|
Le thé était
à présent tout à fait froid. Une fine pellicule
irisée s'était formée à la surface de
la tasse. Claire la reposa sans y avoir même trempé les
lèvres, avec délicatesse, pour ne pas déchirer
ce voile.
"Il ne viendra plus maintenant."
Après l'avoir tant souhaité, elle se sentait flouée.
Pierre avait décidé
au début du mois de faire ériger une pergola. En Normandie.
Claire avait toujours eu une répugnance instinctive pour tout
changement mais celui-là en plus frisait le ridicule. Et puis
l'endroit qu'il avait choisi n'aurait pas pu être plus désastreux.
Cette masse de bois et de feuillages viendrait couper en deux parties
pas même égales sa vue sur le coteau planté de
pommiers. Elle avait toujours aimé la douceur de cette pente
qui courait jusqu'au petit ruisseau. Elle aimait suivre des yeux les
imperceptibles chemins tracés par les allées et venues
des veaux du fermier voisin.
"Il n'y a rien à voir" avait coutume de dire Pierre
balayant d'un bon sens prosaïque les errances fragiles de son
imagination.
Et en effet, elle aurait été bien en peine de dire ce
qui l'attirait dans la contemplation de ce paysage sans aspérités.
Peut-être ce sentiment reposant de ne pas devoir l'admirer.
De le regarder, d'en absorber la quiétude et la monotonie sans
avoir à s'extasier. Rien de pittoresque en somme, juste l'herbe,
les arbres et les veaux, une trilogie à peine touchée
par le passage des saisons.
La pergola serait indéniablement pittoresque, elle.
Pierre avait choisi un jeune
stagiaire de la menuiserie pour y travailler tous les après-midi.
Il était cinq heures et quart, le thé était froid
et le gamin n'était pas venu.
"Il ne viendra plus maintenant."
Posant les mains à plat sur ses cuisses, elle lissa machinalement
sa jupe. Elle en était à présent tout à
fait soulagée. Le timbre de la sonnette de l'entrée
se chargea de mettre fin à cet état d'esprit
Lorsqu'elle ouvrit la porte
au jeune homme et le salua, il ne put que rougir. Il était
grand, dégingandé, trop vite poussé. Il devait
avoir dix-sept ans.
"Désolé du retard"
"Ce n'est pas grave. J'avais fait du thé en vous attendant."
Boivent-ils du thé, ces adolescents, ou faut-il lui proposer
un soda, une bière peut-être ? Claire se sentit un peu
désemparée. A son habitude elle contourna l'obstacle
:
"Mais je suppose que vous préférez vous mettre
au travail le plus vite possible."
"Oui, si ça vous embête pas. Monsieur Garnier m'a
dit de monter les piliers avant ce soir."
Avant ce soir. Claire soupira en s'effaça pour laisser entrer
l'apprenti. Elle n'aurait donc aucun sursis. Pierre devait avoir envie
de prendre l'apéritif dehors dès les premiers beaux
jours.
Traversant le long hall pavé de tomettes noires et blanches,
elle alla ouvrir la porte-fenêtre du fond qui donnait sur le
jardin. D'un geste vague, elle désigna la pelouse sur la droite.
"C'est par-là. Mon mari a marqué le terrain"
Le garçon s'inclina, un peu de travers. Un mouvement touchant
entre le salut et la courbette. Et il rougit à nouveau.
Claire s'adossa au chambranle de la porte-fenêtre et le regarda
se diriger d'un pas rapide et irrégulier vers l'endroit qu'elle
lui avait désigné. Il avait ces manières brusques
et gauches qu'ont les hommes quand ils ne sont pas très sûrs
d'eux-mêmes. Il semblait mal à l'aise dans son grand
corps. A le voir comme ça elle se sentit moins ennuyée
à la perspective de cette pergola ridicule.
Pierre rentra à huit
heures plutôt pressé de dîner mais il prit tout
de même le temps d'aller inspecter les travaux. Pour Claire,
ils n'avaient pas encore beaucoup de sens hormis le saccage de la
pelouse et quelques pieux rugueux plantés en terre mais son
mari eut l'air satisfait.
