Le mélomane

de Quentin Caffier

Sélection de décembre 2002
A Marie...

Au matin, c'est un son de guitares torturés qui tire Klaus de son sommeil. Ces riffs distordus et mélancoliques, Klaus les connaît par cœur. Chaque infime variation du son lui est familière, ça fait si longtemps qu'il ne peut plus se lever sans entendre cette chanson. Ses yeux blancs très clairs s'ouvrent doucement. La lumière s'engouffre dans ses deux rétines comme l'eau dans un soupirail. Ses muscles se réchauffent, il porte sa main jusqu'à sa tête, la passe dans ses cheveux sombres puis se redresse. La voix du chanteur commence à résonner dans la pièce, Klaus sort de son lit. Il se dirige vers un petit lavabo dissimulé dans un placard entrouvert, chancelle en route, semble se rattraper à la musique qui est presque palpable dans cette atmosphère où le rêve n'a pas tout à fait disparu. La chambre est en désordre : des habits, des bouteilles de soda vide, des paquets de gâteaux, des partitions de guitare, quelques livres ainsi que des câbles électriques jonchent la moquette bleu qui bouloche. Klaus se regarde dans la glace, il est toujours la même personne qu'hier, le même adolescent révolté qui se sent étranger a ce monde. D'ailleurs, qu'a t'il fait hier ? Il n'arrive pas à s'en souvenir. Il se passe un peu d'eau sur le visage. Son rêve, qui semblait vouloir rester encore un peu dans son esprit, se brise comme du verre, il est entièrement réveillé. Il se retourne et parvient à distinguer ses vêtements dans cette pièce baignée dans la lumière malsaine que laisse passer les volets. Il s'habille et attrape son sac Eastpak noir avant de franchir la porte de sa chambre. A peine est-il sorti de sa chambre qu'il se sent déjà en terrain inconnu. Au loin, la radio déclame les nouvelles du matin. "...les deux corps ont été retrouvé dans la forêt, les deux jeunes gens auraient été attaqués par un rôdeur qui se serait installé en pleine nature...". Il descend les escaliers prudemment, comme si un terrible danger l'attendait en bas. Et c'est sous la forme de ses parents que se danger se matérialise. "Dis-donc Klaus, t'étais où hier soir ? A 3h t'étais pas rentré ! Tu sais que t'a déjà redoublé, c'est l'année du bac et tu dois..." Mentalement, Klaus coupe le son, son père n'existe plus. Il n'a pas du tout envie de communiquer ce matin et d'ailleurs, il ne parvient toujours pas à se souvenir de sa soirée. Il avale rapidement le cérémonial bol de céréales. C'est écoeurant, mais il mange ça depuis qu'il a six ans alors il ne se sent pas capable de changer maintenant. Son père n'a toujours pas fini de parler qu'il se lève, enfile sa veste de cuir et sort. Il marche à présent à l'extérieur, terrain encore plus hostile. Il a besoin d'une carapace, de quelque chose que personne ne peut violer. Il ouvre la poche avant de son sac, quel CD va-t-il choisir. Quelque chose de violent, comme ça, s'il met assez fort, les "gens" pourront entendre la rage sortir des écouteurs et personne ne se risquera à lui parler. Klaus n'aime pas les gens. Les gens sont toujours prompt à vous juger hâtivement et vous classent invariablement dans des catégories stéréotypées qui vous enserrent comme dans un carcan dont vous ne pouvez plus sortir. Evidemment, il n'a pas beaucoup d'amis, il a même pas mal d'ennemis qui aiment se moquer de lui. Lui, il s'en moque, il a pas besoin de l'amitié des autres, il veut juste qu'on le laisse en paix. Il sort son Discman de la poche revolver de sa veste et y introduit le CD. La musique ne tarde pas à couler dans ses oreilles, à emplir sa tête de basses ravageuse et à noyer son cerveau sous les hurlements du chanteur. Ainsi protégé, il regarde autour de lui. Il sort du pâté de maison et arrive dans la grande avenue de la ville. Il a une petite demi-heure de marche jusqu'au lycée. Marcher, en soi, ne le dérange pas, bien au contraire, mais ce qu'il n'aime pas c'est traverser la grande avenue. Bien trop de monde, même à sept heures et demi. Sa tête tourne, il aurait peut être du attendre un peu avant le Death Metal. Il décide de prendre une ruelle parallèle, il y a vraiment trop de monde et la musique ne suffit pas. La ruelle est triste, sale, un SDF y est caché entre deux bennes à ordure. Il doit avoir à peu près son âge. Klaus aime bien les SDF, eux, ils n'ont rien, ils ne sont pas obsédés par leur valeur, ils se contentent de survivre comme ils peuvent. Il a plut la veille et les flaques reflètent le ciel. Dégradé du bleu au rouge, magnifique. Encore une chose que Klaus adore voir quand il est seul. Il ne connaît personne qui partage ses goût pour les belles choses. Le week-end par exemple, pendant que ses quelques amis font des fêtes ou du sport, il préfère se promener dans la nature, regarder les arbres pousser. Il observe la ruelle, les portes de services de tous les magasins de la grande avenue donne dedans. C'est là qu'il le voit pour la première fois. Un homme étrange, en haillon et camouflé par une capuche l'observe. Klaus s'arrêta, le fixe. Il retire ses écouteurs, comme pour concentrer son attention. L'homme disparaît dans la brume. Klaus continue son chemin, il a du rêver.

