J'ai marché pas mal de temps dans les rues, plié sur moi-même, à me tenir le ventre avec les deux mains. Personne ne faisait attention à moi. D'abord parce qu'il n'y avait pas un chat, il faisait tellement noir, on voyait personne, et puis tout le monde s'en fout. Un type qui pisse le sang dans la rue à trois heures du matin, ça ne choque personne.
Bon quand même à un moment je me suis senti vraiment mal. Je me suis assis sur un pas de porte en pierre sale sur laquelle quelques gouttes de sang sont aussitôt tombées. Un néon rouge clignotait au-dessus de moi, un truc écrit en chinois. Je devais être devant un restaurant. J'ai regardé mes mains, il y avait des filets de sang qui coulaient entre chacun de mes doigts, ça tombait ensuite sur le parvis de pierre.
J'ai laborieusement sorti une clope de ma poche et je me la suis collée dans la bouche, mais j'avais rien pour l'allumer. Je l'ai laissée pendre là, au bout de mes lèvres, je la regardais changer de couleur dans la lumière du néon: rouge, blanc, rouge, blanc, un signal de détresse. J'ai entendu des rires un peu plus loin et des formes fines sorties d'un net carré de lumière blanche à une dizaine de mètres de moi s'agitaient. Bon je voyais déjà plus très bien. J'ai fermé les yeux et je me suis adossé au mur. Les rires se sont tus. Il s'est pas écoulé cinq secondes avant que je me sente mourir. Ouais je veux dire, j'ai vraiment cru que je mourai parce que je me sentais trop mal pour être encore vivant, voilà, et quand j'ai entendu un bruit près de moi j'ai ouvert les yeux, et là, juste en face de moi, il y avait un ange qui me tendait du feu.
Elle était grande et une longue robe blanche moulait ses formes impeccables. Sa silhouette se découpait en blanc sur blanc dans le carré de lumière derrière elle, mais la flamme de son briquet et le néon au-dessus de moi projetaient une constellation de reflets oranges sur son corps. Ca faisait un truc dingue qui m'a beaucoup impressionné, une sorte de cartographie céleste vivante, je saurai pas trop vous expliquer, en tout cas ça m'a fait un sacré choc. J'ai allumé ma sèche et j'ai levé les yeux vers son visage. Je voulais dire un truc spirituel, du style "la dernière cigarette avant le grand voyage", mais j'ai tout juste réussi à cracher un peu de sang. C'était pas très spirituel de toute façon, surtout pour un ange qui doit bien mieux s'y connaÎtre que moi en spiritualité, ça s'est sûr. Et puis quand j'ai vu son visage, j'avais plus vraiment envie de parler.
Là j'étais certain d'être mort, parce que son sourire parfait surmonté de deux yeux bleus comme une promesse de paradis et son corps long et racé n'avaient rien à voir avec tout ce que la vie avait pu m'offrir.
- Je t'emmène, elle a dit.
J'ai hoché la tête et j'ai écrasé ma clope sur le trottoir. Le filtre était tout rouge de sang. J'ai réussi à me lever sans aide et le sang à commencé à se répandre en flaques par terre. Elle était très calme et ça m'a un peu étonné d'abord, mais je me suis dit que les anges doivent en voir des bien pire. En tout cas, j'étais super fier qu'on m'ait envoyé celui-là. Quelle beauté. Qu'avais-je fais pour mériter tant d'attention de la part du Tout-Puissant? Je l'ignore. Elle m'a aidé à marcher jusqu'à sa voiture, blanche elle aussi. Sa robe s'est retrouvée pleine de taches rouge, mais elle s'en foutait. J'imagine que le pressing divin doit être très efficace. Elle m'a fait grimper sur le siège passager et elle s'est mise au volant. Quand elle a démarré, j'ai pu dire que c'était une grosse cylindrée par le bruit qu'elle faisait. Un tonnerre d'apocalypse.
On a roulé un certain temps sans rien dire. Je regardais les immeubles qui passaient, les trottoirs et les bancs publics qui fuyaient, mais je savais bien qu'en fait c'était moi qui m'en allait. Je faisais mes adieux silencieux au monde entier. J'ai essayé de parler deux ou trois fois, dans l'espoir de la faire rire, mais je n'arrivai toujours pas à sortir un mot. Je pouvais même pas pleurer tellement j'avais mal. Elle restait concentrée sur la route, elle conduisait vite et bien, avec la fluidité et l'assurance propre aux convoyeurs de toute sorte, routiers, passeurs ou trafiquants.
Une fois pourtant, à un feu, elle s'est tournée vers moi et elle a passé sa main dans mes cheveux. Les siens étaient blonds et mi-longs. C'était doux et très agréable mais je me suis contenté de lui sourire, je pouvais rien faire d'autre.