"Il ira loin ce petit. C'est pour ça que je l'ai envoyé
: c'est le meilleur des stagiaires de cette année. Si on veut
une belle pergola, il n'y avait que lui pour la monter."
Claire s'abstint de dire qu'elle n'avait jamais voulu une pergola,
belle ou pas belle. Pierre n'aurait pas compris son manque d'enthousiasme
et aurait été blessé. Il avait cette manie désarmante
et horripilante de se persuader que ce qui lui faisait plaisir à
lui devenait forcément une faveur accordée à
sa femme.
Et puis, si le but des travaux l'indisposait, elle était assez
heureuse d'avoir un peu de compagnie.
Cela faisait deux jours que
le garçon travaillait à son treillis de bois et de brindilles.
Il ne venait pas tout le temps : trois ou quatre heures par jour seulement.
Après de longues délibérations en son fort intérieur,
elle avait décidé de lui offrir un panaché. Ca
faisait plus adulte qu'un soda, moins démodé que le
thé et moins dangereux que la bière. En l'apportant
la première fois elle se demanda soudain si du cidre n'aurait
pas été plus approprié. Les décisions,
fussent-elles triviales, n'avaient jamais été son fort.
Le jeune homme but le panaché goulûment, avec reconnaissance
mais sans oser la regarder. Claire mit cela sur le compte des mystères
impénétrables de l'âme adolescente. Lorsqu'elle
pensait à sa propre adolescence, qu'elle comparait la simplicité
biblique de ses tourments d'alors avec les proportions qu'ils prenaient
dans sa vie, elle se félicitait d'avoir survécu à
cette période pénible et déroutante.
"Merci" réussit à balbutier le stagiaire rougissant
de plus belle au sourire qu'elle lui adressa.
Le voir ainsi s'appliquer à
bâtir cette pergola inutile et ridicule, et y réussir
très bien, la fit regretter de ne pas avoir eu d'enfants. A
trente-neuf ans, il était sans doute encore temps, mais elle
n'avait pas le courage de remettre le sujet sur le tapis. Pierre avait
toujours de très bons arguments et le meilleur d'entre tous
n'était-il pas qu'il fallait être deux pour désirer
un enfant ? De toute façon, le temps jouait pour lui. Le temps
avait toujours joué pour lui.
Après quelques jours,
la chose comme elle la nommait en silence, commençait à
prendre forme. Une forme aussi encombrante qu'elle l'avait supposée.
Pierre était ravi bien sûr, à peine s'il remarquait
la lenteur des travaux.
Claire, elle, l'avait remarquée.
Elle ne put dire par la suite à quel moment elle sut que le
garçon s'était entiché d'elle. Sans doute le
comprit-elle petit à petit tout comme il avait fini par se
persuader que cette femme de vingt ans son aînée était
le premier véritable amour de sa vie.
Et l'amusement flatté de Claire fit bientôt place à
ce petit titillement irrépressible qui fait que les clichés
ont la vie dure.
Curieusement, la décision
de se laisser séduire (ou de se laisser le séduire)
fut l'une des plus faciles et des plus naturelles qu'elle eut jamais
à prendre. Au lieu de passer telle une ombre asexuée,
pas même maternelle, tout juste indulgente, elle le regardait
à présent dans les yeux lorsqu'elle lui souriait, l'empêchant
de détourner les yeux et l'obligeant à deviner ce sourire
dans les reflets de son regard. Si elle avait été plus
cynique, elle aurait rit de la facilité avec laquelle le garçon
réagissait. Mais elle ne rit pas. Elle ne prévoyait
pas de se moquer de lui.
La pergola fut achevée
le dernier soir de mai. Son bâtisseur laissa pourtant délibérément
un pan de treillis à terre pour venir le fixer le lendemain.
