|
A Marie...
Au
matin, c'est un son de guitares torturés qui tire Klaus de
son sommeil. Ces riffs distordus et mélancoliques, Klaus
les connaît par cur. Chaque infime variation du son
lui est familière, ça fait si longtemps qu'il ne peut
plus se lever sans entendre cette chanson. Ses yeux blancs très
clairs s'ouvrent doucement. La lumière s'engouffre dans ses
deux rétines comme l'eau dans un soupirail. Ses muscles se
réchauffent, il porte sa main jusqu'à sa tête,
la passe dans ses cheveux sombres puis se redresse. La voix du chanteur
commence à résonner dans la pièce, Klaus sort
de son lit. Il se dirige vers un petit lavabo dissimulé dans
un placard entrouvert, chancelle en route, semble se rattraper à
la musique qui est presque palpable dans cette atmosphère
où le rêve n'a pas tout à fait disparu. La chambre
est en désordre : des habits, des bouteilles de soda vide,
des paquets de gâteaux, des partitions de guitare, quelques
livres ainsi que des câbles électriques jonchent la
moquette bleu qui bouloche. Klaus se regarde dans la glace, il est
toujours la même personne qu'hier, le même adolescent
révolté qui se sent étranger a ce monde. D'ailleurs,
qu'a t'il fait hier ? Il n'arrive pas à s'en souvenir. Il
se passe un peu d'eau sur le visage. Son rêve, qui semblait
vouloir rester encore un peu dans son esprit, se brise comme du
verre, il est entièrement réveillé. Il se retourne
et parvient à distinguer ses vêtements dans cette pièce
baignée dans la lumière malsaine que laisse passer
les volets. Il s'habille et attrape son sac Eastpak noir avant de
franchir la porte de sa chambre. A peine est-il sorti de sa chambre
qu'il se sent déjà en terrain inconnu. Au loin, la
radio déclame les nouvelles du matin. "...les deux corps
ont été retrouvé dans la forêt, les deux
jeunes gens auraient été attaqués par un rôdeur
qui se serait installé en pleine nature...". Il descend
les escaliers prudemment, comme si un terrible danger l'attendait
en bas. Et c'est sous la forme de ses parents que se danger se matérialise.
"Dis-donc Klaus, t'étais où hier soir ? A 3h
t'étais pas rentré ! Tu sais que t'a déjà
redoublé, c'est l'année du bac et tu dois..."
Mentalement, Klaus coupe le son, son père n'existe plus.
Il n'a pas du tout envie de communiquer ce matin et d'ailleurs,
il ne parvient toujours pas à se souvenir de sa soirée.
Il avale rapidement le cérémonial bol de céréales.
C'est écoeurant, mais il mange ça depuis qu'il a six
ans alors il ne se sent pas capable de changer maintenant. Son père
n'a toujours pas fini de parler qu'il se lève, enfile sa
veste de cuir et sort. Il marche à présent à
l'extérieur, terrain encore plus hostile. Il a besoin d'une
carapace, de quelque chose que personne ne peut violer. Il ouvre
la poche avant de son sac, quel CD va-t-il choisir. Quelque chose
de violent, comme ça, s'il met assez fort, les "gens"
pourront entendre la rage sortir des écouteurs et personne
ne se risquera à lui parler. Klaus n'aime pas les gens. Les
gens sont toujours prompt à vous juger hâtivement et
vous classent invariablement dans des catégories stéréotypées
qui vous enserrent comme dans un carcan dont vous ne pouvez plus
sortir. Evidemment, il n'a pas beaucoup d'amis, il a même
pas mal d'ennemis qui aiment se moquer de lui. Lui, il s'en moque,
il a pas besoin de l'amitié des autres, il veut juste qu'on
le laisse en paix. Il sort son Discman de la poche revolver de sa
veste et y introduit le CD. La musique ne tarde pas à couler
dans ses oreilles, à emplir sa tête de basses ravageuse
et à noyer son cerveau sous les hurlements du chanteur. Ainsi
protégé, il regarde autour de lui. Il sort du pâté
de maison et arrive dans la grande avenue de la ville. Il a une
petite demi-heure de marche jusqu'au lycée. Marcher, en soi,
ne le dérange pas, bien au contraire, mais ce qu'il n'aime
pas c'est traverser la grande avenue. Bien trop de monde, même
à sept heures et demi. Sa tête tourne, il aurait peut
être du attendre un peu avant le Death Metal. Il décide
de prendre une ruelle parallèle, il y a vraiment trop de
monde et la musique ne suffit pas. La ruelle est triste, sale, un
SDF y est caché entre deux bennes à ordure. Il doit
avoir à peu près son âge. Klaus aime bien les
SDF, eux, ils n'ont rien, ils ne sont pas obsédés
par leur valeur, ils se contentent de survivre comme ils peuvent.