Il arrive vite en vue du lycée. Du monde, beaucoup de monde, tous avec leurs clans bien définis. Il y a les Lascars, eux, ils écoute du rap et adorent fumer du cannabis. Toujours des filles autour d'eux, toujours une Gettho Blaster dans le groupe pour diffuser les rimes vengeresses. A l'opposé, il y a les Hardos. La plupart touchent un peu au satanisme ou à la magie noire. Ils écoutent du métal et parfois de la musique classique. Klaus repère aussi les skateurs, habillé extra large, une planche à portée de main et un Punk bien violent dans les oreilles. Evidemment, beaucoup d'autres clans peuplent le lycée, mais ces trois là sont les plus facilement reconnaissables. La raison pour laquelle Klaus est vraiment différent, c'est parce qu'il ne se reconnaît nulle part. Pas de groupe, Klaus c'est Klaus et son clan c'est lui même. Ses amis ? Se sont tous des "déchus", des exclus de leurs groupes, qui n'arrivent pas à s'en sortir seuls. Ils ont tous besoin de monde pour exister, pas lui. Même ses amis ne sont pas comme lui. Il ne ressemble à personne. Seule Prisca l'apprécie vraiment. Officiellement, c'est la petite amie de Klaus. Mais Klaus s'en moque. Il n'aime pas Prisca, il n'a même pas envie d'avoir de copine pourtant, ils sont ensemble depuis six mois déjà. Le CD arrive à sa fin lorsqu'il pénètre dans l'enceinte du lycée. Il opte donc pour une compilation de Rock rétro. Le rythme binaire entraîne ses pas jusque sa salle de cours. Evidemment, il ne dit bonjour à personne, plongé dans une certaine transe. Dans la foule, il lui semble apercevoir un vieil Elvis. Il ne jette même pas l'oeil à Prisca qui s'approche de lui avec le sourire. Elle l'enlace et l'embrasse à pleine bouche, ce faisant, elle fait tomber les écouteurs, confortablement calés dans les oreilles de Klaus. Celui-ce la repousse violemment. "Ah, merde Prisca, t'es chiante, tu vois bien que j'essaie d'écouter ma musique du matin !". Prisca se recule, nullement surprise et fait remarquer à Klaus qu'il est toujours en train d'écouter de la musique. Puis, elle disparaît dans la foule qui augmente dans le couloir. Klaus les considèrent presque comme des parasites. Les "gens", quelle horreur. La cloche sonne, Klaus rentre en cours et s'installe au fond, seul à une table...

Pendant les cours, normalement, la musique est interdite et la moindre violation de cette règle est sévèrement réprimandée. Mais Klaus a besoin de musique. Il a donc trouvé un système pour profiter de son Discman : il passe les écouteurs à travers sa manche et les garde dans le poing. Le Discman confortablement calé dans son pantalon, il n'a plus qu'à s'appuyer sur son bras, la main à côté de l'oreille. Evidemment, il y a quelques précautions d'usage à prendre : une musique calme et un faible volume sonore est requis. Ca gâche un peu le plaisir mais, à la guerre comme à la guerre pense-t-il. Bientôt, un flot mélodique de complaintes accompagnées par une guitare folk et un batteur anémique. Néanmoins, Klaus se détend vite, il est dans son élément. Au bout d'une bonne demi-heure, Klaus sent une légère torpeur l'enlacer et s'attacher à lui, comme pour aspirer son énergie. Il lâche un bâillement et se tourne vers la fenêtre. Le paysage lui semble étrange, il est, en quelque sorte, différent. Klaus a l'impression de voir des lueurs qu'il ne peut décrire autour des arbres et des bâtiments. De derrière un arbre, une fille apparaît. Elle est très belle et Klaus ne peux s'empêcher de la regarder. Elle a quelque chose de mystérieux, de magique. A ce moment, une main vient frapper la table. Klaus se redresse d'un coup, sous le rire gêné de ses camarades. Tous les même, les gens pense-t-il. "Désolé de vous réveiller Mr Danath, mais je me demandais quelque chose" entama le professeur d'histoire.

"- Si par hasard, continua-t-il, je vous croisait dans la rue et que je vous disait...hum... Mai 1945, suicide, personne tristement célèbre... Qu'est-ce que vous me répondriez ?