Claire attendait dans son fauteuil d'où elle avait une vue
imprenable sur la chose. Pour l'heure cependant, cela ne l'indisposait
pas outre mesure. Son thé était froid une fois de plus.
Machinalement, elle en but une gorgée avant de verser le contenu
de la tasse dans la théière et d'emporter le tout dans
la cuisine. En ressortant, elle monta à l'étage pour
voir si la chambre d'amis était bien aérée. Sous
la courtepointe rabattue, les draps sentaient le propre malgré
l'inévitable humidité qui envahissait la maison au printemps.
Elle venait juste de les changer car en temps normal personne n'utilisait
cette chambre. Ils n'avaient pas beaucoup d'amis qui puissent passer
la nuit chez eux.
En entendant le pas déjà lourd du jeune homme au rez-de-chaussée,
elle sut qu'elle n'aurait même pas à aller le chercher.
"Je suis en haut."
Ce fut aussi simple que ça. Elle appela et il monta.
Elle fut surprise de voir qu'il
avait des boucles de poil blond sur la poitrine. Elle s'était
attendue à un jeune éphèbe aussi lisses qu'un
enfant. C'était idiot de sa part, il n'était pas le
seul jeune homme qu'elle ait vu torse nu ! Elle sourit amusée
de sa propre naïveté.
Il prit cela pour un sourire de tendresse en remerciement de ses caresses
et lorsqu'elle se renversa sur les oreillers avec un soupir à
peine perceptible il y vit un mouvement d'une extrême sensualité
alors qu'elle ne cherchait en fait qu'une position confortable comme
elle l'aurait fait avant un long trajet en voiture.
Les mains du garçon s'égaraient sur son corps avec une
maladresse et un empressement émouvants. Il était indéniable
qu'il cherchait son plaisir à elle avant tout et cette délicatesse
à elle seule la touchait bien plus que ses efforts eux-mêmes.
Son sourire s'élargit et elle l'entoura de ses bras d'une façon
plutôt maternelle lui sembla-t-il. Le garçon surpris
dût croire qu'elle avait atteint l'orgasme car il jouit presque
aussitôt, un air plus soulagé qu'extasié sur son
visage empourpré.
Elle soupira doucement, pas vraiment déçue, plutôt
attendrie et lui déposa un petit baiser sur les lèvres.
"Tu es si douce" murmura-t-il en continuant à la
caresser d'un doigt léger.
Elle aimait bien ce repos sensuel après l'action. Pierre en
général l'entourait de ses bras et s'endormait, la laissant
sur sa faim. Ce jeune amant maladroit lui donnait enfin ce dont elle
avait toujours eu envie, un prolongement délicieux d'ébats
trop physiques à son goût. Elle préférait
nettement les préliminaires et ce genre de conclusion émouvante
à l'acte d'amour lui-même dont le mouvement répétitif
enlevait à ses yeux tout érotisme.
Il s'était excité lui-même tout en la caressant
et levé sur un coude, à nouveau en érection,
il semblait demander la permission de continuer.
"Tu es si doux" acquiessa-t-elle en refermant les yeux.
La pergola gâchait la
vue comme elle l'avait anticipé. Elle était sans aucun
doute réussie, d'une structure légère mais solide
et le lierre prenait plutôt bien mais le coteau était
à tout jamais morcelé.
"Cela fera bientôt un peu d'ombre dans le jardin"
affirma Pierre avec une fierté malvenue.
Elle s'abstint de lui faire remarquer qu'on ne recherchait pas toujours
l'ombre et la fraîcheur l'été dans la région
et que de toute façon le vieux chêne faisait très
bien l'affaire.
"C'est du bon travail" ajouta-t-il honnête comme toujours
"je ne regrette pas d'avoir fait confiance à ce gamin."
Claire ne dit rien. Non par culpabilité mais par habitude.
Elle prit son tricot dans son panier à ouvrage et alla s'asseoir
sous les arcades pour le finir. Ce faisant elle sourit à Pierre
qui le prit pour ce que c'était : une absolution.
|