Extraits de poussière des longitudes,
terminus ( Rafael de Surtis ; 1999 )
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Je regarde l'aéroport de Pochentong, visa à 10 dollars pour 8 jours,
payable à l'arrivée, je regarde la route défoncée, je regarde les cocotiers sur les
avenues, les rues boueuses de Phnom Penh, la vieille soie sur le marché, les liasses
épaisses de billets rouges, je regarde avec toute la distance, le décalage est dans
" je regarde ", toutes les nuits des coups de feu trouent le décalage, la
brèche se referme vite, je n'arrive pas à avoir vraiment peur, je roule en vespa blanche
et je me perds dans les ornières du soir, on me crie des mots dans une langue que je ne
comprends pas, j'ai l'idée d'un début de panique, je suis une cible parfaite, c'est vrai
je suis une réellement bonne cible, je regarde cette idée et tout ce qui en découle,
hier un flic s'est fait descendre en plein jour, je suis absent,
tellement
***
Dans le placard, il y a des nouilles, du riz, de la moutarde, du
pastis, des sardines à l'huile, du sucre, des filtres à café n° 2, de l'huile et du
vinaigre qui vont toujours ensemble dans les énumérations, je peux regarder tout cela
avec le même détachement que je regarde le cours du Mékong, ailleurs, en Asie, dans le
monde loin, avec la même séparation intimement éprouvée, je visite le placard et je ne
le comprends pas, il contient une part de moi que je n'arrive pas à reconnaître, la
minuterie de la gazinière, à l'autre bout de la cuisine s'obstine à cliqueter trop
fort, la lumière du midi d'automne entre par la fenêtre, éclaire la table encombrée et
moi assis, du coup je me sens être là,
je suis là
***
La cervelle, siège de la pensée, c'est encore de la matière, du
corps, de l'organique, le cerveau c'est de la cervelle, le cortex, les lobes, la
mlle, de la matière, du bois de construction qui sera sciure et cendres, ce mot-là
" matière " est dégueulasse, il écume vilain, comme tous les mots,
affleurements de signifiance aux commissures, le langage est une saloperie de tentative
d'évasion feinte, il vous sort du corps pour enfermer dans des mots, de l'abstrait, du
concept et des représentations : du son, de la graphie, des chemins d'errance et de
douleur,
encore |
Jean-Christophe Belleveaux |
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