Des voisins bien tranquilles

de Blandine Bergeret

Sélection prose de juillet 2006

Ils venaient d’emménager dans leur tout nouveau logement avec vue directe sur la maison de leurs voisins, des fous semble t-il, ou tout du moins des gens bizarres… De ce qu’ils en voyaient, car depuis leur vitre, ils n’avaient de vue que sur leur cuisine et leur salon en enfilade. Une belle pièce, toujours propre, bien rangée.

Ces gens là n’arrêtaient pas de manger… au moins quatre fois par jour. Quoique, avec des enfants, ça peut éventuellement se comprendre : petit-déjeuner obligatoire, sinon on voit arriver le petit creux de onze heures, puis le déjeuner, ensuite au tour du goûter, où les enfants ressemblaient alors à de vraies bêtes affamées et enfin, le dîner. Pour eux c’était trop, ces gens-là allaient devenir obèses, c’est certain. Alors que, eux, étaient habitués à bien moins. Une fois par jour. A leur âge et vu leur corpulence, ça suffisait amplement, enfin c’est ce qu’ils avaient cru comprendre. Dans leur condition, pas besoin de s’alimenter plus.

La maison de leurs voisins semblait vraiment très grande, pour ne pas dire gigantesque. Une cuisine ouverte, américaine comme on dit, et une salle à manger d’une surface d’au moins cent fois la leur. Pour le reste, ils ne savaient pas, leur vision ne dépassait pas cet espace de vie. Eux n’avaient pas besoin de tout ça et, en conséquence, ils logeaient dans une seule et unique pièce, mais suffisamment grande pour eux deux. Ils ne se dérangeaient pas, ils ne faisaient jamais de bruit d’ailleurs. Chacun avait ses petites habitudes, dans son coin, enfin façon de parler, car les coins dans leur minuscule logis, il n’y en avait pas pléthore. Un vieux couple en somme !

Leurs voisins recevaient tout le temps du monde. La semaine, le week-end, il y avait toujours des gens. Si avec tout ça, ils n’étaient pas fatigués, les pauvres ! La dame, la maman sans doute, n’arrêtait pas d’enchaîner : cuisiner, servir, desservir, laver, ranger, puis reprenait le processus quelques heures plus tard au repas suivant. Quelle idée aussi de manger autant ! Pour eux, c’était simple, ils ne recevaient jamais personne. Ce n’est pas le temps qui leur manquait, mais la place. Et puis l’envie, aussi !

Pour la décoration, chapeau ! Leurs voisins avaient bon goût ! Tout était dans les mêmes tons : peinture des murs, vaisselle, linge de maison, rideaux… Alors que pour eux, c’était simple : pas de décoration ou si peu. De toutes les façons, je le répète, ils n’avaient pas la place ! Ni l’envie ! A quoi peuvent bien servir tous ces bibelots, si ce n’est à être cassés lorsque les enfants jouent au ballon ? Les ballons, eux en avaient une peur terrible. Si ces petits sacripants le lançaient trop fort… qu’adviendrait-il ?

Parfois leurs voisins allaient se coucher de bonne heure : les lampes s’éteignaient et rideau ! Plus de bruit, plus d’images ! C’est sûr qu’ils devaient être fatigués à travailler et autant recevoir… Ils quittaient la pièce avant même que la lumière du jour ne soit tombée et, malheureusement, le spectacle était terminé. Pour eux, de ce côté-là, pas de souci. Ils dormaient très peu. Au vu de leur activité, normal qu’ils n’aient pas plus sommeil que ça. Parfois, dans la journée, après leur repas du jour, ils faisaient un petit somme. La digestion certainement.

Quand leurs voisins ne travaillaient pas, ni ne mangeaient, ils passaient leur temps devant la télévision. Incroyable le nombre d’heures qu’ils passaient devant cette boîte, et parfois jusque tard. Cela semblait les passionner au point d’oublier de jouer avec leurs enfants ou de leur raconter une histoire. Pauvres gamins ! Du coup, eux en profitaient aussi. Ils n’avaient pas la télévision, mais à quoi bon, puisque de leur fenêtre ils avaient une vue imprenable sur le petit écran de leurs voisins. Quand y en a pour deux, y en a pour quatre !

Parfois, l’ambiance montait d’un ton. Les parents ne semblaient pas d’accord et se disputaient. Si fort que, eux, arrivaient à entendre des bribes de mots. C’est plutôt le niveau sonore qui les alertait qu’en face, il y avait conflit. De leur fenêtre, ils voyaient leurs voisins s’agiter dans tous les sens, lever les bras au ciel, et ouvrir la bouche bêtement sans que presque aucun son n’en sorte. Forcément derrière une vitre, les bruits sont étouffés. Pour eux, cela faisait longtemps qu’il n’y avait plus ce genre de scène. Y en avait-il d’ailleurs jamais eu ? Leur mémoire diminuait chaque jour un petit peu, mais a priori, non, ils en étaient sûrs, ils ne s’étaient jamais disputés.

Aux beaux jours, leurs voisins ouvraient la baie vitrée qui donnait sur un grand jardin. Bizarre, comme les gens ont besoin d’espace. A cette époque de l’année, tout le monde semblait heureux de passer un peu de temps dehors pour profiter du soleil et du ciel bleu. La petite famille se réunissait et déjeunait ou dînait sur la terrasse. Les enfants s’en donnaient à cœur joie, tous les jouets étaient sortis : vélos, trottinettes, ballons… Eux n’aimaient pas spécialement aller dehors. De leur vitre, ils le voyaient bien ce ciel bleu et ce soleil jaune, alors à quoi bon ? De toutes les façons, ça leur était fortement déconseillé de sortir au grand air.

Et puis un beau jour, leurs yeux s’étaient fermés, tout doucement… La voisine semblait encore mécontente et ils l’entendaient, vaguement, crier après son petit garçon…

- Matthieu, viens ici. Tout de suite.
- Quoi, maman, qu’est-ce que j’ai encore fait ?
- Depuis quand ne les as-tu pas nourris ? Regarde tes poissons, ils sont morts.

 

(c) Catherine Merdy