Il a plut la veille et les flaques reflètent le ciel. Dégradé
du bleu au rouge, magnifique. Encore une chose que Klaus adore voir
quand il est seul. Il ne connaît personne qui partage ses
goût pour les belles choses. Le week-end par exemple, pendant
que ses quelques amis font des fêtes ou du sport, il préfère
se promener dans la nature, regarder les arbres pousser. Il observe
la ruelle, les portes de services de tous les magasins de la grande
avenue donne dedans. C'est là qu'il le voit pour la première
fois. Un homme étrange, en haillon et camouflé par
une capuche l'observe. Klaus s'arrêta, le fixe. Il retire
ses écouteurs, comme pour concentrer son attention. L'homme
disparaît dans la brume. Klaus continue son chemin, il a du
rêver.
Il
arrive vite en vue du lycée. Du monde, beaucoup de monde,
tous avec leurs clans bien définis. Il y a les Lascars, eux,
ils écoute du rap et adorent fumer du cannabis. Toujours
des filles autour d'eux, toujours une Gettho Blaster dans le groupe
pour diffuser les rimes vengeresses. A l'opposé, il y a les
Hardos. La plupart touchent un peu au satanisme ou à la magie
noire. Ils écoutent du métal et parfois de la musique
classique. Klaus repère aussi les skateurs, habillé
extra large, une planche à portée de main et un Punk
bien violent dans les oreilles. Evidemment, beaucoup d'autres clans
peuplent le lycée, mais ces trois là sont les plus
facilement reconnaissables. La raison pour laquelle Klaus est vraiment
différent, c'est parce qu'il ne se reconnaît nulle
part. Pas de groupe, Klaus c'est Klaus et son clan c'est lui même.
Ses amis ? Se sont tous des "déchus", des exclus
de leurs groupes, qui n'arrivent pas à s'en sortir seuls.
Ils ont tous besoin de monde pour exister, pas lui. Même ses
amis ne sont pas comme lui. Il ne ressemble à personne. Seule
Prisca l'apprécie vraiment. Officiellement, c'est la petite
amie de Klaus. Mais Klaus s'en moque. Il n'aime pas Prisca, il n'a
même pas envie d'avoir de copine pourtant, ils sont ensemble
depuis six mois déjà. Le CD arrive à sa fin
lorsqu'il pénètre dans l'enceinte du lycée.
Il opte donc pour une compilation de Rock rétro. Le rythme
binaire entraîne ses pas jusque sa salle de cours. Evidemment,
il ne dit bonjour à personne, plongé dans une certaine
transe. Dans la foule, il lui semble apercevoir un vieil Elvis.
Il ne jette même pas l'oeil à Prisca qui s'approche
de lui avec le sourire. Elle l'enlace et l'embrasse à pleine
bouche, ce faisant, elle fait tomber les écouteurs, confortablement
calés dans les oreilles de Klaus. Celui-ce la repousse violemment.
"Ah, merde Prisca, t'es chiante, tu vois bien que j'essaie
d'écouter ma musique du matin !". Prisca se recule,
nullement surprise et fait remarquer à Klaus qu'il est toujours
en train d'écouter de la musique. Puis, elle disparaît
dans la foule qui augmente dans le couloir. Klaus les considèrent
presque comme des parasites. Les "gens", quelle horreur.
La cloche sonne, Klaus rentre en cours et s'installe au fond, seul
à une table...
Pendant
les cours, normalement, la musique est interdite et la moindre violation
de cette règle est sévèrement réprimandée.
Mais Klaus a besoin de musique. Il a donc trouvé un système
pour profiter de son Discman : il passe les écouteurs à
travers sa manche et les garde dans le poing. Le Discman confortablement
calé dans son pantalon, il n'a plus qu'à s'appuyer
sur son bras, la main à côté de l'oreille. Evidemment,
il y a quelques précautions d'usage à prendre : une
musique calme et un faible volume sonore est requis. Ca gâche
un peu le plaisir mais, à la guerre comme à la guerre
pense-t-il. Bientôt, un flot mélodique de complaintes
accompagnées par une guitare folk et un batteur anémique.
Néanmoins, Klaus se détend vite, il est dans son élément.
Au bout d'une bonne demi-heure, Klaus sent une légère
torpeur l'enlacer et s'attacher à lui, comme pour aspirer
son énergie. Il lâche un bâillement et se tourne
vers la fenêtre. Le paysage lui semble étrange, il
est, en quelque sorte, différent. Klaus a l'impression de
voir des lueurs qu'il ne peut décrire autour des arbres et
des bâtiments. De derrière un arbre, une fille apparaît.
Elle est très belle et Klaus ne peux s'empêcher de
la regarder. Elle a quelque chose de mystérieux, de magique.
A ce moment, une main vient frapper la table. Klaus se redresse
d'un coup, sous le rire gêné de ses camarades. Tous
les même, les gens pense-t-il. "Désolé
de vous réveiller Mr Danath, mais je me demandais quelque
chose" entama le professeur d'histoire.
"-
Si par hasard, continua-t-il, je vous croisait dans la rue et que
je vous disait...hum... Mai 1945, suicide, personne tristement célèbre...
