Depuis plusieurs mois, je ne mène que d'insignifiants combats. Contre les insomnies ou l'ennui, contre les mites ou les cafards qui hantent mon chez-moi. Je crains d'avoir perdu la course contre la montre si j'ai marqué des points contre la douleur.
Depuis, je mange peu, je ne sais pas pourquoi. Mon appétit s'en est allé quand la douleur m'a quitté. Avant, elle m'emplissait tout entier, une véritable intruse et mon appétit était féroce. Mon corps scandait chaque attaque de la douleur par une crise de boulimie qui me voyait m'empiffrer de l'aube jusqu'au crépuscule. Je profitais des inexplicables répits nocturnes pour descendre chez l'Arabe ouvert très tard et y acheter de quoi bâfrer. Les douleurs aiguës m'interdisaient le salé et les douleurs sourdes me ramenaient vers des saveurs moins amères. L'Arabe et son commis m'observaient sans un mot, je pouvais voir leurs regards dans le grand miroir rond au-dessus de la machine à trancher le jambon, juste à côté des yaourts et des fromages. Là, je cueillais du beurre demi-sel et un gros morceau de roquefort que j'affectionnais. Maintenant, son goût prononcé provoque en moi des nausées. Je pivotais ensuite pour faire face au rayon des gâteaux et vlan, congolais, macarons, madeleines, boudoirs et palmiers dans mon caddie minuscule; je les grignoterai lorsque la douleur plus diffuse, la peur envolée, je me remettrai à écrire. Ne pas oublier les quelques gourmandises à la naphtaline et à la pyréthrine pour mes mites et mes cafards.
Aujourd'hui, je n'ai pas mangé. Avant la douleur, j'étais soucieux de savoir bien préparer les morilles farcies à la catalane, l'escudella, de m'essayer à cuisiner un xamango ou un merlu koskera, une poule au pot ou un confit d'oie, ou bien encore un délicieux alicot, un pétaram, parfois un azinat aux choux. J'attendais Noël pour exécuter la recette inoubliable de la merlussade transmise par une énorme Ariégeoise. Mon goût s'en est allé, en même temps que mon appétit... je pense que le jour où je ne me satisferai que d'un infâme brouet, je me pendrai ou je me jetterai sous les roues d'un train ou bien encore j'avalerai le potage d'une sorcière. Mais j'aurai peur d'avoir mal, j'ai souffert si longtemps que la seule idée de la douleur revenue me paralysera, me coupera le souffle, m'asphyxiera presque... quelle ironie !
L'Arabe comptait les boîtes une à une, faisait ses additions sur un petit carnet, en tapotant de la pointe d'une mine de crayon aiguisée avec un cutter (je l'avais vu faire quelquefois). Il comptait ensuite les bouteilles de soda... Il me regardait comme un spectre et devait me prendre pour un dingue. Que pouvait faire un homme sensé de tant de bouteilles de soda, de tant de boîtes de thon albacore, de tant de boîtes de sardines à l'huile, de ces boîtes de choucroute ou de lentilles du Puy ? D'un air entendu, il ajoutait ce total aux précédents sur un gros cahier dans lequel il retrouvait mon nom. Je lui sus gré de ce crédit, aussi, je lui souris. Juste un sourire comme un merci. Parfois, son commis effectuait la livraison, parfois non. Je ne savais jamais à l'avance si je devais emmener avec moi mon cabas à roulettes ou si le commis me raccompagnerait.
Une fois, la douleur avait été terrible dès le matin et m'avait rendu le réveil cruel. Aucune force ne m'avait poussé en avant pour construire un emploi du temps. J'avais passé la journée dans mon lit, envahi par la tristesse et la souffrance, immobile comme un papillon épinglé sur le liège. Certains jours, la matinée avait été lumineuse, mon corps comme libéré jusqu'à midi, parfois jusqu'à plus tard, mais ces jours-là, la douleur surgissait en traître, pire qu'un crochet au foie. J'avais profité de ces moments de pure tranquillité pour descendre chez l'Arabe et j'avais rempli un caddie en prévision du prochain raz de marée atroce. De temps en temps, pour le fun, j'avais bien essayé quelques trucs : des yaourts au goût de cerise, du jambon fumé, du beurre de cacahuètes, de l'huile de pépins de raisin, du pain surgelé à réchauffer au micro-ondes. Je n'ai jamais été convaincu.
