Novembre 1928. Tel un saule pleureur dissimulant les imperfections de son tronc en l'enveloppant de ses longues branches dodelinantes, Amsterdam s'était recouverte d'un épais brouillard dans le but d'extirper du regard des étrangers toutes les immoralités dont on l'accusait. N'exposant aux yeux de tous ces inconnus que sa magnificence superficielle, la ville semblait déserte. Les rues et ruelles, abandonnées des habitants, ne devaient leur éclairage qu'à quelques réverbères éparpillés ici et là ainsi qu'aux reflets que laissait la lune sur les pavés détrempés par la pluie. Toute la population se terrait dans leurs demeures pour échapper à la malédiction qui s'abattait sur la métropole depuis maintenant tout près d'un an. Cette capitale du royaume de Hollande, autrefois si fière de son esprit de tolérance vis à vis les mœurs libertines de ses citoyens et toujours prompte à défendre ses valeurs face au reste de l'Europe, se trouvait depuis le début de l'année, prisonnière d'un mal qui la rongeait de l'intérieur et la décimait de ses propres enfants. Ce fléau, tous le connaissaient. Cependant personne ne voulait en dire mot, de crainte de donner raison à ceux qui prétendaient qu'elle était devenue la nouvelle Sodome et Gomorrhe; vivant dans l'excès, la luxure et la démesure et qui, aujourd'hui, se voyait remettre à l'ordre par la justice divine. Pourtant, ce mal qui minait la conscience des hommes et des femmes avait une forme bien réelle; neuf femmes assassinées, toutes égorgées. Neuf femmes simples, sans histoire, dont le seul crime n'aura été que d'être femme. Neuf victimes de l 'égorgeur de la rade.
Il était tout près de 23:30 lorsque Catarina quitta le commissariat de police de la rue Vervoort. Une pluie légère s'était remise à tomber et, avec le vent venant de la Mer du nord qui se levait, cela eut tôt fait de dissiper l'épais brouillard dont la ville était enrobée. La jeune femme se tint immobile quelques instants sur le seuil de la porte à regarder les bateaux de pêche amarrés dans le port. Ces chapelets de “pointus”, comme disait Marcel, son mari marseillais, dont les coques s'entrechoquaient sous l'action des vagues en une éternelle mélopée, évoquaient pour elle le merveilleux souvenir de journées passées en mer, à se laisser bercer au gré des courants, blottie contre son amant.
D'un pas vif, elle se dirigea vers l'avenue Nieuwe en longeant la longue haie de cyprès centenaires. Ce faisant, elle sortit de son escarcelle un long foulard de soie cramoisie qu'elle déploya pour en recouvrir sa belle chevelure rousse. Une fois à l'extrémité de la rangée d'arbres, elle passa devant le manoir Amstelhof. Plus jeune, elle n'avait de cesse de s'extasier devant cette somptueuse résidence aux immenses fenêtres ornées de volets en bois d'acajou ainsi que du grand muret de pierre qui, taillée à même le roc de la colline, ceinturait l'immense jardin de la propriété. Elle emprunta ensuite le sentier des artistes pour se rendre jusqu'à la rue adjacente au Mont Singel, et alla rejoindre la gare municipale non sans avoir fait auparavant l'ascension de la route jouxtant la montagne pendant plus d'une dizaine de minutes. À cette heure ci, elle se trouverait certainement la seule à attendre le tramway pensa-t-elle. Lorsqu'elle arriva à l'embarcadère, elle constata, en effet, que celui-ci est désert. Elle prit donc place sur la banquette et, pendant qu'elle attendait, songea à la discussion qui eut lieu plus tôt au commissariat.
Après avoir prit sa déposition, un agent invita Catarina à passer dans le bureau de l'inspecteur. Elle prit place dans un confortable divan bourgogne capitonné de petits boutons dorés. Face à elle se trouvait un vétuste meuble servant de secrétaire derrière lequel se tenait, droit comme un chêne, l'inspecteur Wouters. Celui-ci revêtait un élégant complet noir rayé de fils délicats plus pâles.
''Madame Vermeer'' souligna l'inspecteur, ''Vous venez de rendre un grand service à la population''.
''Je n'ai fait que ce qui me semblait juste, monsieur.'' répliqua-t-elle.
''Je comprends'' ajouta-t-il. ''N'empêche que sans les informations que vous nous avez fournies, cet homme serait toujours libre au lieu d'être derrière les barreaux à attendre son procès...''. Visiblement mal à l'aise, Il hésita quelque peu avant d'ajouter, ''... mais je comprends votre réticence madame. Il vous aura fallu énormément de courage pour dénoncer votre mari''. En effet, convaincue qu'elle prenait la bonne décision, elle ne put toutefois nier, qu'intérieurement, elle était déchirée. Jamais plus il ne la prendrait dans ses bras. Finies les petites joies quotidiennes; les excursions en mer, les promenades en forêt ainsi que les merveilleux après-midi passés ensemble à flâner au marché ou à faire les courses. Elle eut préféré ne jamais apprendre la vérité. L'entretien terminé, l'inspecteur offrit de la raccompagner jusqu'à chez elle pour plus de sécurité ce qu'elle refusa diligemment préférant sa solitude.
L'arrivée du tramway la ramena à la réalité. Sa réalité. Alors que s'approchait le tramway, elle sentit près d'elle une présence. Comme si on l'observait. Discrètement, sans faire de mouvement, elle regarda du coin de l'œil en direction de cette étrange sensation mais tout ce qu'elle put apercevoir fut une ombre près de la cabane à outil au bout du quai. Heureusement, les portes du tortillard s'immobilisèrent devant Catarina si bien qu'elle n'eut qu'à bondir sur le marchepied et en moins de deux se trouva à l'intérieur. Elle se retourna aussitôt assise et scruta la rampe d'embarquement. Rien. Personne. La rampe était toujours déserte comme lors de son arrivée.