- Sûrement que je suis pas un bouquin et que vous feriez mieux de demander à un de vous lèche bottes parce que je ne voudrais pas leur ôter le plaisir de répondre...

- Vous êtes très drôle Mr Danath, mais je me demande si votre humour vous vaudra ne serait-ce qu'un point lors de votre bac."

Voyant qu'il ne servirait à rien d'aller plus loin, le professeur s'éloigne et reprend sa leçon. Klaus sent qu'il a eu de la chance de ne pas être repéré pour son Discman et le range discrètement. Il jette un oeil au dehors, le paysage est tout à fait normal et, bien entendu, plus de jeune fille. La fin du cours arrive très lentement. A peine la sonnerie a-t-elle retenti qu'il sort de la pièce et replace les écouteurs dans ses oreilles. Il est à nouveau isolé de ses congénères. A l'abri derrière le mur invisible des chants plaintifs. Il avance à contre courant, les autres lui envoient des regards mauvais, lui, il s'en moque, il ne vit pas dans le même monde qu'eux. Il n'a qu'une hate : que cette journée se termine, qu'il puisse quitter les Autres...

Tout a une fin, même un cauchemar. Enfin, la dernière sonnerie retenti, il est libre. Il n'a pas envie de rentrer, il décide d'aller faire un tour en forêt. Il a besoin de se vider la tête, aujourd'hui plus que n'importe quand. Bientôt il marche entre les arbres, accompagné de sa musique. Le son lui semble distordu. Il s'arrête et change les piles. Klaus repart tout en observant les environs. Il aime cette forêt, il pense connaître la plupart des arbres. Il aime tant admirer la nature. Puis, le ciel s'obscurci. Klaus ne veux pas rentrer, il ne veux pas retrouver le commun des mortels, une bande d'imbéciles bornés dans leurs préjugés, rongés par la haine. Il s'assied sur une pierre et ferme les yeux. C'est à ce moment que le rôdeur l'a empoigné. Celui-ci suivait Klaus depuis une demi-heure, cherchant le bon moment pour frapper. Klaus ouvre les yeux et aperçoit le visage plein de colère de l'homme. Le rôdeur est Hirsute. Non, ce n'est pas juste une question de cheveux : le rôdeur est complètement hirsute, de visage, de caractère, on dirait un homme des caverne, massif et sans finesse. Il crie sur Klaus et le secoue violemment. Evidement, Klaus n'entend rien et reste inerte. Le Rôdeur, qui doit avoir une soixantaine d'année, le jette méchamment sur le sol et sort un revolver de son manteau. Il continu de crier sans que Klaus n'y prenne garde. Klaus l'observe avec curiosité, il a devant lui un homme sauvage, sûrement fou à lier, qui le menace avec une arme a feu. D'un coup, il voit tout cela différemment. Les formes semblent s'effacer, des lueurs indéfinissable entourent d'un halo les arbres. Sa musique lui semble naître à l'intérieur même de son crâne, à l'arrière de son cerveau baigné de riffs. Il ferme les yeux et s'arrête, comme pour se reprendre. Quand il les rouvre, il a l'impression d'être dans un autre monde. Plus rien n'est "normal". Il ne voit plus l'homme, il ne voit plus les arbres, il ne voit plus la lune filtrer à travers les branches. Non, il voit... Il voit la musique. Comment pourrait-il le définir, c'est impossible. Ce ne sont pas des formes, ce ne sont pas des couleurs, ce n'est même pas une lumière. Non, c'est autre choses, c'est de la musique. Puis, il la sent, il la touche, il la goûte. Il n'a plus cinq sens, mais un sens unique : la musique. Il est heureux. Jamais il ne l'avait autant été. Il essaie d'évoluer dans ce nouveau monde. C'est difficile. Il sent quelque chose se rapprocher. C'est une musique pleine de vie, pleine de chaleur. C'est un morceau de Salsa. Klaus essaie de la toucher mais il s'aperçoit qu'il n'a plus de corps. Il se dissout dans l'immensité qui l'entoure. Il est une musique. Une musique triste et puissante. Des guitares aux notes seches et une voix féminine très douce. Les paroles sont celles de sa vie : elles raconte l'histoire d'un pauvre mélomane préférant la musique aux hommes. Il est à présent dans SON monde, celui qui est fait pour lui. Pour la première fois, lui semble-t-il, il est heureux...

Au matin, son corps détroussé fut découvert par la police. Le rôdeur fut attrapé le soir même. Prisca l'attendit en vain devant le lycée. Ce n'est que le soir qu'elle apprit sa mort. Le lendemain, elle répandit la nouvelle dans le lycée. La plupart des élèves ne savaient pas qui c'était. Il ne manquera pas à beaucoup de monde.

Une aquarelle de Valérie Constantin