Aujourd'hui, la douleur est partie, mon appétit aussi. On m'a dit que c'était bon signe. Je ne sais pas pourquoi mais je ne le crois pas, car j'ai observé que ma peau est plus sèche, plus rugueuse. Depuis huit jours, je pèle comme un platane perd son écorce. Au début, c'était presque drôle. Je frottais du bout des doigts et ma peau s'envolait comme de la poussière d'ange; aujourd'hui, ce sont des squames comme des timbres-poste qui tombent. C'est plus laid... Puis sont apparues les taches. D'abord des taches claires, puis d'autres, violines, qui ont résisté aux lotions dermatologiques. Mes articulations commencèrent à grincer et mes yeux à ne plus distinguer l'ombre de l'obscurité. Les soirs où une brume épaisse emprisonnait les fumées, les contenant au ras du sol, je ne pouvais me hasarder dehors sans que ma respiration ne se fasse bruyante, devenant peu à peu un sifflement désagréable.
Si l'appétit s'en est allé, les muscles et mon embonpoint ont fondu. J'étais assez fier, au début, d'observer mon corps retrouver la sveltesse de mon enfance, la souplesse de mon adolescence, mais quand je me mis à flotter dans mon pyjama, ce fut moins exaltant et quand j'eus trop souvent soif, j'ai commencé à m'inquiéter. En me recommandant ce traitement, on m'avait prévenu que je transpirerai beaucoup. C'est vrai que je bois énormément, souvent. Mais je pisse rarement... et je transpire tant que maintenant règne dans l'appartement une odeur aigre que je ne peux faire disparaître. Tous les matins, j'essaie vainement d'aérer. L'odeur est tenace, collante comme une glu.
Au début, je n'avais pas compris pourquoi le téléphone était muet, les amis si rares. Ni pourquoi mon éditrice envoya sans aucun retard mon chèque pour l'à-valoir du roman-fleuve que j'achevais de mettre au propre... d’ordinaire, elle était bien pingre. Ni pourquoi elle ne s'indigna pas quand je lui dis ne vouloir lui céder que le droit de l'imprimer et de le vendre à titre exclusif... en édition courante. Comme un ours engraisse pour hiberner, je voulais me réserver tous les autres droits d’auteur, je ne voulais signer que pour une durée de cinq ans et ce, à échéance tacite.... j’avais été soudainement fatigué de lui verser des commission sur des rééditions en livre de poche, sur des traductions, sur des adaptatations télévisées ou cinématographiques qui m’étaient directement proposées par d’autres éditeurs, par des producteurs de leurs amis. En fait, je ne voulais pas la payer pour des négociations que je menais moi-même ! Et quand son attachée de presse me parla de prendre du repos au lieu de contacter les journalistes, je vis rouge... une de mes comédies, sur les boulevards, faisait rire aux éclats un public de plus en plus nombreux, depuis trois semaines ! Les critiques ne voulaient-ils plus m’entendre, étais-je soudainement devenu un pestiféré ? Mon ami répondit à ma rogne avec un sourire scotché sur ses lèvres mais je voyais ses photographies de plus en plus désertées par la lumière. Lorsqu'il abandonna la couleur pour le noir et blanc, m'expliquant que les magazines souhaitaient maintenant des tirages moins gais, j'avais ri jaune de sa douteuse plaisanterie. Je compris pourquoi il n'acceptait plus que de chastes baisers. J'avais longtemps ricané en sifflant que je n'avais pas encore la gale. Mais je m'aperçois que je n'en suis plus aussi sûr.
Ce matin, chez l'Arabe, je viens chercher des olives, des amandes, du ronron pour Akhénaton, notre chat égyptien, et deux cartons de bouteilles de soda. L'air est plein des senteurs envoûtantes après la pluie printanière, de ces parfums si particuliers quand l'asphalte est encore brillant. En levant les yeux, je devine le haut de la butte, impuissante sentinelle d'une ville qui dépérit, qui craint la lèpre et qui soigne son asthme. L'auvent de toile est baissé devant l'épicerie. Le soleil inonde la vitrine, frappe les fruits et les légumes. J'arrive à la caisse. Tout en crayonnant sur son carnet, l'Arabe me dit qu'il ne pourra pas me livrer. C'est bizarre, je crois que c'est la première fois qu'il me parle. Je n'aime pas ses pépiements, sa voix crisse comme crisse une craie sur le tableau noir. Il veut me raconter par le menu comment son commis s'est fait salement agresser par des salauds xénophobes; comment, à l'hôpital, les médecins sont réservés sur ses chances de s'en tirer... Je l'ai planté là, lui abandonnant quelques pièces de monnaie pour aller chercher mon cabas à roulettes. Je l'avais laissé en haut, car j'avais pensé qu’on me livrerait à domicile, cette fois encore. Pendant que j'entrais dans l'ascenseur, je décidai de solder définitivement mon compte chez lui...
Bien sûr, il me faudra aller ailleurs pour faire mes courses... tant pis ! Mais j'ai le sombre pressentiment que de revenir chez cet épicier pourrait finir par me porter véritablement la poisse.
Alors, si d'aventure, vous connaissez une épicerie dans le quartier, ouverte tard le soir... une épicerie qui livre à domicile, faites-moi signe.
Mais ne tardez pas trop, le temps m'est peut-être déjà compté...