Une aquarelle de Valérie Constantin

L'Abomination de Lauzette

de Felix Boiché

Sélection de décembre 2002

Roswell-sur-Gougnon, Groland,

Samedi 13 janvier 2001

Cher Alex,

Je pense qu'il est important de te donner une idée du traquenard dans lequel je suis tombé. Probablement toi aussi, tu n'es plus le même, mais si tu es resté le frère aîné peu intelligent mais brave que tu es, alors je te demande de m'aider. Dire qu'un choc mental détermina mes conclusions -cette dernière goutte d'eau qui me fit fuir en toute hâte la ferme isolée de Lauzette et, traverser en pleine nuit la région sauvage autour de Pomy- serait méconnaître le plus clair de ma dernière aventure.
Tout commença en début de semaine, Peupeu était partit le lundi matin, en voiture, pour un endroit dont le nom m'a échappé, il avait dit à Meumeu qu'il s'agissait d'une réunion importante et qu'il serait revenu mercredi au plus tôt. Or en pleine période d'agnelage, il n'était pas bon de laisser Meumeu seule, heureusement que Peuthoth's et moi étions en vacance.
Le lundi se déroula assez bien malgré l'air revêche de Meumeu durant toute la journée. Épuisée elle alla au lit de bonne heure peu de temps après avoir avalé la soupe. Elle nous suggéra de nous coucher pas trop tard car demain il fallait être prêts à travailler dès 7 heures. Et nous laissa en peu regarder la télé. Durant la nuit, les longs hurlements lugubres de Clint réveillèrent Meumeu qui s'empressa d'aller à la bergerie pour voir ce qui se passait. Elle nous raconta qu'elle avait observé des choses abominables qu'elle ne put nous décrire de manière objective. D'après elle, les moutons avaient pris un aspect qui ne correspondait en rien avec ce que la Nature nous proposait, en tous cas, sur cette planète. Une cinquantaine d'agneaux étaient mort à la suite de leur mutations et ce spectacle macabre fit certainement perdre le peu de lucidité présent chez les brebis.
Pendant tout le jour Peuthoth's et moi rassemblions les cadavres pour les amener dans le fumier, nous en gardions quelques uns pour les faire examiner par l'équarrisseur. Mais celui-ci, en voyant les charognes, fit de suite demi-tour avec son gros camion en jurant qu'il appellerait la police pour nous faire emprisonner. Alors que nous avions laissé Meumeu se remettre de ses émotions, nous finîmes de donner le foin aux bêtes. Avant le repas du soir, Meumeu tenta de joindre Peupeu sur son portable mais il ne l'avait pas pris, ou peut-être oublié. Meuman ne ferma pas l'oeil de la nuit, Peuthoth's resta devant la télévision très tard et dormit dans le salon, quand à moi, je ne parvins pas à dormir en repensant à ce que Meumeu avait put voir.
Mercredi ne fut qu'une longue attente du retour de Peupeu. Pratiquement toutes les brebis avaient avorté, visiblement perturbées par l'affreux épisode auquel elles avaient assisté en premières loges. Les animaux avaient tous un comportement très étrange : aucun chat n'était venu s'alimenter en dépit des multiples appels de Peuthoth's mais lorsqu'après le repas nous tînmes à faire sauter Alien, comme nous faisons régulièrement, ils étaient tous là et ils firent des bonds surnaturels d'environ 3 mètres et Peuthoth's eut de la chance de ne pas perdre un oeil. Gram, lui, fit des aller-retour toute la journée entre les étables et la porte d'entrée. Clint, ne nous reconnaissait plus et avait une grande crainte envers les chats, qui se déplaçaient toujours en groupe. Tandis que le lait des vaches avait pris un étrange teinte jaune.
Vers 10 heures du soir Peupeu arriva, Peuthoth's et Meumeu étaient soulagés mais quand je l'examinai je vis qu'il avait changé. Ses cheveux, d'habitude gras et mal coiffés, avaient l'air de grandes tentacules, ses yeux ne clignaient plus, ils restaient fixes et immobiles. Puis il se mit à parler une langue qui n'avait rien de français ni de terrien, et cette voix résonne toujours dans mes oreilles, je n'ai jamais été capable de l'analyser assez pour en donner une description frappante. C'était comme le vrombissement d'un insecte gigantesque et répugnant, je suis persuadé que les organes qui le produisaient ne ressemblaient en rien aux organes vocaux d'un homme normal, ni a ceux d'aucun mammifère. Je fus stupéfait lorsque je m'aperçus que Meumeu et Peuthoth's ne remarquaient rien d'anormal chez cet individu qui ne pouvait pas être mon père. Puisqu'il était tard, je filai dans ma chambre et me recroquevillai dans mon lit, effaré par ce qui était arrivé à Peupeu. Cette nuit encore, je n'accédais pas au sommeil et vers 6 heures du matin ils étaient tous déjà debout, ils déjeunaient autour de la table, on aurait crut une conférence. Meumeu et Peuthoth's aussi s'exprimaient de la même manière que lui. Je contemplais Meumeu et constatais qu'elle avait pris une allure reptilienne et était devenue repoussante, la Nature n'avait pas gâté Peuthoth's mais maintenant il n'avait plus rien d'humain et je pense que l'odeur maligne qui envahissait la pièce venait en bonne partie de lui. Je restai immobile dans l'escalier ahuri par ce qui était arrivé à ce que j'appelais avant ma famille. Soudain, les trois se levèrent et allèrent d'une démarche insolite vers l'étable, ils traînaient ce qui leur servaient de pieds et comme des gorilles leur bras touchait le sol, tantôt sur quatre membres tantôt sur deux. Je les suivis discrètement, jusqu'à la porte coulissante de la bergerie. J'attendis en peu qu'ils prennent de l'avance sur moi. Et là je vis l'innommable. Peupeu était manifestement en train de féconder une brebis, Meumeu tenait la brebis inoffensive et Peuthoth's les reluquait. Puis je fis le lien entre les agneaux indéfinissables, les autres animaux et Peupeu. Je compris qu'il était à l'origine de toute cette abomination. Un instant plus tard tout s'effaçait dans un miséricordieux évanouissement ; le premier de ma vie.

Ce fut le miaulement insoutenable d'un chat qui me réveilla dans la soirée de ma léthargie, je n'étais plus à la place de mon évanouissement, on m'avait déplacé. Je parcourais l'alentour et je réalisai que je me trouvais dans le fumier en compagnie des bêtes mortes dans la ferme depuis tant d'année. L'odeur était épouvantable, la seule chose qui me restais à faire était de fuir cette monstrueuse ferme et de partir loin, très très loin, le plus loin possible de cette famille de dégénérés physiques et mentaux.
Je pris les jambes à mon coup, je traversais les champs humides, les forêts interminables, et je jetai un coup d'oeil derrière moi et n'aperçus aucun poursuivant. Je tente encore d'échapper à ces créatures mais la nuit, je sens leur présence, ils me traquent. Leurs odeurs, leurs voix, leur vision me hantent encore et j'espère ne pas sombrer dans la folie. Quel dommage que personne d'autres n'ait vu ces choses. Mais pourquoi m'en soucier ? Après ce que j'ai vécu, un asile d'aliénés est un lieu qui en vaut un autre.

Felix Boiché