Qu'est-ce que vous me répondriez ?
-
Sûrement que je suis pas un bouquin et que vous feriez mieux
de demander à un de vous lèche bottes parce que je
ne voudrais pas leur ôter le plaisir de répondre...
-
Vous êtes très drôle Mr Danath, mais je me demande
si votre humour vous vaudra ne serait-ce qu'un point lors de votre
bac."
Voyant
qu'il ne servirait à rien d'aller plus loin, le professeur
s'éloigne et reprend sa leçon. Klaus sent qu'il a
eu de la chance de ne pas être repéré pour son
Discman et le range discrètement. Il jette un oeil au dehors,
le paysage est tout à fait normal et, bien entendu, plus
de jeune fille. La fin du cours arrive très lentement. A
peine la sonnerie a-t-elle retenti qu'il sort de la pièce
et replace les écouteurs dans ses oreilles. Il est à
nouveau isolé de ses congénères. A l'abri derrière
le mur invisible des chants plaintifs. Il avance à contre
courant, les autres lui envoient des regards mauvais, lui, il s'en
moque, il ne vit pas dans le même monde qu'eux. Il n'a qu'une
hate : que cette journée se termine, qu'il puisse quitter
les Autres...
Tout
a une fin, même un cauchemar. Enfin, la dernière sonnerie
retenti, il est libre. Il n'a pas envie de rentrer, il décide
d'aller faire un tour en forêt. Il a besoin de se vider la
tête, aujourd'hui plus que n'importe quand. Bientôt
il marche entre les arbres, accompagné de sa musique. Le
son lui semble distordu. Il s'arrête et change les piles.
Klaus repart tout en observant les environs. Il aime cette forêt,
il pense connaître la plupart des arbres. Il aime tant admirer
la nature. Puis, le ciel s'obscurci. Klaus ne veux pas rentrer,
il ne veux pas retrouver le commun des mortels, une bande d'imbéciles
bornés dans leurs préjugés, rongés par
la haine. Il s'assied sur une pierre et ferme les yeux. C'est à
ce moment que le rôdeur l'a empoigné. Celui-ci suivait
Klaus depuis une demi-heure, cherchant le bon moment pour frapper.
Klaus ouvre les yeux et aperçoit le visage plein de colère
de l'homme. Le rôdeur est Hirsute. Non, ce n'est pas juste
une question de cheveux : le rôdeur est complètement
hirsute, de visage, de caractère, on dirait un homme des
caverne, massif et sans finesse. Il crie sur Klaus et le secoue
violemment. Evidement, Klaus n'entend rien et reste inerte. Le Rôdeur,
qui doit avoir une soixantaine d'année, le jette méchamment
sur le sol et sort un revolver de son manteau. Il continu de crier
sans que Klaus n'y prenne garde. Klaus l'observe avec curiosité,
il a devant lui un homme sauvage, sûrement fou à lier,
qui le menace avec une arme a feu. D'un coup, il voit tout cela
différemment. Les formes semblent s'effacer, des lueurs indéfinissable
entourent d'un halo les arbres. Sa musique lui semble naître
à l'intérieur même de son crâne, à
l'arrière de son cerveau baigné de riffs. Il ferme
les yeux et s'arrête, comme pour se reprendre. Quand il les
rouvre, il a l'impression d'être dans un autre monde. Plus
rien n'est "normal". Il ne voit plus l'homme, il ne voit
plus les arbres, il ne voit plus la lune filtrer à travers
les branches. Non, il voit... Il voit la musique. Comment pourrait-il
le définir, c'est impossible. Ce ne sont pas des formes,
ce ne sont pas des couleurs, ce n'est même pas une lumière.
Non, c'est autre choses, c'est de la musique. Puis, il la sent,
il la touche, il la goûte. Il n'a plus cinq sens, mais un
sens unique : la musique. Il est heureux. Jamais il ne l'avait autant
été. Il essaie d'évoluer dans ce nouveau monde.
C'est difficile. Il sent quelque chose se rapprocher. C'est une
musique pleine de vie, pleine de chaleur. C'est un morceau de Salsa.
Klaus essaie de la toucher mais il s'aperçoit qu'il n'a plus
de corps. Il se dissout dans l'immensité qui l'entoure. Il
est une musique. Une musique triste et puissante. Des guitares aux
notes seches et une voix féminine très douce. Les
paroles sont celles de sa vie : elles raconte l'histoire d'un pauvre
mélomane préférant la musique aux hommes. Il
est à présent dans SON monde, celui qui est fait pour
lui. Pour la première fois, lui semble-t-il, il est heureux...
Au
matin, son corps détroussé fut découvert par
la police. Le rôdeur fut attrapé le soir même.
Prisca l'attendit en vain devant le lycée. Ce n'est que le
soir qu'elle apprit sa mort. Le lendemain, elle répandit
la nouvelle dans le lycée. La plupart des élèves
ne savaient pas qui c'était. Il ne manquera pas à
beaucoup de monde.
|