|
Il était huit heures et sept minutes lorsque tu as appelé pour dire
que tu ne rentrais pas tout de suite. Juste un petit verre avec les
copains. Tu ne serais pas long. La fatigue mest tombée dessus
comme une chape de plomb. Fichu le dîner que javais enfin réussi
à composer dans ma tête après des heures de réflexion. Inutile la
baguette qui mavait demandé un détour de dix minutes sous la
pluie alors que jarrive à peine à traîner mon ventre de la maison
au bureau. Foutu moment pour être enceinte.
Les larmes se sont remises à couler comme dans le bus en rentrant
ce soir lorsque jai vu les embouteillages engloutir les précieuses
minutes volées sur mon temps de travail. Et comme dans le bus, je
narrive plus à marrêter, étouffant bientôt dans des sanglots
à la limite de lhystérie.
Cela ne sert à rien de meffondrer sur le canapé et dattendre
que tu aies eu ton comptant de bière avant de técrouler sur
le lit en balbutiant dun ton sirupeux sur une haleine de brasserie
que tu maimes.
Jattrape mon manteau, ma carte orange et mes clés et je sors.
Sous la pluie. Il est maintenant huit heures treize. Le périphérique
déploie son ruban rouge et or dans le clignotement de laverse,
la rue qui le longe est déserte seules quelques voitures, des automobilistes
pressés de rentrer chez eux. Juste sous le pont à la porte de Paris,
le dernier bus savance paresseusement, prêt à entreprendre une
ultime tournée.
La douce chaleur, lodeur de laine mouillée et la buée sur les
vitres constellées déclats de pluie dorés me réconfortent. Je
massieds, le front contre la vitre fraîche qui apaise mes larmes.
Lentement lautobus sébranle ondulant dans une circulation
fluide au rythme des feux rouges.
Cest la première fois que je circule à cette heure. Je veux
dire en faisant attention à ce qui existe autour de moi. Les magasins
viennent de fermer mais leurs vitrines éclairées palpitent encore
de la vague de derniers clients qui se pressent à présent sur le trottoir
dans un enchevêtrement de parapluies. Les cafés sont encore pleins.
Bien sur quils sont pleins, idiote.
Les larmes viennent tiédir ma joue pour quelques instants, mais le
spectacle de la place Clichy et de ses néons détourne le fil de mes
pensées. Ici tout vit encore avec la même intensité que quelques heures
auparavant. Le tabac a toujours sa file dattente que nulle averse
ne disperserait. Le métro crache et avale son lot de voyageurs comme
aux heures de pointe. Les brasseries ont sorti leurs guirlandes comme
une matrone ses strass et les nappes blanches éclatent dans la nuit
comme des flash. Le bus senroule autour de la colonne de bronze
qui égraine les victoires de Napoléon. Il glisse doucement vers Saint-Lazare.
La rue sombre me donne le temps de messuyer les yeux et de me
moucher un bon coup. Je me sens un peu mieux, moins à fleur de peau.
Des phrases me viennent à lesprit. Ces phrases bien senties
qui te sont destinées et que je ne te dirai jamais, comme dhabitude.
Mais je nose trop les ressasser de peur de relancer ma crise
de larmes. Dailleurs, Le Printemps, émergeant de la nuit paré
de toutes ses lumières, me coupe le souffle. Le boulevard Haussman
commence à peine à sortir ses guirlandes de Noël et cela me rappelle
le ruban perpétuel du périphérique.
Bientôt lOpéra et les arcades fantomatiques du Palais Royal
et de la Comédie française qui éclairent la façade opaque du Louvre.
Et cette pluie fine et drue qui tombe des réverbères. Et puis soudain,
la Seine et le Pont neuf qui déploie ses arches comme des perles blondes
au-dessus de leau de bronze. Le balancement de lautobus
me berce au rythme du clapotis inaudible du fleuve.
Châtelet. Terminus. Il est neuf heures et deux minutes. Les rares
passagers descendent. Le chauffeur fait son tour dans le bus pour
voir si ils nont rien oublié (une écharpe, une bombe, eux-mêmes,
qui sait).
" Terminus, je remonte sur Saint-Ouen.
- Moi aussi. "
Il sourit, indulgent. Du moment que je nai rien du loubard à
cran darrêt, il est prêt à accepter toutes les excentricités.
Trois minutes plus tard, la petite loupiote rouge devient verte et
clignotante et le bus sébranle à nouveau. Un voyageur retardataire
frappe à la porte, qui souvre pour le laisser entrer.
Et cest le trajet en sens inverse, la rue de Rivoli, le Louvre,
lavenue de lOpéra et son théâtre majestueux pour seule
perspective. La pluie est plus dense que jamais et la buée rend les
vitres ouatées. Je me ménage un hublot pour observer les derniers
clients des nocturnes des Galeries traverser en courant abrités par
leurs paquets. Quelques uns sengouffrent dans le bus, encore
bruyants de tout lenthousiasme de leurs emplettes.
La Trinité et sa dignité un peu pincée, très 19ème siècle ramène un
peu le calme. A la place Clichy, les voyageurs changent. Descendent
les touristes, les hommes daffaire de province en goguette,
les femmes élégantes chargées de paquets. Montent les ouvriers de
nuit, les femmes
de ménage qui ont fini leurs derniers bureaux et tous les petits habitants
du 18ème, jeunes et moins jeunes qui rentrent chez eux après un modeste
dîner brasserie ou MacDo ou encore un cinéma pas trop tardif.
Et revoici le périph et son flot ininterrompu. Et les abords
déserts et un peu minables des portes nord de Paris.
Cette fois il ne peut y avoir encore un tour de manège. Cest
bel et bien le terminus. Comme le chauffeur rentre au dépôt, il veut
bien me faire passer le pont et méviter quelques minutes de
marche sous la pluie. Je profite donc pour une dernière fois de la
chaleur et de lodeur rassurantes de son bus.
" Merci, et bonne nuit
- Bonne nuit. "
Je me sens plus légère. Comme un peu débarrassée de toi et de ma misère.
Lavée par ce bonhomme de chemin comme par la pluie qui tombe encore
et toujours avec entêtement mais sans violence.
La maison est au bout de lallée un peu borgne entre travaux
et bâtiments industriels. Elle sera comme je lai laissée. Vide.
|