J’ai mis mes mains dans les poches, hop, vite, rapidement, je me suis cogné dans le mari qui rentrait, j’ai jeté un regard sur lui – il était laid à tomber à a renverse – je l’ai poussé avec mes épaules, il n’a rien répliqué, j’ai couru, j’ai pris l’escalier, je les ai descendus, descendus, descendus, interminablement, plus bas, plus bas, plus bas.

 

Non mais… sérieusement ? Qu’est-ce que je pouvais penser de tout ça ? Est-ce que j’allais me mettre à pleurer ? Est-ce que j’allais me mettre à avoir pitié, à déchirer mes bras, à me lamenter ?

Non ! Non ! Et pourquoi ?... Parce que j’avais vu ! Ah ! Mais voyez donc la suite…

 

VI.

 

Voyez, on lui avait couvert le corps de compresses imbibées d’un liquide jaune et puant, on lui avait fait avaler d’immondes pourritures ; j’avais bien vu la pile effroyable de médicaments, hein. On voulait la maintenir en vie, avec son corps abîmé et son âme viciée. Et elle, n’est-ce pas, je me demandais bien ce qu’elle voulait, elle ! Est-ce qu’elle voulait encore vivre dans ce corps contaminé jusqu’à la moelle ? Est-ce qu’on lui avait demandé son avis ?

Et surtout… surtout, est-ce qu’elle voulait voir ce reflet détestable de cadavre dans le miroir ? Non ! Bien sûr ! Quelle question ! Là, je parle pour elle, mais quelle idée ! Le reflet, le double, il avait été un ami – et il était devenu un traître, un traître abominable. Il l’avait supportée, il l’avait aidée et puis… vlan, il était devenu laid et il s’était présenté ainsi, au garde à vous, face à elle, il lui avait ouvert grand les yeux et… elle avait tout vu, c’était certain, elle avait tout vu ! La réflexion disgracieuse s’était présentée sans aucune gêne ! Le reflet lui avait dévoilé sa nouvelle image, sa nouvelle figure, quel coup dans le cœur ç’a dû être !

Elle l’avait eu sa gifle, finalement.

Avec ce reflet atroce, moi, qu’est-ce que je pouvais bien penser, hein ? Comment pouvais-je la considérer ? Je m’étais encore agenouillé devant elle – mais à quoi bon, ç’avait été un simple automatisme, je crois ! Que pouvais-je penser d’elle ? Que… que faire, là, encore une fois, toujours la même question ! Que valait-elle, désormais ? Quel était son rôle, dans ce fatras hideux ? Quel était son rôle, maintenant qu’elle était laide, laide comme la mort ? A quoi servait-elle, quelle pouvait bien être son utilité ? On va me huer parce que je parle d’elle comme si c’était un objet, je parler d’utilité et tralala, tout ça mais... Non, bien sûr qu’elle n’était pas un objet ! Bien sûr que non !

Pire !... Elle était de la viande ! Oui, tout à fait, elle était devenue de la viande ! Et moi, quoi, alors, est-ce que je pouvais encore me prosterner devant de la viande ? Sérieusement ? Il ne faut pas me huer, si seulement vous l’aviez vue, alors vous auriez compris et vous aussi vous auriez dit qu’elle était devenue de la viande, avec ce corps encombrant, avec cette laideur envahissante !

La beauté, la beauté était partie ! Ecoutez, je sais que j’aie raison lorsque je dis ça… Sans sa beauté, elle n’était rien, rien ! La beauté est bien fragile, il faut la couver, la protéger, pour qu’elle demeure le plus longtemps possible… Sans masque de beauté, sans parure sublime, elle n’était plus rien. Mais quelle horreur ! Est-ce que je pouvais aimer un tel cadavre, encore, très sérieusement ? Est-ce que moi, vraiment, ce que je devais supporter ça ? Non mais… sérieusement ? Qu’est-ce que je pouvais penser de tout ça ? Est-ce que j’allais me mettre à pleurer ? Est-ce que j’allais me mettre à avoir pitié, à déchirer mes bras, à me lamenter ?

Elle n’avait plus eu tous ses regards, elle n’avait plus eu d’yeux asservis, elle n’avait plus rien eu.

Alors il n’y a plus eu de beauté.

Je lui en ai voulu de m’avoir montrer tout ça ! Pourquoi ? Ah, oui, pourquoi donc ? Mais c’est simple, pourtant ! Elle m’avait montré la beauté la plus parfaite – et voilà qu’elle m’exposait la laideur la plus immonde ! Que dire ? Rien, rien à dire ! Je me suis mis à la haïr, à la haïr autant que je l’aimais ! Moi, moi, je n’avais pas demandé à voir ça ! A un moment, j’ai même voulu l’étrangler, je l’avoue, je lui en voulais alors voilà, je voulais la tuer, qu’elle meure, tout de suite et que ça soit fini ! Qu’il n’y ait plus d’agonie et qu’il n’y ait plus de laideur !

Le mari ! Le mari est le premier fautif ! Il savait que je me mourais d’amour pour sa femme alors exprès, il m’a convoqué, il m’a fait venir avec sa petite lettre ridicule et ses trois mots qui se couraient après, il m’a fait venir au chevet de sa magnifique femme pour que je voie bien toute l’horreur et que j’aie la nausée, toujours, toujours !

Lorsque je suis sorti de chez elle, je suis devenue une flaque de haine. Je lui en ai voulu et je n’ai jamais cessé de lui en vouloir ! Quelle fureur ! Quelle haine ! Non mais quel