''Ai-je rêvé?'' se demanda Catarina. ''Je l'ai pourtant bien vu cette silhouette''.
'' Bof!'' pensa-t-elle. ''À quoi bon s'inquiéter, dans moins de quinze minutes je serai chez moi.''
Faisant fi de l'impression de danger qu'elle éprouvait, elle choisit de s'asseoir près d'un groupe de jeunes gens tapageurs qui riaient et discutaient entre eux. Des artistes, vraisemblablement, pensa-t-elle, en apercevant leur accoutrement et tout le matériel qu'ils transportaient avec eux; chevalets, canevas et vieux grimoires. Quelques minutes seulement à écouter les fabulations et les rêveries de ces jeunes troubadours lui suffirent pour se replonger dans son microcosme et se remettre à penser à Marcel. Comment avait-elle pu demeurer si longtemps insouciante à ce qui se passait autour d'elle. Son amour pour lui l'aveuglait-elle au point de passer outre les signes qu'il laissait? Et puis justement ces signes, quels étaient ils? Elle prit d'abord note, et ça dès le troisième homicide, qu'il était toujours absent de la maison quand frappait l'assassin. Il affirmait qu'il avait des filets de pêche à rapiécer ou encore qu'il voulait terminer les nouveaux mats de secours qu'il confectionnait pour un nouveau client. Coïncidence? Il se peut. Il y eut ensuite cette soirée de juillet, en pleine canicule, où Marcel était revenu de son atelier les vêtements tachés de sang. De poisson paraît-il. Catarina avait suffisamment vu d'entrailles depuis qu'elle le connaissait pour savoir que ce sang était très différent. Mais c'était surtout la visite impromptue qu'elle lui rendit à son atelier qui lui enleva ses dernières illusions. En arrivant sur place, elle le trouva celui-ci vide. Étrange puisqu'une heure auparavant, il lui affirmait encore qu'il en avait pour la soirée à préparer le dernier arrivage de harengs. Redoutant l'existence d'une maîtresse, elle se mit à fouiller les débris répandus sur le cabinet à la recherche de quelqu'indice sur ses allées et venues. Elle y découvrit plutôt une boîte métallique contenant des découpures de journaux relatant chacun des crimes que l'égorgeur de la rade avait commis.
Après avoir parcouru de long en large le même quartier de la ville pendant une quinzaine de minutes, Catarina descendit et laissa le train à la station Steen. Elle quitta celle-ci en empruntant l'entrée principale qui donnait directement sur l'hôtel de ville. Elle remarqua la présence de deux officiers en uniforme montant la garde à chaque extrémité de l'édifice. Elle eut le sentiment, fugace, qu'elle était en sécurité. Le vent, qui s'était intensifié depuis son départ du commissariat, lui arracha presque le foulard lui recouvrant la tête. Si bien qu'elle dut le retenir à deux mains pour ne pas le perdre. Elle se mit à marcher vers l'est en direction de la rue où se trouvait sa maison; la rue Stalpert. En franchissant le carrefour elle crut entendre des pas derrière elle. Croyant d'abord à une fourberie du vent, elle distingua, sur les carreaux des boutiques, la reflet de quelqu'un qui la suivait.
''Ce chapeau-cloche...'' songea-t-elle.
Elle reconnut sans difficulté l'accessoire dont s'était paré l'inquiétant individu de la gare centrale. Assurément, ce type la suivait. Mais pourquoi? Comme l'éclair qui illumine le ciel la nuit, l'évidence lui sauta aux yeux.
''Se serait-elle méprise sur l'identité du tueur?'' pensa-t-elle.
En même temps que la joie intense que lui procurait cette possibilité, sa gorge se noua à l'éventualité que l'égorgeur de la rade pouvait être à ses trousses. Horrifiée, elle accéléra la cadence de ses pas. Plus que quelques dizaines de mètres à parcourir et elle serait hors de danger. Finalement, après avoir couru sur une bonne distance pour semer l'intrus, elle aperçut la clôture de l'entrée de leur propriété. Elle alla pousser la grille quand elle décida de jeter un coup d'œil derrière elle pour s'assurer qu'il ne la pourchassait plus. Subitement elle s'écroula sur la chaussée. Ses jambes ne la supportaient plus. Avant qu'elle ne s'effondre complètement, une solide poigne l'agrippa par le bras et le remit sur pied.
''Vous allez bien madame?'' interrogea l'inconnu.
Elle le regarda d'un air incrédule ne sachant quoi répondre. Pendant un instant elle s'était crut morte mais voilà que monsieur Wouters la soutenait par le bras.
''Pardonnez mon indiscrétion mais j'ai tout de même préféré vous accompagner jusqu'à chez vous'' expliqua l'inspecteur.
''Ou..oui'' bégaya Catarina.
''On ne sait jamais qui on peut rencontrer la nuit dans cette ville'' Ajouta-t-il. ''Vous voici chez vous maintenant. Allez, bonne nuit''.
Avant qu'elle ne puisse le remercier adéquatement, l'inspecteur avait déjà franchit l'intersection et disparut. Elle demeura immobile, figée contre le grillage, partagée entre la joie d'être en vie et l'agonie de penser que sa vie, pendant un court instant, aurait pu reprendre son cours normal.
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