Elle s'est finalement arrêté devant un énorme immeuble blanc et tout propre. Ca faisait bizarre de voir un truc propre dans cette ville dégueulasse. En fait, même si j'étais jamais venu dans ce quartier avant, je reconnaissais l'édifice. J'en avais rêvé il y a longtemps et j'aimais pas trop ce qu'il s'y était passé. Dans mon rêve c'était un hôpital, mais je savais bien qu'en fait, ici dans la réalité, c'était un lieu de transit pour le paradis. Un genre d'ascenseur divin, je crois.
Elle a coupé son moteur. C'est là que j'ai commencé à paniquer. Merde je voulais pas y aller, je me sentais pas prêt. En fait, je voulais rester à côté d'elle, à la place du mort, et qu'on roule qu'on roule qu'on roule toute l'éternité s'il le fallait. J'ai réussi à lui dire mais ça m'a demandé pas mal d'énergie et je suis retombé lourdement sur mon siège. Elle a rien dit, elle m'a juste regardé pendant quelques secondes, puis elle a redémarré la voiture et elle a repris la route. Je me suis senti revivre. Elle souriait de plus en plus. On a pris le périph et on a commencé à tourner en rond. J'allais beaucoup mieux, mes plaies s'étaient plus ou moins refermées et je ne crachais plus de sang. En tout cas, je ne sentais plus rien. J'ai commencé par grimacer aux conducteurs des bagnoles qu'on doublait, je rƒlais en projetant du sang sur leurs vitres. Les gueules qu'ils tiraient, c'était trop drôle! Elle rigolait en dépassant les rares voitures devant nous. Ensuite j'ai sorti mon bras par la fenêtre et j'essayai d'arracher les rétros quand on passait assez près. J'avais plus du tout mal et je riais aussi. Quand je ramenais un rétroviseur à l'intérieur de l'habitacle, on voyait tous les deux que mon poignet devenait tout bleu à cause des chocs répétés, mais ça nous faisait rire encore plus fort. Après un de ces fous rires, je lui ai dit que je pensais que les anges étaient asexués. Elle a fait non de la tête mais dans ses yeux je lisais qu'elle ne comprenait pas. J'avais encore du mal à parler, apparemment.
Je sais pas combien de temps on a tourné autour de la ville, ni quelle heure il pouvait bien être, mais elle m'a bientôt dit qu'elle n'avait plus d'essence, et qu'il était temps de rentrer. Un ange en panne d'essence, j'ai pas pu m'en empêcher, ça m'a fait exploser de rire. Mes blessures se sont rouvertes et j'ai bien failli m'étrangler avec le sang qui remontait dans ma gorge. Je me suis remis à tousser. Le pare-brise et le tableau de bord de mon côté étaient pleins de traces de sang mais elle a dit que c'était pas grave.
Je lui ai dit que s'il fallait y aller, on y allait, qu'elle pouvait me déposer devant l'ascenseur blanc, ou encore mieux, je lui ai dit, à l'endroit où elle m'avait trouvé. Elle m'a regardé un peu bizarrement mais c'est ce qu'elle a fait.
J'ai retrouvé le néon chinois de tout à l'heure qui clignotait avec la régularité d'une trotteuse cadençant un temps irréel.
Elle m'a déposé sur le pas de la porte, il y avait toujours le sang par terre, il avait même pas eu le temps de sécher.
Alors elle a fait un truc, elle s'est penchée sur moi et elle m'a embrassé, sur la bouche et tout. C'était pas très long mais ça m'a fait de l'effet, comme un décharge électrique, ouais. Ensuite elle a sorti une cigarette qu'elle m'a mise dans la bouche, elle l'a allumé et elle est partie. J'ai tiré une grosse bouffée et je me suis laissé aller en m'adossant contre le mur. J'ai fermé les yeux. Je pensais ne jamais les rouvrir.
Pourtant au petit matin, quand un gros chinois en tablier blanc, grossier simulacre de l'ange qui m'avait soutenu la veille, m'a réveillé en gueulant et en me fouettant avec un torchon sale, j'ai bien dû me rendre à l'évidence, j'étais toujours vivant. J'ai même eu comme un regret, un petit pincement au coeur.
J'avais toujours sa cigarette au coin de la bouche, éteinte et à demi-consumée. C'était une Lucky Strike. Une light.
Je ne comprenais plus. Un ange était bien venu me chercher pour me conduire au paradis. Mais alors que s'était-il passé?
En y réfléchissant alors que je marchais au hasard des rues encore désertes, je me suis dit que, certainement, Dieu avait voulu me faire une fleur, que le baiser de l'ange était comme un sauf-conduit, une sorte de laisser-passer, ou de laisser-vivre si vous préférez. C'est bien la seule explication que j'ai trouvé. Mes plaies ne saignaient plus du tout, je ne crachais plus de sang, mais mon poignet était encore tout endolori, preuve de la réalité de mon aventure. Je me suis demandé si les anges avaient le droit de tomber amoureux, et si oui est-ce que c'est cela qu'il s'était passé la veille. Comme il n'y avait personne pour me répondre et que je ne voulais pas oublier cette histoire, je l'ai écrite sur quelques feuilles volantes en me demandant si j'aurai un jour la chance de recroiser l'ange qui m'a ramené à la vie.
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